« On est un peu comme le coureur de marathon qui arrive à 20 mètres de la ligne d’arrivée et qui s’écroule. » Raoul Lay a le sens de la formule qui dit l’urgence. Le Pôle Instrumental Contemporain (PIC), à l’Estaque, est menacé. Le bail de l’Ensemble Télémaque s’achève le 31 décembre 2026 et le propriétaire ne souhaite pas le renouveler. Pour garder le lieu, il n’y a qu’une issue : l’acheter. « La Ville, le Département et la Région nous soutiennent magnifiquement et ont tous respecté leurs engagements, mais il manque 120 000 euros, qui correspondent à la défection de la Métropole. »
Au total, l’opération représente environ 1,3 million d’euros : 1,2 million pour le bien, auxquels s’ajoutent les frais de notaire. Elle a été imaginée avec la Ville de Marseille, qui ne préempte plus, faute de pouvoir gérer davantage de lieux, et préfère soutenir une association implantée de longue date et « en laquelle elle a confiance », explique Lay.
Un lieu au rayonnement international
Depuis 2013, le PIC a vu défiler plus de 500 artistes sur 213 levers de rideau, devant près de 12 000 spectateurs. Il fonctionne comme un lieu mutualisé de résidence, de travail et de création. « Renoncer à ce lieu, c’est toucher à tout un écosystème », prévient Raoul Lay.
L’Ensemble Télémaque, qui occupe le lieu, est né à Marseille en 1994 et s’est fait une place unique dans la création contemporaine. Il a passé commande à de très grands compositeurs comme Georges Boeuf, Régis Campo, Pierre-Adrien Charpy, Ivan Fedele ou Bernard Cavanna. Il a collaboré avec Olivier Py, Catherine Marnas ou Frédéric Flamand, et joué de la Cité de la musique à Paris à la Biennale de Venise, dans 17 pays. Il a obtenu en 2016 le label « Atelier de Fabrique artistique » du ministère de la Culture, lancé la même année le temps fort Grandes musiques pour petites oreilles, devenu le festival national Tous en sons, et porte depuis 2018, avec Raoul Lay, October Lab, plateforme internationale d’échanges musicaux qui a déjà réuni des compositeurs des États-Unis, du Canada, de Chine, du pays de Galles, d’Espagne ou de Sardaigne. « On n’est pas si nombreux à Marseille à avoir une carrière à l’international, souligne Raoul Lay. On en parle rarement, mais c’est une compagnie qui s’exporte depuis très longtemps. »
Ancré dans le quartier
Ce rayonnement n’empêche pas un travail de terrain. Télémaque intervient auprès des jeunes et des publics éloignés de la musique, notamment au centre social de la Castellane, avec des projets de percussions et bientôt de direction d’orchestre. « Ce que nous avons monté à l’Estaque ou à la Castellane est transposable à New York », où Raoul Lay doit partir dix jours pour créer un opéra pour enfants au lycée français.
Dans le quartier, le PIC travaille avec le cinéma L’Alhambra et La Déviation, et a prêté sa salle à l’Agence de voyages imaginaires après l’incendie de ses locaux. L’ensemble participe aussi au Train bleu, déambulation artistique sur le territoire métropolitain jusqu’aux Salins à Martigues. Raoul Lay rêve d’un réseau, « Nord magnétique », pour échanger concerts et projets entre quartiers.
« La crémaillère ou les adieux »
Au-delà du PIC, Raoul Lay perçoit le signe d’un mouvement plus large. Il s’inquiète de voir les budgets de fonctionnement se réduire drastiquement et constate que les acteurs culturels n’ont jamais rien connu d’équivalent. « Il faudra faire avec moins, mutualiser, nous dit-on dans toutes les collectivités », observe-t-il, alors que les arbitrages semblent déjà rendus, sans que personne sache comment ça va tomber, ni quand. »
Les petites structures n’ont pas attendu : « Les économies, on se les ait déjà appliquées. » « Mutualiser, on le fait depuis longtemps », assure-t-il. Il redoute que la contrainte budgétaire n’isole les acteurs et que « chacun tire la couverture à soi » au lieu de se réunir. Sa demande aux élus est simple : de la transparence. « Que l’on se voie, qu’on en parle, qu’on prévoie. L’opacité, ce n’est jamais bien. »
L’ensemble a lancé une campagne de financement participatif en ligne sur son site Internet. Les dons ouvrent droit à une réduction d’impôt de 66 % pour les particuliers et de 60 % pour les entreprises. Le dimanche 20 décembre, le PIC accueillera « la crémaillère ou les adieux », selon l’issue de ce rachat.
ANNE-MARIE THOMAZEAU








