Difficile de se souvenir d’un film français qui ait si bien regardé la jeunesse, sans y projeter les désirs, la condescendance ou les craintes des adultes. La Gradiva aurait pu épouser le point de vue de sa professeure de latin, accompagnant ses terminales de banlieue parisienne à Naples et Pompéi. Antonia Buresi la rend admirablement humaine : passionnée, touchante, agaçante aussi. Sa neutralité de principe s’accommode de préférences et de points aveugles : la beauté androgyne de James la trouble, la désinvolture affichée de Toni l’exaspère, le malaise de Suzanne, bonne élève, la gêne. S’y reconnaît-elle ? Le film prend heureusement le temps de s’attarder sur ceux qu’elle ne comprend pas. Sur leurs conversations, nourries par un long travail de recherche et d’écriture concertée avec des classes de lycéens. Sur leurs interrogations, leurs attentes, leurs désaccords, et aussi leur capacité d’écoute.
Rarement l’enseignement aura, lui aussi, été si bien filmé. Le plein air, la marche et la contemplation bouleversent la grammaire habituelle du champ-contrechamp et la répartition du pouvoir entre sachants et apprenants. On pense notamment à Laurent Cantet, à son attention unique aux tensions du groupe. L’écriture de Marine Atlan et Anne Brouillet fait tenir ensemble la liberté des échanges et la progression tragique. Les interprètes en révèlent chaque nuance : chez Colas Quignard, la bravade protège mal la détresse ; Suzanne Gerin la parole certes articulée peine à rencontrer celle des autres.
Promesses trahies
La promesse d’émancipation de ce lycée se heurte à la brutalité du tri de Parcoursup. Les dominations traversent aussi le groupe. James délaisse Angela – radieuse Hadya Fofana –, arguant qu’ils n’ont « pas grand-chose à se dire » : la rencontre, banale pour lui, était rare pour elle. Mitia Capellier-Audat rend glaçante la facilité avec laquelle James se dérobe. Et la distance entre le milieu d’origine du jeune garçon – aisé – et celui de la jeune fille – nettement moins – d’autant plus perceptible.
À Naples et Pompéi, où la pulsion vie côtoie sans cesse le spectre de la mort, l’histoire collective rencontre les récits familiaux. Parti retrouver d’illustres ancêtres napolitains, Toni se heurte à la violence de non-dits qui ont façonné son mal-être. L’immigration se raconte dans cet écart entre les origines rêvées et ce qui n’a pu se transmettre. La conclusion bouleverse : quelque chose n’a pas été vu à temps. Quelque chose de cette jeunesse semble la vouer à un sacrifice certain. Reste pourtant l’espoir d’une écoute, d’un regard… et d’un cinéma capable de les prolonger.
SUZANNE CANESSA
La Gradiva, de Marine Atlan
En salles depuis le 21 octobre








