Sébastien Kheroufi mène un projet au long cours, qui après Marseille se poursuivra au Théâtre national de la Colline avec la création de La mort du môme, puis trouvera son épilogue au Panthéon à l’automne 2026 avec la création des Enfants de la Patrie. Il s’agit de dessiner « une fresque politique, sociale et familiale » qui raconte, en ces temps où le racisme d’État veut s’installer, le vécu des Algériens partis en France, et de leurs enfants.
La mer en face, la ville dans le dos, les quelques centaines de privilégié·es venu·es par bateau sur la Digue du large, interdite d’accès depuis 25 ans, pour assister au premier volet de la saga, n’ont pas fait un voyage d’agrément. Même si le soleil et la mer étaient sublimes et les conditions d’accueil confortables, même si des stars du cinéma les attendaient loin du tapis rouge de Cannes, mais face à un horizon similaire.
L’exil est une mort
C’est un linceul commun qui les a recouverts à la fin, celui d’une mer qui tue, d’un trajet qui détruit, d’une arrivée qui plombe les exilés en les transformant en prolétaires épuisés, aussi peu désirés par la France que lorsqu’ils étaient colonisés. Du Sel dans les yeux dit la misère persistante, l’arrachement au pays, en huit nouvelles de huit auteurices aux écritures fortes, qui décrivent des histoires singulières, mais une expérience commune de l’exil. Le texte de Faïza Guène, chant incandescent d’une fille à son père, est magnifiquement porté par Lyna Khoudri, en véritable tragédienne. Face à elle Reda Kateb incarne ce père émigré, qui deviendra esclave du béton (Tant que je suis sur le bateau je suis à l’abri, d’Amine Adjina), et Soso Maness dit son propre texte, sur les fils, perdus dans le narcotrafic, parce que des récits n’ont pas été faits, des douleurs jamais soulagées : « des enfants vides/des femmes veuves/ nos vies détruites. »
Du Sel dans les yeux, celui de la mer, celui des larmes, fait éclore les récits qui ont tant manqué à la société française post-coloniale, qui commence à peine à décoloniser ses imaginaires. La Saison Méditerranée et le Ville de Marseille, en produisant ce spectacle, ouvrent enfin les portes de ces ports où les émigrés ont tant perdu, tant abandonné. Il reste à attendre que ce port demeure ouvert à toustes, comme la Digue du Large. Et que les récits de ces Algériens appelés « indigènes » par la France coloniale, se complètent des autres récits qui leur ressemblent : ceux des prolétaires de tous les exils, de tous les continents, de toutes les îles.
AGNÈS FRESCHEL
Du sel dans les yeux a été joué du 21 au 23 mai sur la Digue du Large, Marseille.
Le texte des huit nouvelles, édité aux éditions Tumultes, a été offert à chaque spectateur·ice.
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