Cet été en France les incendies ont ravagé nos forêts, tandis que les Gafam finalisaient l’organisation du pillage des données humaines. Désormais, comme sur Facebook, Meta et autres muskeries, nos requêtes sur le moteur de recherche Google® ne renvoient pas vers les sources humaines qui les ont produites mais vers une intelligence artificielle qui se nourrit, sans les rémunérer, de nos données intimes, qu’elles soient communes ou sophistiquées.
82% des Français·es se disent pourtant opposé·es à l’usage de l’IA (sondage opinionway), en particulier parce qu’ils craignent qu’elle oriente et manipule l’opinion. Mais aujourd’hui tous·tes l’utilisent, parce que personne ne peut plus travailler, s’informer, gérer ses comptes, déclarer ses revenus, chercher un médecin, réserver un train, s’inscrire à l’université ou à la crèche… sans se connecter. Et chacune de ces connexions fournit, sans qu’on en ait totalement conscience, une bonne dose de nos données à des IA que personne, aucun humain, ne maitrise.
Car le plus effrayant est bien que la course à l’IA, dominée par la peur de la concurrence internationale, se fait actuellement à l’aveugle et à toute allure. C’est un train sans conducteur à bord, sans connaissance de la route, dans un monde en feu. Une nouvelle Bête humaine.
« Qu’importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas à l’avenir, insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait… » Zola
Il n’est pas difficile d’imaginer vers quelle société la bête artificielle avance, inéluctable. Dans un monde où l’IA peut faire des films sans acteurs, des musiques sans musiciens, des images sans créateurs, des photos sans paysages, des textes sans auteurs, des journaux sans journalistes, que deviendra l’humanité ?
Ce qui m’augmente ne me rend pas plus fort
Tout progrès humain change l’homme jusque dans son corps, ses capacités physiques et intellectuelles. Chaque outil, chaque avancée technique l’augmente, et par réaction l’amoindrit.
Ils nous ont apporté du confort, de l’espérance de vie et du temps libéré… mais la maitrise du feu a affaibli nos mâchoires, les calculatrices nos capacités d’opération mentale, les GPS notre sens de l’orientation, les moteurs de recherche nos cheminements mnémoniques. Ce qu’un éditorialiste un peu réac, fermement opposé à l’idée que le progrès humain peut être global et constant, formulait ainsi :
« Délicatisant l’humanité en proportion des jouissances nouvelles qu’il lui apporte, le progrès indéfini (est) sa plus ingénieuse et sa plus cruelle torture. » Baudelaire
Nous savons donc ce que l’IA va produire en nous en rendant inutiles certaines de nos capacités et beaucoup de nos savoirs : cette intelligence non humaine va les amoindrir, épargnant ce qu’elle ne sait pas produire elle-même. C’est-à-dire ce que peuvent nos mains, nos yeux, notre présence physique. Peut-être, aussi, les tâches intellectuelles les plus complexes, qui nécessitent d’allier imagination, inventivité, analyse multifactorielle et dialectique. Mais les progrès rapides des IA dépassant les prévisions de leurs créateurs eux-mêmes, rien n’est moins certain.
Rendre l’humanité inutile
Le monde de l’IA risque donc de rendre l’humanité inutile à elle-même, ou réduite à n’être qu’un rouage superfétatoire de sa propre nécessité. Même plus une force de travail générant des plus-values, sans aucun poids dans des luttes sociales puisque le capital n’a plus besoin d’elle pour fonctionner, tout juste susceptible de consommer et d’extraire du sol les dernières énergies fossiles nécessaires aux data center.
Quand ce monde sera totalement advenu, il sera bien sûr impossible de réclamer que nos comédiens, nos musiciens, nos illustrateurs, nos cinéastes, nos journalistes, nos chercheurs, nos auteurs, nos compositeurs, soient rémunérés pour la matière qu’ils fournissent aux IA. Elles n’auront plus besoin de s’en nourrir et l’auront digérée et recrachée en paragraphes bien articulés, en images bien lissées et indétectables. Le cauchemar d’une bibliothèque qui croit être le monde.
« Qu’est devenue, ami, la mémoire des joursque tu possédais sur cette terre, ce tissude bonheur et de douleur, ton univers à toi ?Le dénombrable fleuve des annéesa tout égaré ; tu n’es plus qu’un nom dans un index. » Borgès
Dans ces bibliothèques aussi infinies qu’artificielles, nos noms ne figurent plus dans les index. Nous devons de toute urgence réclamer la protection des droits humains : une législation immédiate sur l’utilisation de nos données, la mention obligatoire des sources de l’IA, et la rémunération systématique des auteurs, dès lors qu’ils sont identifiés comme source.
AGNÈS FRESCHEL
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