vendredi 13 février 2026
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Modélisme métaphysique

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Paysage provençal, extrait de la série Souvenirs d’Arles, 1991 © Grzegorz Przyborek

Une exposition réalisée avec le soutien de l’Institut Polonais de Paris et du musée de Bydgoszcz qui propose un parcours dans l’œuvre photographique de Grzegorz Przyborek, artiste polonais né en 1949 à Lodz, qualifié par les organisateurs comme « l’une des figures majeures de la photographie polonaise contemporaine (…) qui depuis plus de 40 ans, construit une œuvre singulière, entièrement fabriquée dans son studio situé au 11e étage d’une barre d’immeuble d’un quartier de Lodz ». 

« Un très léger petit déjeuner français »

L’exposition propose un parcours dans son œuvre photographique depuis la série Portraitsréalisée à Arles en 1990 où il était étudiant invité, jusqu’à ses dernières compositions produites entre 2020 et 2022. On y voit également une quarantaine de dessins, des objets, des sculptures. Car dans son processus de création, Grzegorz Przyborek commence le plus souvent par dessiner ses idées, visons, rêves à partir desquels il réalise ensuite des objets, qu’il met ensuite en scène, et qu’il photographie. À l’entrée, ses séries en lien avec son séjour à Arles : Souvenirs d’Arles, avec par exemple Un très léger petit déjeuner françaisoù bol, croissant, petite cuillère, couteau, pichet lévitent au-dessus d’une table, retenus par des fils attachés à des pointes plantées dans la table. Abbaye de Saint-Roman, neuf photographies de tombes creusées dans du calcaire, cadrées comme pour des portraits de carte d’identité. Portraits où l’on trouve un Pèlerin, un Créateur et un Démon, accompagnés de la sculpture Pèlerin posée au sol, contour d’un buste humain de profil, fixée sur des roulettes, plumes dans le dos. 

Pandémie

Plus loin ses productions réalisées pendant la période Covid : ciel de branchages et feuillages en haut de l’image avec au-dessous des silhouettes noires et malingres d’animaux en apesanteur dans Âmes animales. Ou, en format panoramique, sous de fins branchages à l’horizontale griffant de noir l’espace blanc, un chat au bout d’une table tourné vers un homme à l’autre bout, la tête enfouie dans ses bras dans Quand la raison dort, les démons se réveillent – d’après Goya. Dans la troisième salle, on trouve notamment cinq photographies de la série Thanatos, forme blanche et ovale à l’arrière-plan, surplombant des espaces et des architectures rêveuses. Des salles où l’on rencontre également, disposées sur des socles, de petites maquettes d’aéronefs réalisées en baguettes de bambous, ficelle et papier japonais. Le tout laisse une impression de rêveries surréalistes douces ou violentes, de légèretés et fragilités structurées par des mécanismes d’horlogerie, de modélisme et de taxidermie métaphysiques.

MARC VOIRY

Grzegorz Przyborek – Toucher le silence
Jusqu’au 29 septembre  
Centre Photographique Marseille

La mémoire des territoires

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Reminiscencia Malicho Vaca Valenzuela, 2024 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Comme tout le monde, Malicho Vaca Valenzuela a appris à utiliser la plateforme Zoom durant le confinement. Freiné dans ses projets artistiques, il publie un appel à témoignages et entreprend de récolter les souvenirs des habitants du quartier de son enfance à Santiago, au Chili. Reminiscencia est un geste plus qu’une pièce, celui de raconter l’histoire de lieux qui font sens, intimement et collectivement. Le metteur en scène chilien propose un voyage statique, depuis son ordinateur, dans les affres de la mémoire, celle malade de sa grand-mère et celle de tout un peuple. Le spectacle ne devait pas en être un, d’où la mise en scène sobre constituée d’un bureau avec un ordinateur, une chaise que l’artiste ne quitte pas et un écran sur lequel il projette des archives télévisées et vidéos personnelles.

Les lieux ont une histoire

Les lieux sont chargés de signification, empreints de poésie. Mais pour s’en rendre compte, il s’agit d’ouvrir les yeux. Partant de son point de vue situé dans sa petite maison du centre de Santiago, Malicho Vaca Valenzuela s’attache à répertorier les détails pour donner à voir ce qui fait la richesse d’un bâtiment ou d’une rue. Grâce aux photos, aux reconstitutions numériques à partir de Google Earth et aux images glanées, le spectateur peut observer les tomettes du sol de l’hôpital désaffecté où l’artiste est né, usées par endroits, ou les plaques scellées au sol ornées de messages amoureux, partout en ville. À partir des histoires intimes se dessine la mémoire collective d’un territoire marqué par la révolution chilienne. La place centrale du quartier a vu se déployer toutes les révoltes : l’artiste était de celle de 2006 en faveur d’une éducation libre et gratuite. Les murs ne sont pas faits pour rester vierges, il faut y écrire.

De quoi se souviendra-t-on ?

Reminiscencia parle aussi de ceux qui portent la mémoire des lieux. La grand-mère de l’artiste, filmée dans son quotidien durant le confinement, est déficiente mentalement. Ses souvenirs reviennent par bribes, au contact de chansons que passe son mari toute la journée à la radio. Face à la mémoire qui flanche, le disque dur de l’ordinateur est un bien éphémère appui. Et c’est pourquoi le spectacle, lui aussi est fragile, trouvant sa puissance dans les mots égaux et bienveillants de Malicho Vaca Valenzuela. Alors certes, le rythme manque parfois et les questions foisonnent sans toujours de liens logiques. Mais que leur importance ne soit pas occultée : que restera-t-il des choses lorsque plus personne ne sera là pour s’en souvenir ? Et cette vulnérabilité universelle touche profondément.

CONSTANCE STREBELLE

Reminiscencia
Jusqu’au 21 juillet
Gymnase du lycée Mistral, Avignon

La Horde, encore au port !

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Rideau de feu final. Tik tok Jazz. La Horde. Le Groupe F © Ballet national de Marseille

Plus de 22000 personnes face à la scène qui flotte devant la mairie de Marseille ! Plus que l’an dernier pour Room with a view. avec une visibilité améliorée par des écrans plus grands et plus nombreux qui permettaient, depuis la place Bargemon, de ne rien louper du spectacle. S’il n’est pas étonnant que Véronique Sanson ou Sopra fassent venir des foules sur le Vieux Port, un tel succès pour une danse contemporaine sans concession commerciale a de quoi étonner, et réjouir !

Il faut dire que le programme Célébrations était remarquable. Les danseurs du Ballet National de Marseille savent interpréter avec  la même fougue, la même jeunesse, le même enthousiasme, la danse contemporaine abstraite et sage du Concerto de Lucinda Childs ou MOOD de Lasseindre Ninja, artiste passionnément rose et ballroom qui sait faire bouger les corps en toute liberté voguing, revendicatrice et tapageuse.

Le blanc et le feu

Le Lazarus de Oona Doherty surprend davantage encore. La chorégraphe si irlandaise, connue pour ses performances colère au poing, écrit depuis trois ans des pièces de groupe. Elle a repris pour le BNM des éléments du solo qui l’a fait connaître, L’Ascension de Lazare. Le personnage, interprétée ici par les  danseurs du BNM de blancs vêtus, fait penser aux jeunes kékés de toutes les villes pauvres, faussement bravaches, mains dans le pantalon, machoires en avant, révoltés, traversés par la grâce de la musique du Miserere d’Alegri, entrecoupé de cris, d’actes de violences, de mort et de résurrection. Une très belle pièce, reçue avec une émotion palpable par le public marseillais.

Avant les pièces de La Horde qui furent, au sens propres, des feux d’artifices ! Le Groupe F, très inspiré, vient en soutient des 23 danseurs, rejoints par une dizaine de jumpers à l’énergie phénoménale. La jeunesse est là, en colère, puissante et joyeuse, une écriture de flamme s’inscrit en fond de scène, mais leur laisse place, sans bombes déflagrante  ni effet waow ; juste pour soutenir la danse, lui offrir des lignes, des cadres, jusqu’au rideau de feu final. Un spectacle collectif, alliant des énergies qui semblent indestructibles, forgées pa une volonté commune , que le public ovationne

Au programme ces prochains jours

La fête continue sur la scène du Vieux Port, avec le Massilia Sound System qui promet une soirée d’anthologie le 19 juillet, un hommage à la grande Fairouz le 20 juillet, et Cheb Bilal le 21 juillet : des musiques populaires à partager ensemble, sans frontières de langue et de culture !

AGNÈS FRESCHEL

Le Ballet national de Marseille et le Groupe F se sont produits le 17 juillet sur le Vieux Port dans le cade de l’Été Marseillais

AVIGNON OFF : Enfant des livres

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Il n'y a pas de Ajar © XDR

L’incroyable invention de Delphine Horvilleur dépasse celle de Romain Gary ! Si Romain a obtenu le Prix Goncourt pour Les racines du ciel en 1956, il en a eu un second en 1975 pour La vie devant soi d’un certain Émile Ajar, le pseudonyme qu’il s’était choisi. Delphine Horvilleur s’est emparée de cette mystification littéraire, qui ne fût révélée qu’après le suicide de l’auteur en 1980, pour inventer le personnage du fils d’Émile, Abraham. Celui-ci vit caché dans une cave qu’il appelle « le trou juif », celui où est morte Madame Rosa, dans le roman.

Tout d’abord surgit sa voix dans l’obscurité, rauque, gouailleuse, puis il apparaît et s’adresse au public. Il se présente, Abraham Ajar, le fils d’Émile, « l’entourloupe littéraire du siècle ». Il est en fait l’enfant d’un livre.

Actrice en métamorphoses

Delphine Horvilleur, femme rabbin qui porte avec constance l’idée d’un judaïsme libéral, pose avec pétillance, sous un angle inattendu, le problème de nos existences, de nos influences. Qui sommes-nous ? Que devons-nous à nos lectures ? Ne sommes-nous pas le produit de liens secrets, de rencontres fortuites ? Avons-nous bien suivi le chemin qu’on nous avait tracé ? N’avons-nous pas droit à la différence et à la déviance ? 

Abraham, le personnage que nous avions tout d’abord identifié comme un homme, se révèle être une femme. Et quelle femme ! Mise en scène avec brio par Arnaud AldigéJohanna Nizard, actrice démultipliée qui transforme sa voix comme on change de vêtement, est habitée par ses personnages, et l’incarnation même de l’identité éclatée. On la suit, subjugué par tant de talent !

Le texte balaie les obstacles de la sagesse et de la normalité avec de grands moments d’humour sur la judéité, la descendance biblique d’Abraham, la place des femmes dans la  religion. Une scène intense évoque la réalité de la circoncision, ce bout de soi dont la perte déstabilise. Le rôle de l’inconscient dans l’aventure de la vie prend corps  par la métaphore du trou juif. Les transformations du personnage astucieusement orchestrées séduisent par leur poésie et leur inventivité, Abraham est à la fois SDF, geisha et tant d’autres. Tout comme Delphine Horvilleur peut être rabbin, femme, écrivaine, journaliste  et militante

CHRIS BOURGUE

Il n’y a pas de Ajar de Delphine Horviller se joue jusqu’au 21 juillet au 11*, Avignon

AVIGNON OFF : L’Aigle et le Rocher

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Destins croisés © XDR

Nous sommes à la prison du Temple où Napoléon a fait enfermer le Général Jean-Victor Moreau accusé de conspiration avec les royalistes. C’est évidemment faux mais cette nuit de l’an 1804 Napoléon rend visite à son chef des armées. Il a besoin de lui et manipule toutes les ruses dont il est capable pour obtenir son aide. Mais le Général résiste.

Dans la première partie, les deux hommes s’affrontent dans une joute verbale où sont rappelés tous les événements qui ont marqué leur carrière, victoires ou défaites, espoirs ou débâcles. On est dans une narration ponctuée de points de vue opposés, d’invectives rageuses. le pouvoir oublie facilement son humanité.  Une leçon d’histoire touffue !

Puis la deuxième partie revient à des dialogues saisis dans leur instant. Les deux héros prennent alors plus d’épaisseur. Là où ils sont, ils n’ont plus rien à craindre. Il est donc vain de mentir, d’esquiver, d’affabuler pour ses propres intérêts. 

Soizic Moreau s’est certainement beaucoup documentée sur les relations entre le Général Moreau et Napoléon, sur ses orgueilleuses visées de l’Empire face aux valeurs de la République. Sa fiction historique quoique très respectueuse de l’Histoire, s’en écarte parfois pour étudier le comportement de deux hommes qui se respectent par empathie mais se détestent pour des raisons politiques et de conceptions de la vie.

Les deux comédiens, Jean-Louis Cassarino et Arnaud Arbessier déploient une énergie toute en force et appuient dans leur jeu, la rigidité de leurs visons du monde. Comme dans le texte on aurait pourtant aimé plus de nuances pour que ces deux « monstres » de certitudes accusent quelques faiblesses, quelques doutes. La mise en scène d’Antoine Campo adoucit une représentation âpre, ses silences allègent l’abondance des dialogues. Avec ces « Destins croisés« , on devine un Napoléon peu iconique, et surtout on découvre Jean-Victor Moreau dont on remarquera enfin, le nom gravé sur l’Arc de Triomphe parisien.

JEAN-LOUIS CHÂLES

Destins Croisés
Jusqu’au 21 juillet
Théâtre des Corps-Saints, Avignon

AVIGNON OFF : Le rire, contrepoison de la haine

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C'est du Joly © Bruno Thivend

C’est du Joly, mise en scène par François Boursier, balaie les appréhensions suscitées à l’annonce du spectacle, sueurs froides au souvenir d’une affligeante soirée télévisée où plusieurs artistes avaient repris ses sketches… Sylvie Joly avait un humour, une diction, un phrasé bien à elle !

Sous-titré Petit procès pour grande dame, le seule-en-scène invente un angle inattendu pour ressusciter une personnalité hors du commun. Elle est accusée, à la barre, d’avoir parlé en toute liberté de sujets jusqu’alors réservés aux comiques masculins, face à une femme juge bourrée de tics, escortée d’un huissier au nez rouge, d’un avocat de l’accusation gâteux, d’une avocate de la défense bégayante. 

Choc de talents

Le procès, hilarant et respectueux de celle qui voulait être clown, offre de très plaisantes séquences. Défileront à la barre quelques personnages mythiques de son répertoire, quelques bribes d’interjections de Sylvie elle-même. Très joliment dirigée par François Boursier, metteur en scène de Sylvie Joly pendant 10 ans, Sandrine Gelin déploie une énergie et un humour digne de son modèle. Elle interprète tous les personnages, souvent clownesques, caricatures masquées ou non, esquissées sans méchanceté. Le grossissement du trait provoque l’hilarité sans céder à la vulgarité. Posé sur une chaise noire, le boa rouge mythique de la mère de « Catherine » s’amuse devant une prestation presque circassienne !

François Boursier, qui a été le metteur en scène de Sylvie Joly pendant dix ans, dirige l’actrice avec délicatesse, dans des lumières caressantes, des sons rigolards. De ce choc de talents émerge une poésie délicate, d’une élégance discrète. À l’image d’une grande dame qui a ouvert, avec Zouc, le chemin de l’humour au féminin.

JEAN-LOUIS CHÂLES

C’est du Joly 
Jusqu’au 21 juillet à 19 h (relâche le mardi)
Théâtre Pierre de Lune, Avignon 

AVIGNON OFF : De l’eau plein les yeux

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Les eaux sauvages © XDR

Celles et ceux qui ont connu les années 1970 esquissent un sourire attendri au nom de la créatrice des Fabulettes qui ont enchanté des millions d’enfants. Mais depuis quelques années son répertoire féministe est repris par une génération de jeunes chanteuses, qui ont peut être été bercées par ses comptines, mais chantent aujourd’hui son amour pour les « sorcières » et « les gens qui doutent ».

Impossible de limiter aujourd’hui l’autrice-compositrice à ses comptines, et Olivier Hussenet se charge avec sincérité, et une belle tendresse pour celle qu’il surnomme « [s]a professeure de larmes », de restituer l’émotion de son répertoire. 

Fluidité modeste

D’eau, il est beaucoup question, sous toutes ses formes : du fleuve à la pluie, de la sueur au lac, des eaux de sa mère aux sources, du torrent aux sanglots, des inondations aux pêcheurs de perles. Le comédien chanteur a choisi 17 chansons dans lesquelles coulent des thèmes liquides, hétéroclites, abordés avec la rage d’une femme qui rêvait d’apaisement, de sororité et d’amours partagées. 

Belle découverte pour les plus jeunes, (re)découverte pour les autres : l’autre dame brune a composé plus de 600 chansons avec une absence totale d’attrait pour la célébrité.

En osmose avec son guitariste Vladimir Médail, soutenu par une mise en scène entre le calme plat de grands draps blancs et la violence orageuse d’une toile baignée de lumières bleues, Olivier Hussenet ouvre les vannes d’un monde suranné, gorgé d’une multitude de mots, d’adjectifs qui s’entrechoquent dans des rimes à écouter, et à déguster avec gourmandise.

JEAN-LOUIS CHÂLES

Les eaux sauvages d’Anne Sylvestre a été donné les 5, 7 et 11 juillet au Théâtre de l’Arrache-Cœur, Avignon. 

Une papesse du street-art à Avignon

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Le masculin l’emporte, mais où ?, 2010 Encre aérosol sur fragment d’affiches 125 x 105 cm © Atelier Miss.Tic.

A priori, elle détonne avec l’ambiance solennelle du Palais des Papes d’Avignon, où elle est exposée. Pourtant, À la vie, à l’amor de Miss.Tic s’harmonise avec les lieux. Ses œuvres sont réalisées au pochoir et bombées à l’encre aérosol sur des collages d’affiches publicitaires ou des palissades, doublées d’aphorismes et de jeux de mots dans une typographie reconnaissable. L’exposition, visible jusqu’en janvier 2025, vise à replacer Miss.Tic comme femme de lettres en mettant en lumière ses créations poétiques et politiques.

Le graffiti au féminin

Radhia Aounallah a préféré le pseudonyme de Miss.Tic, du nom du personnage de la sorcière des aventures de Picsou. Jeu de mots spirituel, le nom est surtout explicite. Femme pochoiriste à la fin des années 1980 dans un monde de l’art urbain masculin, Miss.Tic désire que tout le monde sache qu’elle est une « fille ». Inspirée par l’image stéréotypée de la femme dans les médias et la publicité, elle crée une figure féminine sexy qui interroge avec ironie la misogynie de notre société au moyen de phrases chocs comme « je rêve d’Orient sans machisme et d’Occident sans sexisme ». Sa série Miss.Tic présidente (1988-2009) témoigne de son engagement en faveur des droits sociaux.

Se réapproprier l’espace public et la culture

« La poésie ébauche les contours d’une ville à colorier » écrit Miss.Tic dans une œuvre de 1992. L’artiste veut investir les rues de poésie et démocratiser la culture en se réappropriant l’espace public. Condamnée en 1999 à une forte amende pour dégradation de bien public, la plasticienne privilégie alors les actions légales et expose en parallèle dans des galeries et institutions. Cette fois, c’est à la rue de s’inviter au musée au moyen d’un dispositif scénique dans la Grande Chapelle reproduisant les conditions d’affichages. D’ailleurs, le Palais des Papes, lieu de puissance des élites, s’est depuis mué en rendez-vous de la culture populaire. Une petite victoire pour celle qui martelait : « pas d’idéaux/ juste des idées hautes ».

CONSTANCE STREBELLE

Miss.Tic : À la vie, à l’amor est visible jusqu’au 5 janvier 2025 au Palais des Papes, Avignon

AVIGNON OFF : Couple en construction

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Megastructure © XDR

Sarah Baltzinger apparaît sur le plateau en ouvrant une porte dérobée. Une entrée sobre, mais sa présence et la fixité du regard qu’elle adresse au public a quelque chose d’hypnotique. Elle est vêtue d’un pantalon et d’un simple chemisier. Filippo Gualandris, remplaçant de dernière minute d’Isaiah Wilson qui s’est blessé, lui aussi en chemise et jean, la rejoint. Le ballet des corps qui s’entremêlent peut alors commencer. Sarah Baltzinger et Isaiah Wilson, en couple dans la vie, ont composé la chorégraphie de Mégastructure au terme d’une résidence. Dans un spectacle d’une demi-heure, ils explorent les diverses trajectoires d’une relation amoureuse et l’entité corporelle que devient le couple lorsque les individualités s’effacent.

Rien que les corps

Sous une lumière blanche et sur un plateau nu, Sarah Baltzinger et Filippo Gualandris se livrent à une performance acrobatique effrénée et précise. Ni musique, ni décor ne se substituent aux corps qui sont les pièces maîtresses du spectacle. Ils ont leur propre musicalité, faite de respirations saccadées et de bruits de pas qui imposent un rythme. De temps à autre, les mouvements s’interrompent, laissant un silence intense envahir la salle, appuyé par le contact visuel instauré entre danseurs et public. La souplesse prodigieuse du duo confère à leurs corps une apparence inédite, et donne à voir une infinité de mobilités. Chaque membre du corps humain est sollicité dans la recherche de nouveaux gestes : ce sont les chevilles qui se tordent, le dos contorsionné à 360°, les déplacements en grand écart. Aucune limite à ces explorations, pas même le corps de l’autre.

Structure du couple

Comment conserver son identité lorsque l’on fait couple ? Si la réponse semble évidente, Sarah Baltzinger et Filippo Gualandris prouvent qu’il n’en est rien. Au cours de leur chorégraphie, ils font émerger des empilements, des emboîtements, des entremêlements jusqu’à ne former qu’une seule et même entité. Les mouvements de l’un entraînent ceux de l’autre dans une relation de codépendance : elle s’agrippe à lui tandis qu’il tente de se déplacer, l’amenant à se balancer à son tour ; elle le relève en s’allongeant sur lui. Les corps se retrouvent avec violence, s’évitent et s’attirent de nouveau avec pudeur, se dominent ou se laissent dominer. Leurs contorsions symbolisent-elles les compromis d’une relation ? Le couple est une structure corporelle complexe, dont les associations chorégraphiques périlleuses menacent à tout instant de la faire s’effondrer. Mais les deux artistes résistent et dépassent la fragilité apparente de leurs liens. Un modèle qui pourrait être repensé à l’échelle de la société.

CONSTANCE STREBELLE

Mégastructure a été donné du 6 au 16 juillet au Théâtre de l’Atelier (La Manutention) dans le cadre du Festival Off d’Avignon

Butterfly de chair et de sang

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Festival d'Aix-en-Provence 2024 © Ruth Walz

Si l’édition 2019 du Festival d’Aix marquait avec Tosca l’entrée de Puccini à son répertoire, l’édition 2024 ne pouvait pas passer à côté du centenaire de la mort du compositeur. La première le 5 au Théâtre de l’Archevêché de Madama Butterfly a répondu à toutes les attentes. Mais qu’attendre encore de cet ouvrage, l’un des plus populaires du répertoire lyrique ? Avant tout une Butterfly qui vous arrache le cœur ! Et un orchestre et un chef qui comprennent que Puccini est, sinon un grand mélodiste, pour le moins un fin coloriste. Ainsi qu’une mise en scène qui sache tenir le fragile équilibre entre la littéralité de la carte postale d’un Japon fantasmé et une lecture moderne. Et bien, ces trois fées se sont généreusement penchées sur le berceau de cette nouvelle production aixoise ! 

Ermonela Jaho 

La soprano Ermonela Jaho met ses tripes sur la scène. Au salut final on la sent harassée, tant le rôle de Cio-Cio-San est écrasant. Gamine de quinze ans, vendue pour l’éphémère plaisir d’un occidental puis mère déchirée de souffrance quand on lui arrache son enfant (Dieu, que l’opéra est cruel pour les femmes !) Ermonela  Jaho illumine la scène, irradie de tendresse et de douleur. Toute la science vocale, la splendeur du timbre, la délicatesse des aigus sont au service du personnage.    

Le Pinkerton d’Adam Smith est  un peu plus en retrait. Si vocalement les choses ont eu peu de mal à se mettre en chemin, il offre la silhouette d’un pâle dadais aux charmes vocaux indéniables. Lionel Lhote est un Sharpless généreux et attentionné. Son beau baryton souligne la noblesse du personnage. La fidèle servante Suzuki a le mezzo somptueux de Mihoko Fujimura. Le reste de la distribution est à la hauteur des enjeux : Carlo Bosi (Goro),  Inho Jeong (l’oncle Bonzo, tout en insinuation) ou Kristofer Lundin (Le Prince Yamadori) ajoutent à la grande homogénéité du plateau. 

Rigueur et raffinements

La direction musicale de Daniele Rustioni avec dans la fosse l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, nous rappelle qu’en 1907 Puccini était bel et bien un compositeur du 20e siècle. Que la science mélodique ne devait en rien celer le génie du coloriste. Que Puccini connaissait l’œuvre de Debussy. C’est une Butterfly nuancée, tissée d’un voile translucide, aérien, sans lourdeur aucune qui nous est donné à entendre d’une oreille qu’on pourrait dire neuve. 

Dans sa mise en scène, Andrea Breth joue la rigueur du cadre du cinéma d’Ozu et les raffinements du théâtre nô. Masques inquiétants pour figurer la nombreuse famille, costumes (signés Ursula Renzenbrink), jeux d’ombres et de lumières, vols des grues animées par des marionnettistes (un rappel du drame de Nagasaki) offrent à l’œil le graphisme de l’ukiyo-e, le monde flottant de l’estampe japonaise, qu’accentue la lenteur des gestes et la finesse des images. Aix offre là une Butterfly d’anthologie. 

PATRICK DE MARIA

Madame Butterfly
Les 10, 13, 16, 19 et 22 juillet
Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence