mardi 30 juin 2026
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Antoine Chevriollet et « La Pampa »

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La Pampa (C) Tandem films

Le réalisateur présentait son premier long métrage au cinéma Les Variétés (Marseille), avant sa sortie officielle le 5 février

« Sont sortis successivement sur les écrans des films sur la campagne qui ne la jugent pas et ne la prennent pas de haut : Le Royaume de Julien Colonna, Chien de la casse de J.-B. Durand, Vingt Dieux de Louise Courvoisier. Je suis né et j’ai grandi dans un village, à Longué-Jumelles, un village en Anjou… J’y retourne souvent. » Celui qui parle, c’est Antoine Chevriollet dont le film La Pampa sort en salles le 5 février. Film présenté en avant-première au cinéma Les Variétés, suivi d’une riche rencontre avec le public, habilement menée par Maeva Ngabou.

La Pampa, c’est l’histoire de Willy (Sayyid el Ayami) et Jojo (Amaury Foucher), deux ados inséparables, passant leur temps à chasser l’ennui dans un petit village au cœur de la France. Ils se sont fait une promesse : ils partiront bientôt pour la ville. Mais Jojo cache un secret. Et quand tout le village le découvre, les rêves et les familles des deux amis volent en éclat…

Un travail en équipe

Un scenario écrit à six mains avec Bérénice Bocquillon et Faïza Guene, présente à la rencontre. Antoine Chevriollet vient de la série ; il a réalisé plusieurs épisodes du Bureau des légendes ainsi que les saisons 2 et 3 de Baron noir.

« Je travaille toujours avec les mêmes personnes depuis une dizaine d’années C’est précieux ! Pour le son avec les frères Galpérine, j’ai travaillé différemment. Je ne leur ai pas fait lire le scenario, je leur ai raconté l’histoire et fait passer quelques images, puis des photos du tournage. Sacha Galpérine, m’envoyait des lignes de piano et au montage, on s’est retrouvé avec 80% de la musique du film… »

« Chacun a ses références, complète Faïza Guene, il faut trouver une langue commune. Ce sont les histoires d’Antoine. Je me suis intéressée à sa région. Quand Willy marche à travers champs, ou qu’il fait de la moto,  je voulais comprendre ce qu’il sentait, ce qu’était son ennui. C’est une histoire qui existe déjà et qu’on doit écrire ensemble sans la dénaturer. » Antoine précise que le tournage a eu lieu à 50 mètres de chez lui, et qu’il était important de sortir de la manière caricaturale de filmer les territoires ruraux.

Le sujet du film

« Le film est autobiographique à plein d’endroits. Mes parents n’avaient pas les moyens de me payer la pratique sportive qu’est le cross mais la maison où on habitait est à 5 kilomètres de la Pampa, qui existe depuis 30 ans. J’y allais en vélo et étais assez fasciné par le cross vu à travers le grillage. Ce qui m’intéressait, c’était les corps, ces hommes qui jouent ce rôle hyper “testo et muscu”, tous ces comportements offensifs. La moto, c’est une arène : c’est ce qui m’a permis de déconstruire tous ces rapports masculins offensifs. L’écriture du scenario a pris trois ans. Le film m’est venu par des sensations ; Il me fallait comprendre ce que voulait me dire le film, en comprendre les enjeux et les thématiques. Il faut se rappeler ce qu’on a vécu de ce moment-là, l’enfermement de l’adolescence, de ses joies et de ses douleurs. De ce moment capital pour l’adulte qu’on va devenir. Par exemple, on voulait raconter ce moment intense où tu choisis quelqu’un : l’importance de la loyauté, de l’amitié et la douleur si tu le perds. On ne peut oublier ce genre d’expérience. »

Incarner l’adolescence

« Deux choses étaient importantes : les dialogues et les trajectoires. Quand les rôles sont incarnés, les dialogues sont lus par les acteurs et actrices et les scènes sont répétées à Paris. Tout le monde se réapproprie les paroles et les situations. Avec la scripte, on sculpte la scène, on accepte ou pas les propositions. Toute la troupe est alors emmenée sur les décors et on répète à nouveau. On se rend compte que parfois, les attitudes, s’adosser à un mur, regarder intensément son pote, sont plus signifiantes que la ligne écrite au scenario. Tout devient réel. On a alors une version validée, stable qui nous permet des « sorties » au moment du tournage, du silence, par exemple. »

Les décors

« Ils étaient importants pour moi. Par exemple, l’hôpital : quand je vivais à Longué-Jumelles, il était encore en activité. Maintenant c’est le lieu où les ados se retrouvent. Quand je le montre pour la première fois, en plan large, complétement délabré, c’est une manière politique de montrer le délabrement et l’abandon médical de ce genre de région. On doit se déplacer à Angers à une cinquantaine de kilomètres. Les autres décors ont été tous retravaillés : par exemple, je voulais une moquette très bleue pour la chambre de Willy et des murs jaunes pétard, avec des contrastes pour les vêtements. Je sentais que le film allait être solaire et chaleureux. J’avais l’impression que ma classe et mon territoire, l’Anjou, étaient toujours représentés, sous prétexte de naturalisme, avec des crottes, sous un ciel bas et gris. Cela me dérangeait. On m’a dit, à Paris, que mes personnages étaient trop beaux et qu’il n’y avait pas des gens aussi beaux dans mon village, ce qui est hyper violent. On confond souvent le rapport au naturalisme et au réalisme. J’avais envie que ce soit un film d’une intelligence chaleureuse. Et on a eu à cœur d’être  juste y compris dans les costumes. »

Les hommes

« Les pères, mis à part Etienne (Mathieu Demy) qui peut représenter une alternative, sont défaillants. La figure masculine est problématique et éclairante sur la société. Abandon culturel de ces territoires. La critique du patriarcat est apparue dès le début du film. La question centrale de l’homophobie est une de ses plaies qu’on essaie de disséquer. Essayer de comprendre à partir des deux personnages principaux, des hommes en devenir, comment ça les impacte d’avoir ces modèles – là et comment ils sont capables de résister à cette transmission inévitable. La question des figures paternelles est compliquée dans ces territoires. Il faut accompagner. J’ai eu la chance de m’en extraire. Je suis un transfuge de territoire, pas un transfuge de classe ! Aucune étude sociologique n’a été faite sur l’homophobie en milieu rural. C’est un fléau : aucune visibilité et aucune action politique … »

Peut-être La Pampa, un film réussi, pourra-t-il faire douter, faire remettre en question certaines certitudes, et prendre conscience que la violence patriarcale peut tuer.

PROPOS RECUEILLIS ET MIS EN FORME PAR ANNIE GAVA

Festival RECALL, la jeunesse à l’écran

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Neuf films triés sur le volet et un thème commun, « l’enfance au cinéma », pour cette nouvelle édition du festival Recall à Marseille. Et ça commence dès le 5 février aux Variétés avec le poignant Tombeau des lucioles de Isao Takahata présenté par les étudiant·es du BATC Marseille. Le 9 février, un focus sur le cinéma japonais permettra d’enchaîner Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki, une conférence de Pascal-Alex Vincent sur l’enfance dans le cinéma du Pays du Soleil Levant, et enfin le délicieux film de Hirokazu Kore-Eda : I Wish. L’histoire de deux frères séparés après le divorce de leurs parents, et dont le subtil réalisateur chronique le voyage initiatique et buissonnier.

Le 6 février, Baya Kasmi, scénariste d’Hippocrate (Thomas Litli), et coscénariste du Nom des gens et de La lutte des classes (Michel Leclerc), accompagnée par Félix Moati, viendra présenter en avant première Mikado, son dernier long métrage en tant que réalisatrice. Le récit d’une parenthèse sédentaire et estivale pour une famille nomade. Pour sa carte blanche, elle propose Mysterious skin de Gregg Araki qui aborde les traumatismes de l’enfance et leur douloureuse persistance.

Jeune à jamais

Le 7 février, c’est l’actrice Noée Abita, qui présentera, en partenariat avec l’Institut culturel italien, My summer with Irene de Carlo Sironi, l’été sicilien de deux adolescentes. Et, Ava de Léa Mysius qui suit les dernières vacances éblouies d’une fille de 13 ans sur le point de perdre la vue. Un film qui l’avait révélée en 2017.

Le 8 février, on se transportera à La Baleine pour une soirée River Phoenix, à jamais jeune et beau (l’acteur est mort à 23 ans) dont l’enfance fut cabossée et qui prêta sa gueule d’ange au personnage de Chris Chambers dans Stand by me de Rob Steiner projeté pour l’occasion. On pourra voir ou revoir aussi A bout de course de Sidney Lumet, où il incarne un ado en fuite avec ses parents militants activistes contre la Guerre du Vietnam – interprétation qui valut à River, l’Oscar du meilleur acteur pour un second rôle en 1989. Entre les deux projections, une conférence de Guy Astic : River Phœnix, l’ange du celluloïd, éclairera cette soirée organisée en partenariat avec les éditions Rouge Profond. Un beau programme : solaire et ténébreuse, joyeuse et douloureuse, l’enfance au cinéma n’en finit pas d’émouvoir.

ÉLISE PADOVANI

Festival Recall

Du 5 au 9 février

Les Variétés, La Baleine

Marseille

Dans les cicatrices irlandaises

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Les « Troubles » ont déchiré l’Irlande durant une trentaine d’années. Plus 3 500 personnes ont été tuées dont plus de la moitié des civils et plus de 50 000 personnes blessées. Parmi les quartiers les plus touchés, New Lodge, une enclave républicaine au cœur de Belfast, un ensemble de tours. C’est là qu’Alessandra Celesia est allée à la rencontre des gens, encore hantés par la violence et la mort. Pour cette cinéaste italienne dont le mari est irlandais,  « filmer est une manière de s’interroger et de se “soigner”. Il y a quelque chose que tu ne comprends pas du monde et c’est en le filmant que tu essaies de le saisir. Filmer le réel, c’est tenter d’y mettre un peu d’ordre aussi. »

Elle a rencontré Joe McNally, un républicain à fleur de peau qui ne s’est jamais remis de la mort de son oncle, tué par les loyalistes à l’âge de 17 ans. Il en avait 9, reste traumatisé, et suit des séances avec sa psychologue Rita Overend : « Je vois toujours les choses à travers mon regard d’enfant de neuf ans, je continue de les voir de la même manière », lui confie-t-il. Alessandra Celesia, après de longs mois passés avec Joe et ses proches, leur a proposé de revisiter leurs souvenirs, de remonter le temps jusqu’en 1975. Joe devant un cercueil colle un pansement sur le nez du jeune homme qui y est allongé. C’est le seul souvenir qui lui reste : son oncle avait été abattu d’une balle à l’arrière de la tête, ressortie par son nez.

Le passé sur les épaules

Plusieurs séquences, souvent émouvantes, émaillent ce documentaire où alternent présent et passé : des images d’archives dominées par des teintes de bleu nous rappellent des moments terribles comme la mort de Bobby Sands, un des responsables de l’IRA, après une grève de 66 jours. Cette période violente a laissé des souvenirs, des traces douloureuses sur les habitants des flats (« appartements ») de New Lodge qui continuent de vivre là, portant le passé sur leurs épaules.

Le regard bienveillant et lucide d’Alessandra Celesia permet d’approcher un pan de l’histoire de l’Irlande qui avait déjà été le décor d’un de ses films précédent, Le Libraire de Belfast en 2011. Avec ce nouveau documentaire très réussi – et co-produit par la société marseillaise Films de Force Majeure – elle réussit un voyage de remémoration attachant, qui a été sélectionné dans de nombreux festivals et est en lice pour la sélection des Oscars.

ANNIE GAVA

The Flats, d’Alessandra Celesia
En salles le 5 février

Battaglia : investigation picturale

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© Cie Emile Saar

C’est avec des œillets à la boutonnière que le service d’accueil des publics du Zef nous reçoit en ce jeudi 23 janvier. « Dessous, les œillets », le sous-titre du spectacle Battaglia, est le premier indice d’un jeu de piste, présenté par Marie Lelardoux et sa compagnie marseillaise. Le point de départ de ce projet est à chercher du côté de Pina Bausch qui, en 1982, recouvre les plateaux d’œillets. Cette séquence bouleverse la dramaturge, qui en réalise une audiodescription en 2021 et impulse l’histoire d’un tableau qu’on ne contemplera jamais. Cette œuvre invisible nous est décrite, dès le début du spectacle, par un enfant qui va jouer le rôle de passeur. « Fermez les yeux et imaginez » dit-il en guise d’introduction. 

La fable est résumée en quelques mots : deux archéologues sont à la recherche de sa peinture qu’ils vont retrouver dans une grotte. Puis vient la description du tableau : le ciel est « marron vieux », sur une colline se situe le champ de bataille « avec des chevaliers, des espèces de lance […] des guerriers, des chevals […] des fleurs rouges dans le champ ». Sur scène, l’image se déploie, prenant corps dans le dispositif scénique, la création lumière et sonore. Les deux adultes présents sont à la fois archéologues et figures du tableau. La peinture fait alors l’objet d’une investigation minutieuse, strate après strate. De nouvelles images apparaissent alors, au fur et à mesure que l’on gratte la surface de l’œuvre picturale. À l’instar d’un palimpseste, d’anciens récits refont surface. La scénographie, entièrement modulable, est explorée dans toutes ses dimensions, tandis que résonnent les textes de Buchner ou de Shakespeare pour les plus connus. L’extrême lenteur des déplacements des protagonistes, comme empêtrés dans le récit, contraste avec la vivacité de l’enfant, qui vient clore le spectacle et éveiller le public de ce songe d’une nuit d’hiver, à la lueur d’une veilleuse, précieusement serrée dans sa main.

ISABELLE RAINALDI

Battaglia 
24 octobre
Théâtre des Halles, Avignon

Spectacle vu le 24 janvier au Zef, Scène nationale de Marseille. 

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Rencontres en librairie 

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© A.-M.T.

Fidèle à sa vocation de lieu de rencontres entre auteurs et public, la librairie Maupetit a proposé à ses lecteurs deux beaux moments de réflexion. Le premier était à l’initiative de Kometa, nouvelle revue qui publie des récits littéraires, des photos d’auteurs et des débats d’idées ambitieux. Pour son premier hors-série, la rédaction avait choisi le thème de l’Arménie, pays mouchoir de poche mais à l’histoire ô combien riche et troublée. Autour de la directrice de la publication Léna Mauger (ancienne rédactrice en chef de la revue XXI, elle réside à Marseille) le réalisateur Serge Avékidian et la journaliste Taline Oumdjian ont raconté les liens qui les rattachent au pays de leurs ancêtres. Le premier, fils de rescapé du génocide, est né et a grandi en Arménie après que ses parents, résidents en France, aient décidé d’embarquer de Marseille sur le paquebot soviétique Rossia qui, en 1947, transporta 3600 Arméniens ayant répondu à l’appel de Staline de rejoindre l’Arménie soviétique. Ils n’auront de cesse de vouloir regagner la France où Serge s’installera. La seconde, qui a grandi à Paris, était journaliste à France 24. Lorsque la guerre au Haut Karabagh se déclare et alors qu’elle doit commenter les images qu’elle voit sur les écrans, elle réalise qu’elle ne connaît rien du pays de ses aïeux. Elle décide d’y faire un séjour puis d’y vivre : « L’histoire des Arméniens, c’est celle de ce va-et-vient, de ces allers-retours permanents ». 

Domination et édition 

Deux jours plus tard, la librairie accueillait Gisèle Sapiro, directrice de recherche au CNRS pour son ouvrage Qu’est ce qu’un auteur mondial (éditions du seuil 2024), un livre somme qui étudie la domination post-coloniale des pays occidentaux sur la circulation de la production intellectuelle mondiale et qui se pérennise avec la concentration des grandes maisons d’éditions. 85 % du marché des livres scolaires dans les anciennes colonies françaises est détenu par Hachette, explique la sociologue disciple de Pierre Bourdieu qui déplore le manque de diversité d’un secteur dont « l’universalisme » est andro et européanocentré, en particulier dans les prix littéraires. Elle rappelle qu’il a fallu attendre 1993 pour qu’une première femme noire, Toni Morrison obtienne le prix Nobel de littérature et 2024 pour qu’une asiatique, l’auteure coréenne Han Kang, en soit lauréate. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU 

Les rencontres se sont déroulées les 23 et 25 janvier à la librairie Maupetit, Marseille.

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Vidéodrome 2 : Ne pas oublier les Iraniennes 

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La Grenade Noire © Ali Zare Ghanatnowi

Sur l’écran apparaît un visage, crayonné par le réalisateur d’un trait nerveux et fin, à l’aide d’un Ipad – Ali Zare Ghanatnowi ne peut plus dessiner depuis les tortures subies dans les prisons iraniennes. Ce visage est celui de Ghazaleh, une jeune femme qui manifeste pour ses droits pendant la grande mobilisation de 2021. En voix off, c’est elle, à la première personne, qui raconte la balle reçue entre ses deux yeux, puis les mensonges du régime pour étouffer les raisons de sa mort. À l’image, on la voit étendue par terre, les yeux vides, une flaque autour de son visage, rouge comme la grenade. Poignant, difficilement supportable, voilà l’horreur du régime iranien encore une fois sous nos yeux. Mais que faisons-nous ? 

Ali Zare Ghanatnowi beaucoup. Ses films sont projetés partout dans le monde, et souvent dans les pays arabes, où passent des officiels du régime iranien, comme en Égypte ou au Koweit. Ce 23 janvier, il était invité au Vidéodrome 2 par l’association La Cimade, qui vient en aide aux migrants, et les Ateliers des artistes en exil, qui accueillent le cinéaste, pour découvrir trois de ses films dont cette Grenade Noire, un court métrage d’hommage à Gazaleh, victime du régime iranien pendant le mouvement « Femme, Vie, Liberté ».

La guerre continue

Trois ans après, le régime iranien « intensifie sa guerre contre les femmes » explique une publication d’Amnesty International parue en septembre dernier. Le 22 juillet 2024, des policiers ont tiré à balles réelles sur une femme qui conduisait sa voiture sans voile, la blessant grièvement. Deux défenseures des droits humains, Sharifeh Mohammadi et Pakhshan Azizi ont été condamnées à mort pour « rébellion armée contre l’État », et deux autres, Wrisha Moradi et Nasim Gholami, sont actuellement « jugées » pour les mêmes motifs. 

Malgré ces crimes connus et répétés, la France poursuit une politique ambivalente vis-à-vis de ce régime. Comme l’a souligné récemment Marjane Satrapi en refusant la Légion d’honneur, les fils des mollah peuvent librement circuler à Paris ou Saint-Tropez, alors que « de jeunes Iraniens épris de liberté, des dissidents, des artistes » se voient refuser le droit d’entrer sur le territoire. 

NICOLAS SANTUCCI

Projection donnée le 23 janvier au Vidéodrome 2, Marseille. 

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Yennayer, une célébration amazighe

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Fibules,bijoux amazighes, musée national de la parure Rabat,Maroc ©S.C.

Diasporik. Yennayer, le nouvel an amazigh, se célèbre du 12 au 14 janvier selon les régions. Pourriez-vous expliquer les origines de cette célébration ? 
Malika Assam. Yennayer est à la fois un ensemble de rituels et un moment qui s’inscrit dans une certaine perception du temps. Dans l’antiquité, c’était le point de départ de l’année agricole solaire et, avec la romanisation, ce jour s’est confondu avec le 1er jour du calendrier julien. Il célèbre probablement le renouveau des jours à compter de l’allongement de la durée diurne mais aussi un passage par Tiwwura useggas « les Portes de l’année » : on termine les récoltes de l’année et il faut attendre celles à venir pour survivre. La nuit du nouvel an est vécue comme un moment de basculement. De nombreux rites familiaux visent notamment à écarter la famine. D’où un repas aussi copieux que possible la veille de Yennayer : Imensi n Yennayer ou Id Yennayer. 

Quelles ont été ses évolutions et quel est son sens aujourd’hui ?
Dans des sociétés de moins en moins agricoles, Yennayer s’est adapté sous l’influence du militantisme berbère/amazigh. Rappelons que jusqu’à la fin du XXe siècle les États du Maghreb se définissaient tous exclusivement comme arabes et musulmans. Contre cette définition, dès les années 1970, l’association L’Académie berbère a formalisé une ère amazighe en faisant coïncider cette célébration avec un événement historique : l’intronisation du pharaon Sheshonq Ier en -950, un pharaon qui serait issu de l’installation ancienne de Libyens orientaux en Égypte, et n’a pas tardé à devenir dans le discours militant un pharaon « amazigh ». 

Malika Assam © X-DR

De fait, Yennayer s’est diffusé hors du cadre familial et a servi à revendiquer la dimension amazighe des populations. La célébration est devenue plus collective et a investi les espaces publics diversement, des fêtes villageoises en Kabylie à la célébration dans diverses mairies en émigration, pour revendiquer une place dans la cité… Avec la reconnaissance de l’amazighité en Algérie et au Maroc, ce jour s’est institutionnalisé comme jour férié et permet de mettre la culture amazighe à l’honneur (concerts, conférences, expositions d’objets artisanaux ou ateliers de pratiques diverses…), au risque qu’elle soit commercialisée et folklorisée. Il y a finalement aujourd’hui autant de Yennayers que d’enjeux sociaux ou politiques !

Les langues et cultures amazighes ont survécu à l’émergence de l’écrit, aux conquêtes arabes puis coloniales, ottomane et française. Comment les résistances se sont-elles opérées ?
Les sociétés amazighes ne sont pas des sociétés orales, mais à dominante orale. Elles ont depuis longtemps connu la pratique de l’écrit, y compris avec un alphabet propre qui a laissé de nombreuses inscriptions libyques : l’inscription dite « bilingue de Massinissa » date du IIe siècle avant notre ère. Le libyque a ensuite donné les tifinaghs que les Imajaghen [les Touaregs, ndlr] ont continué à utiliser jusqu’à aujourd’hui. Même lorsque la conquête arabo-musulmane islamise la région et diffuse, très progressivement, la langue arabe, on voit apparaître la pratique de l’écrit en langue berbère avec les caractères arabes, qui va perdurer dans certaines régions, comme le Souss au Maroc, jusqu’au XXe s.

Mais il est vrai que le canal privilégié pour la transmission de la mémoire collective et de la littérature a été l’oralité. Dans des espaces où le mode de gouvernement n’était pas celui d’États centralisés, la cohabitation de plusieurs langues n’était pas problématique. Elle l’est devenue lorsque la colonisation et les courants nationalistes qui lui répondent imposent le modèle de l’État-Nation qui pose une équation : une nation = une langue = un État.

Quelle a été l’origine du déclenchement du printemps berbère en 1980 en Algérie?
Cette équation explique qu’à l’indépendance, la berbérité a été perçue comme une menace à l’unité nationale et occultée progressivement. Les gouvernements craignaient qu’elle n’appuie des revendications politiques. En parallèle, ils lancent les politiques dites d’« arabisation », vécues comme répressives notamment en Kabylie où l’affirmation identitaire berbère est précoce et profondément ancrée dans toutes les couches de la population. Les jeunes étudiants qui peuvent à partir de la fin des années 1970 faire leurs études à Tizi-Ouzou sont particulièrement actifs. En 1980, une conférence qu’ils avaient organisée autour de Poèmes kabyles anciens, ouvrage de  l’écrivain et anthropologue spécialistes des Berbères Mouloud Mammeri, est interdite officieusement par les autorités, et c’est toute la région qui s’embrase pour défendre les « langues et cultures populaires » face à une répression violente.

Quelles en ont été les conséquences, jusqu’à aujourd’hui?
Ce premier événement a secoué le monolithisme de la vie politique algérienne ; il a eu aussi des répercussions à l’échelle locale où désormais, l’affirmation berbère/amazighe en Kabylie se fait au grand jour. Plus largement, au Maghreb, cet exemple de mobilisation a renforcé les mouvements d’affirmation identitaire qui ont fini par tisser de nombreux liens. Selon les régions et les États, les actions ont été plus ou moins réprimées mais « la langue et la culture amazighes» ont fini par être institutionnalisés en Algérie et au Maroc. 

Dans vos enseignements à l’université d’Aix-Marseille, quelles sont les disciplines mobilisées, en langue, en histoire… ?
À l’Amu, les étudiants de diverses filières, notamment de la licence d’arabe mais aussi des diverses spécialités en sciences humaines et sociales, peuvent s’initier à la langue berbère, avec cette année deux langues possibles en initiation, le rifain et le kabyle. Ils peuvent continuer cet apprentissage pendant 3 ans. Par ailleurs, il y a deux cours sur l’histoire, ancienne et contemporaine, des mondes berbères et deux cours pour s’initier à la linguistique et aux enjeux sociolinguistiques. Enfin, le parcours Moyen Orient-Maghreb du master Langues et sociétés initie aux enjeux des études berbères/amazighes aujourd’hui. Et il est possible de se spécialiser en études berbères grâce à un diplôme en partenariat international qui prévoit un semestre en mobilité à l’université de Naples l’Orientale.

Quels sont les profils de vos étudiants, aujourd’hui ?
Les étudiants sont en majorité issus des migrations maghrébines en France, de familles berbérophones et aussi aujourd’hui d’arabophones qui s’intéressent à cette autre langue du Maghreb. Mais il y a aussi quelques étudiants qui n’ont pas de lien particulier avec le Maghreb et qui au regard de leurs projets d’étude, souhaitent s’initier à cette langue et aux dynamiques amazighes.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR SAMIA CHABANI

Yennayer, nouvel an berbère
1er février, Conférence à17h30 suivie d’un concert à 19 h de Nouredine Chenoud
Maison des associations, Marseille
À l’initiative de l’association Coup de soleil 

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Nos articles Diasporik, conçus en collaboration avec l’association Ancrages sont également disponible en intégralité sur leur site

Jérôme Ducros, voyageur d’hiver

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Jérôme Ducros © S.C.

Reconnu comme un compositeur, concertiste et chambriste d’exception, Jérôme Ducros n’en est pas à son premier dialogue avec l’œuvre de Schubert. En 2001 déjà, il explorait les Fantaisies du compositeur dans un enregistrement salué, avant de poursuivre son exploration   en compagnie des frères Capuçon ou de Philippe Jaroussky. Pour ce retour en soliste, c’est aux ultimes chefs-d’œuvre du maître viennois qu’il s’attaque, promettant une fusion entre une technique irréprochable et une interprétation empreinte de finesse et d’émotion. Une promesse magistralement tenue.

Le récital s’ouvre sur une énigme : celles des trois Klavierstücke D.946, moins jouées que les Impromptus qui suivront, dont elles sont pourtant considérées comme des extensions. Poignantes, introspectives, mystérieuses et inattendues dans leur développement comme dans leurs explorations harmoniques. Le goût du contraste, du sforzando inattendu, de l’éclaircie subreptice rappelle la part mozartienne de Schubert, son pendant Sturm und Drang. Mais on entend également, par-delà la fausse simplicité de partitions particulièrement exigeantes et délicates, une poésie et une mélancolie singulières et émouvantes. 

Plus familiers et plus enlevés, les Impromptus D.899 qui suivent convoquent un romantisme plus lyrique et théâtral. L’effusion ne s’y fait cependant jamais insincère. Du premier impromptu, martial, presque funèbre, où les triolets constants et les basses sourdes marquent l’inexorable avancée du temps, à la dernière pièce de l’opus, volubile, sensible et dansante, portée par sa cascade d’accords arpégés, c’est un monde d’une rare richesse que Jérôme Ducros dévoile à un public fasciné. Y compris, chose rare dans Schubert, un pendant flamboyant proche de Liszt, dont l’arrangement de la Litanei donnée en bis confirmera la douce présence.

SUZANNE CANESSA

Concert donné le 26 janvier au Grand foyer de l’Opéra de Marseille.

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Quand on était seul·es

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Quand on était seul·es © Sorcicel

Après le succès de leur premier spectacle Ven, les circassien·ne·s Hugo Ragetly et Maria delMar Reyes se retrouvent en 2023, toujours autour d’un mât chinois, pour le second spectacle de leur compagnie Si Seulement. Avec Quand on était seul·es, iels explorent leur rapport à la solitude, et la manière dont deux solitudes se rencontrent. Un spectacle à mi-chemin entre le cirque et la danse, grâce une collaboration avec les chorégraphes Jorge Jauregui et Emmanuelle Pépin. Leurs acrobaties virtuoses et leurs chutes sont accompagnées par des partitions de guitares composées et interprétées en live par Javier Arnedo, qui magnifient le lien entre les deux circassien·ne·s. 

CHLOÉ MACAIRE

4 février 
L’Alpilium, Saint-Rémy-de-Provence

La Truelle

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La Truelle © Martin Dutasta

Enfant, Fabrice Melquiot passait tous ses étés dans le village natal de sa mère, en Calabre (Italie). Une région sur laquelle pèse l’ombre de la mafia, qui fascinait et terrifiait le jeune Fabrice. Des années plus tard, alors que s’ouvre le procès d’un grand nombre de membres de la ‘Ndrangheta, il commence à écrire La Truelle. À ses souvenirs d’enfance, il mêle ceux du comédien François Nadin, lui aussi d’origine italienne mais aussi des documents d’archives, des références culturelles… aboutissant à une pièce qui oscille entre réalité et fiction, documentaire et fantasme. Un seul en scène dans lequel Nadin campe aussi bien le juge Falcone que des figures mafieuses comme Toto Riina pour raconter l’histoire de la mafia et interroger sa quête de pouvoir. 

CHLOÉ MACAIRE

Du 4 au 8 février 
Théâtre des Bernardines, Marseille