Quelque chose serait-il en train de changer et la fascisation mondiale de rencontrer enfin quelques obstacles ?
Lorsqu’en 1941 Brecht, exilé en Finlande, écrivait La Résistible ascension d’Arturo Ui avec Margarete Steffin (la coautrice fort peu souvent créditée de ses grandes pièces de 1933 à 1945), il espérait qu’Hitler/Ui allait rapidement être défait, et donnait une fin ouverte toute momentanée à sa pièce, la concluant par ces vers devenus célèbres :
Le peuple a gagné
Mais il ne faut pas crier victoire
Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde
Il tenait surtout à montrer que l’ascension d’Hitler était « résistible », pas inéluctable, et en montrait méthodiquement les étapes : crise capitaliste et corruption politique, alliance progressive du pouvoir avec les nazis, destruction de l’appareil judiciaire, emploi de la police contre le peuple, désignation de boucs émissaires, décrédibilisation de la gauche accusée d’attentat (incendie du Reichstag)… tout est soigneusement dramatisé, à peine transposé à Chicago (Hindenburgh s’appelle Hindsborough, Goebbels Gobbela…).
À chaque étape la machine nazie est arrêtable, résistible, pour peu qu’on s’y oppose. Arturo Ui remet d’abord en cause le droit de grève
Si tu fais grève et ne travailles plus, alors tu n’es plus un travailleur, mais un sujet dangereux
Il dresse les pauvres contre les travailleurs syndiqués
Trop cher pourquoi ?
Parce que nos chauffeurs, nos manutentionnaires, poussés par des meneurs, réclament des salaires toujours plus élevés.
Ce que veut monsieur Ui avec ses compagnons c’est un bon nettoyage
Et influence l’opinion en s’emparant des médias
La seule chose que je veuille de vous
c’est que vous cessiez d’imprimer dedans votre gazette
tous ces récits d’horreur qui attisent le feu.
Autant de machineries dont on connait les ressorts, ce qui n’empêche pas aujourd’hui la résurgence forte de l’extrême droite, dans un nombre toujours plus grand de nations démocratiques.
Jusqu’à ce que ?
En un seul week-end Lula a déjoué les prévisions et résisté au retour de l’extrême droite brésilienne. En Serbie, le mouvement des étudiants, entrainant avec lui tout un peuple, a gagné les législatives contre Aleksandar Vucic. La défaite de Trump aux Midterms s’annonce cuisante, celle de Netanyahou aux législatives est moins franche mais il est aujourd’hui possible qu’il dégage.
En France le peuple se réveille, défend son droit à manifester, s’élève contre son appauvrissement, et contre les choix budgétaires et la destruction des services publics. Ces services qui sont des biens qu’il possède en propre, parce qu’ils ont été construits avec ses impôts et ses cotisations sociales. En France comme en Serbie ce sont les jeunes gens, que la gérontocratie française regarde sans considération, qui mènent le combat, avec les slogans inventifs, impertinents et joyeux d’une génération qui n’en peut plus d’endurer, et veut un avenir.
Pendant ce temps, aussi, un attentat perpétré par un lecteur de Mein Kampf est commis pour des motifs clairement racistes. Pendant ce temps le RN réélit son président Jordan Bardella à 99% alors même qu’il est l’auteur de propos antisémites clairement identifiés et sourcés par Médiapart.
Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. Mais nous avons clairement tout en main pour choisir une autre route, avec les jeunes gens qui veulent, partout, changer ce monde malade dont ils héritent dans la douleur.
AGNÈS FRESCHEL
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