vendredi 4 avril 2025
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Louis Pons, l’âme du rebut

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Sans titre (1968)

De l’aphorisme au dessin, et du dessin à l’assemblage en relief, l’exposition J’aurai la peau des choses embrasse la totalité d’une œuvre dont on (re)découvre la puissance d’évocation. La monstruosité flirte avec l’humour – à condition d’en percer les mystères – et le fantastique avec l’enfantin. L’œuvre dérange, inconfortable, obsessionnelle, qui surgit sans esprit de séduction aucun : « Je suis l’homme des greniers, des couloirs, de l’alcôve et de l’ombre, des taillis, de la combe, des failles et des gouffres », écrit Louis Pons dans un de ses nombreux carnets. Aucun doute, l’artiste restera jusqu’à son décès en 2021 à la marge, sans chapelle ni appartenance, même si d’aucuns ont voulu l’étiqueter « d’artiste singulier ». Autodidacte, il a cheminé de Marseille en Haute-Provence, du Haut-Var aux Alpes-Maritimes, avant de s’installer à Paris. Marqué à jamais par son séjour en sanatorium pour tuberculeux et par la Seconde Guerre mondiale, il laisse plus de 2000 dessins non répertoriés à ce jour. Dont 61 rassemblés à Cantini avec la complicité de l’espace Lympia à Nice.

Archéologie du trait
Louis Pons dessine sans relâche dès les années 1950. Un vrai travail de broderie d’encre de Chine sur papier, de la « magie – blanche et noire » d’où surgit des édifices écroulés, des volatiles coincés, des visages masqués, un enchevêtrement de corps emprisonnés, ligotés, malmenés… Un monde surnaturel mi-humain mi-animal que l’on retrouvera plus tard dans ses assemblages. Un treillis inextricable à la fois fascinant et cauchemardesque. Comme l’écrit Frédéric Valabrègue1 dans le catalogue paru chez Silvana Éditoriale, « Il y a dans l’énergie faisant du moindre trait d’un dessin de Pons une saillie donnant naissance à mille autres traits, un instinct de mort ». Au cœur de la nature à Sillans-la-Cascade ou dans le charivari des villes, le dessin raconte son rapport au monde, ancré dans une réalité dont il se détache progressivement pour tendre vers un décor de science-fiction, vers « une hybridation du végétal et de l’animal ». Des dessins qui ont, à certains égards, leur origine dans la caricature ou le dessin humoristique qui aiment malmener les formes, construire et déconstruire les saynètes. Et désarticuler les corps…

Manipulateur d’objets
Sans jamais abandonner la légèreté de la feuille de papier et son canevas aux traits serrés, il intègre progressivement les assemblages dans sa pratique, d’abord « plus récréatifs et accidentels que les dessins », avant de s’y adonner entièrement. On y retrouve un lacis de reliefs cloués ou collés, un fouillis ordonné de reliques, de rebuts de toutes sortes (bois, métal, textiles), d’ossements humains et animaux empaquetés. Dans les Grands docks de 1998, il évoque le souvenir des rouilles portuaires et la lumière du sud comme ciment de son travail ; dans Il me regarde ou Gros jouet nocturne en 1993, il dresse un gisant. 

Toute son œuvre est peuplée de morts et de fantômes, de momies et d’esprits surnaturels. De fétiches, sans toutefois faire allusion aux arts anciens africains ou océaniens. D’ailleurs, comme l’analyse Christian Bazzoli2, « dans l’histoire de l’art, la mort est partout : mausolées, gisants, crucifixions, supplices, enterrements, résurrections, etc. ». Louis Pons le sait au plus profond de lui-même qui a longtemps conservé auprès de lui la momie de Vivre vite en compagnie de momies de chats notamment. Sous-titrée La Moto et réalisée en 1973-1974, elle trône en belle place dans l’exposition, associant une mystérieuse momie péruvienne à une moto sortie du bassin de carénage de Marseille. Œuvre maitresse qui, comme le souligne Claude Miglietti, co-commissaire avec Adrien Bossard, « n’est pas sans rappeler le célèbre Cavalier de l’Apocalypse d’Honoré Fragonard ». Entrer dans le monde de Louis Pons, c’est un peu comme entrer dans sa maison, il nous y invite mais nous prévient : « Ma maison n’a pas de toit et le ciel est absent ». 

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

1 et 2 La pelote, la boîte et le tas de Frédéric Valabrègue et Hybrides débridés, hybrides abattus de Christian Bazzoli in catalogue français-anglais, 242 pages, 32 €.

J’aurai la peau des choses
Jusqu’au 3 septembre
Musée Cantini, Marseille 
musees.marseille.fr
Et aussi
Seule certitude, le doute
Dessins, gravures et assemblages
Du 20 avril au 26 mai
Galerie Béatrice Soulié, Marseille 

La Conférence : familiarités du mal

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The Conference © Constantin Film

L’épisode relaté par Matti Geschonneck est bien connu des historiens. La fameuse conférence de Wannsee, durant laquelle quinze dignitaires nazis se sont concertés pour élaborer la « résolution du problème juif », est tenue pour le chapitre le plus sombre de l’histoire de l’Allemagne. Quasiment intégralement dactylographiée, elle demeure le témoignage le plus âpre et le plus frappant du mode de pensée nazi, loin de tout fantasme et de tout simplisme. Qu’ils semblent loin les êtres démoniques chers à Jonathan Littell, pervers polymorphes au raffinement inégalé, incarnations grandiloquentes et ricanantes du mal en personne. Évacuée, également, la Banalité du mal chère à Hannah Arendt, faisant d’Adolf Eichmann l’incarnation de ce que Milgram qualifierait plus tard de « personnalité agentique ». 

Monstruosité et petitesse

La réunion interministérielle, qui se déroule ici en temps réel, sous les yeux des spectateurs, n’a rien d’un putsch. Les SS et secrétaires d’État qui se succèdent semblent si proches ; ils ne dépassent, pour la plupart, pas la quarantaine. Ils s’expriment dans un allemand châtié, interprétés par des acteurs passés pour la plupart par le monde du théâtre. Le chef de la Gestapo, campé par Jakob Diehl, frère d’August, est peut-être le plus raide et le plus agressif d’entre eux. Godehard Giese, dans le rôle plus ambigu encore de Wilhelm Stuckart, se montre tour à tour conciliant et hargneux. Mais ce sont peut-être les figures plus connues, et plus terribles encore, de Reinard Heydrich et Adolf Eichmann, interprétés dans toute leur ivresse doucereuse par Philipp Hochmair et Johannes Allmayer, qui marquent le plus durablement. 

Ladite conférence ne diffère pas, dans sa forme comme dans le ton des échanges, d’une réunion interprofessionnelle. Le travail de Matti Geschonneck et du scénariste Magnus Vattrodt, d’une remarquable dextérité, n’occulte ni la monstruosité, ni la petitesse de ces politiciens posant les jalons d’un génocide en prétendant répondre à des contraintes logistiques, avec le langage policé qui s’impose. En cela, il se rapproche des conclusions de l’historien Johann Chapoutot, faisant de ces fonctionnaires des techniciens appliqués et investis, cultivant un « imaginaire de la concurrence et de la performance » que ne désavoueraient pas les défenseurs contemporains du néo-libéralisme. À rebours des reconstitutions soulignant la distance qui nous sépare aujourd’hui de ce monde-là, La Conférence se révèle d’autant plus brutale qu’elle nous en fait saisir toute la familiarité.

SUZANNE CANESSA

La Conférence, de Matti Geschonneck
En salle depuis le 19 avril

Dancing Pina, la nature des corps

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Dancing Pina © Dulac distribution

Le documentaire Dancing Pina, salué par une critique unanime, est un bel objet de cinéma : approche serrée des corps dansants, rythme parfait du montage, alternance entre les séquences allemandes et africaines, entre les paysages, les corps et les témoignages, montée lente des premières répétitions vers la création finale… Tout est maitrisé sans ostentation, et permet de cerner de près l’essence de la danse de Pina Bausch. Le spectateur comprend comment le mouvement cherche à atteindre les émotions, le « vrai », pour les donner à voir et à éprouver, sans verrouiller les corps, en respectant chacun d’entre eux dans sa singularité. 

La danse de Pina Bausch expose en particulier le corps des femmes dans ces deux ballets. Le premier mettant en scène Iphigénie, qui a échappé au sacrifice et doit en commettre un tandis que dans Le Sacre, toutes savent que l’une d’entre elles va mourir. La danse nous fait éprouver comment Iphigénie réagit au récit tragique, vacillant, se cognant, se reprenant, interrogeant du regard un ciel muet et des convives aux regards fuyants. Ou comment les femmes offrent avec effroi de se soumettre au choix des hommes, le soulagement d’y échapper, et de se ranger pour le rituel final, la mise à mort, dans la transe masculine.

Rituel… africain ? 

C’est évidemment là que le bât blesse, ou du moins interroge : Le Sacre du Printemps n’est pas un ballet africain. Stravinsky l’a écrit en référence à des rituels de la Russie païenne, vénérant la nature et les dieux animistes, le Printemps. La musique, qui a donné lieu à des centaines de ballets différents, met en scène le désir, le couple, le rapport à la terre, et une mise à mort. En quoi est-il africain ?

Quand Germaine Acogny, directrice de l’École des Sables où est tournée la partie africaine, interprétait Mon Élue Noire d’Olivier Dubois, elle portait la douleur de l’esclavage et la force de la rébellion. Quand avec les danseurs de la troupe de Pina, elle met en scène 38 danseurs africains portant ce rituel, ils s’emparent de cette danse et la transcendent, l’éloignent définitivement des élévations et étirements classiques pour y ancrer d’autres exploits, plus musculeux, spasmodiques, essoufflants. Le ballet final, face à la mer, dans une scène de sable, est sublime. La transmission s’est faite, des danseurs blancs de la troupe de Pina vers ces corps venus de toute l’Afrique, à travers Germaine Acogny qu’on aperçoit à peine.

D’où ce malaise : le Sacre est magnifique, mais le montage systématique entre l’Allemagne blanche avec ses palais, son opéra, Glück au piano puis à l’orchestre… et l’Afrique où les Blancs apprennent aux Noirs, est troublant. D’autant qu’il est question de corps auxquels le rituel « va bien », comme s’ils étaient plus proches du meurtre et de l’animalité.

Raffinement européen qui évite le sacrifice et dessine dans l’air les arabesques de la douleur et du chant, tellurisme africain qui s’ancre dans le sable, le rythme et la fureur, les deux ballets sont sublimes. Confrontés, ils révèlent bien des archétypes. 

AGNÈS FRESCHEL

Dancing Pina, de Florian Heinzen-Ziob
En salle depuis le 12 avril

Le rock and roll de Philippe Decouflé

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Resté dans la mémoire collective pour avoir signé le spectacle vitaminé de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’Albertville en 1992, le chorégraphe Philippe Decouflé est en tournée en France depuis l’été dernier pour présenter sa dernière création Stéréo. C’est à l’Opéra de Marseille, mais dans le cadre de la saison du Théâtre du Gymnase, toujours fermé pour travaux, qu’il fait escale fin avril pour trois représentations.

Spectacle flamboyant, débordant de strass, Stéréo rend hommage à la musique rock, dont Philippe Decouflé a toujours été un amateur, et dont il a abondamment exploré l’esthétique. La bande sonore du spectacle contient ainsi des compositions originales, bien sûr, mais aussi des classiques des années 1960, des Beatles ou des Beach Boys. 

Spectacle total

La Compagnie DCA fondée par Philippe Decouflé dans les années 1980 est évidemment au cœur de ce projet de « concert rock dansé », à commencer par sa danseuse principale Violette Wanty, son compère Aurélien Oudot et trois autres membres de la compagnie (Vladimir Duparc, Eléa Ha Minh Tay et le comédien Baptiste Allaert). Danses de couples, acrobaties en skateboard, solos déchaînés se succèdent avec frénésie. 

Comme dans Drastic Classicism de Karole Armitage qui en 1981 brisait les barrières entre le punk-rock et la danse, un groupe de rock est présent sur scène : il est d’ailleurs à la base de la création et en donne – littéralement – le tempo, les tableaux acrobatiques des danseurs se déroulant  comme nourris de cette énergie continue. La propre fille du chorégraphe, Louise Decouflé, est à la guitare basse et a participé à la composition de la bande originale, signe de l’ancrage profondément intime et familial de cette vibration rock and roll.

Le public retrouvera ce qui fait la patte des spectacles « totaux » de Philippe Decouflé depuis de nombreuses années : l’esprit ludique, le mélange des genres, le trait vague entre acteurs et danseurs, le recours à la vidéo (ici d’Olivier Simola), les costumes hauts en couleur de Philippe Guillotel, ou les décors de Jean Rabasse. Tous ont collaboré ici pour recréer une ambiance d’un disco très seventies plus vraie que nature.

Il y a aussi quelque chose de très cinématographique dans ce Stéréo, dans sa forme comme dans ses influences. De l’aveu de Philippe Decouflé, cinéaste à ses heures, on y compte le film-concert Stop Making Sense de Jonathan Demme, à l’origine du concept même du spectacle, ainsi qu’Un jour sans fin d’Harold Ramis et son ode à la répétition. Mais le cinéma se ressent également dans cette omniprésence de la musique, cet éveil des corps et dans ces personnages farfelus mais attachants semblés sortis d’un film en lice au festival Sundance. Une véritable œuvre totale, qui ade quoi exciter la curiosité d’un public multiple.

PAUL CANESSA

Stéréo
Du 27 au 29 avril
Opéra de Marseille
Une proposition du Théâtre du Gymnase.

Wuambushu, la République raflée

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Dans quel département français métropolitain, l’État se permettrait-il de marquer à la peinture des logements de fortune occupés par des hommes, des femmes, des enfants parce qu’ils sont étrangers ?
Dans quel département français métropolitain, un gouvernement oserait-il programmer, à grand renfort de communication, une entreprise de démolition massive d’habitations pour montrer ses muscles contre l’immigration dite clandestine ?
Dans quel département français métropolitain, des élus locaux se sentiraient libres d’encourager la détestation anti-étrangers en insultant, stigmatisant publiquement, jusqu’à évoquer l’hypothèse d’en tuer certains – avant de s’excuser – parmi celles et ceux qui subissent déjà l’extrême pauvreté ?

Stérilisation
Mais à l’Outremer, à Mayotte, dans ce 101e département français dont la République du bulldozer écrase ouvertement les droits, il n’y a ni foi ni loi pour la dignité humaine. Un territoire d’exception à la merci des pulsions répressives du ministre de l’Intérieur dont l’ignominie politique n’a d’égal que l’ambition politicienne : s’installer à Matignon pour rivaliser de haine avec celle dont il prétend empêcher l’avènement, Marine Le Pen. Avec l’opération Wuambushu, le pire est atteint, entre rafle de sinistre mémoire et politique du tractopelle chère aux colons israéliens. Fort heureusement, ce funeste projet n’a pu être mené comme l’entendait Gérald Darmanin, interrompu, dès les premières 24 heures, grâce à l’annulation par la justice de la première destruction de bidonville. S’érige aussi un obstacle diplomatique avec la non-réadmission par le gouvernement comorien des personnes expulsées et reconduites à la frontière.
Les citoyens de ce petit bout de France dans l’archipel des Comores sont-ils mieux considérés parce qu’ils résident « légalement » dans le territoire ? Pas les citoyennes, assurément. Les jeunes femmes qui se présentent à l’hôpital se voient proposer une stérilisation par ligature des trompes. Quelle époque formidable !

LUDOVIC TOMAS

Walter Benjamin, une vie en papiers collés 

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Dans sa robe Gallimard, le sixième roman d’Aurélien Bellanger ressemble à une acrylique de Georges Seurat. Le lecteur a entre les mains des fragments de textes aussi divers par leur nature (extraits de correspondances, de journaux intimes et d’articles de revues scientifiques) que par leur auteur (Gershom Scholem, Wilhelm Stern, Fritz Heinle, Ernst Schoen…) qui, avec suffisamment de recul, forment une biographie de Walter Benjamin. 

La vie du philosophe et écrivain juif-allemand (1892-1940) est délimitée ici par l’allée du Tiergarten de son Enfance berlinoise autour de 1900 et la plage de Portbou, terminus funeste de son exil entamé à partir de 1932. Entre les deux, la salle de lecture de la Bibliothèque nationale, rue de Richelieu à Paris, et Ibiza – bien avant qu’elle ne devienne le point de ralliement de la jet-set du monde entier –, sont des lieux de refuge pour le traducteur de Proust et Baudelaire. 

Pour corser encore un peu plus les choses, ce premier labyrinthe s’enroule autour d’un second, plus romanesque encore. À la suite d’une conférence sur Walter Benjamin donnée à la BnF, site Mitterrand, le poète François Messigné (double de l’auteur) se jette du haut d’un garde-corps dans le jardin excavé de la bibliothèque. Trois spécialistes de Benjamin, venus l’écouter ce jour-là, mènent alors l’enquête afin de retrouver son dernier manuscrit. Tout aussi éclaté que le premier, ce second récit, très contemporain, est composé des courriels que s’échangent ces membres d’un groupuscule d’extrême-gauche. 

Ce roman dans le roman montre l’aura qu’exerce l’intellectuel allemand sur notre contemporanéité, inspirant l’École de Francfort, les cultural, gender et post colonial studies anglo-saxonnes et les mouvements anarchistes autour de Pour une critique de la violence.  

La Bibliothèque nationale de France donne du liant à ces deux récits, elle est un de ces lieux de passage entre le XXe siècle de Benjamin et notre XXIe siècle empreint de cybernétique – « où tout est fait pour que la viande humaine soit le moins possible en contact avec les livres » – , dont le site Mitterrand est le symbole. 

L’auteur de La Théorie de l’information et L’Aménagement du territoire signe un roman baroque que n’aurait pas renié celui de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique

KÉVIN BERNARD

Le Vingtième siècle, d’Aurélien Bellanger, Gallimard, 23€

Dimoné, le démon-poète de la chanson

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Dimoné © Marc Ginot

C’est une histoire d’amour et de retrouvailles. Celles de Dominique Terrieu, 57 ans au compteur dont de nombreuses sur scène, avec le public souvent très fidèle de sa terre natale de Montpellier. Ses débuts musicaux, il les fait notamment en tant que chanteur du groupe pop-folk Les Faunes dans les années 1990, aux côtés de son frère Didier comme de Florian Brinker, lequel deviendra le guitariste du groupe d’électro-rock montpelliérain Rinôçérôse. Mais il faut attendre quelques années avant qu’il se lance en solo sous le nom de Dimoné, qui signifie « démon » en catalan. 

Son premier album Effets pervers sort en 1999, il y collabore déjà avec Jean-Christophe Sirven, qui devient rapidement l’homme-orchestre qui l’accompagne partout sur scène avec ses claviers et son talent d’arrangeur comme de compositeur. La reconnaissance arrive en 2009 avec Madame blanche,son troisième opus, dont le titre Les Narcisses tourne sur plusieurs radios nationales. On y découvre tout le charme de la poésie chantée d’un dandy rockeur à la voix grave et expressive. 

Compagnon de live

Quand Dimoné produit Bien hommé mal femmé en 2014, il est en quelque sorte devenu LE songwriter de la chanson made in Montpellier. On a l’impression de le voir partout, il collabore plusieurs fois aux Zat (zone artistique temporaire) qui investissent la ville, notamment à celle de Figuerolles en 2016, créant un titre sur-mesure pour l’occasion Celui qui t’a puni l’a fait. Vient son cinquième album, Épris dans la glace, en 2017. En parallèle, Dimoné se révèle attiré par le collectif, collaborant avec l’électrisant Papillon Paravel, et participant à des projets comme The Chase ou Bancal chéri. Rien d’étonnant donc, à ce qu’il s’associe aux jeunes rockeurs montpelliérains survoltés de Kursed le temps d’une aventure régénérante dont découle naturellement en 2019 album commun intitulé Mon amorce

Ce spectacle au Théâtre Jean Vilar sonne en beauté les retrouvailles de Dimoné avec Jean-Christophe Sirven, son binôme de création et compagnon de live. Créé en plein confinement, ce spectacle en piano-voix est finalement présenté au JAM en avril 2022 et donne naissance à l’EP Ça pixellise. On y retrouve le démon à la voix grave entre mélancolie et énergie, douceur et rock, mélodie entêtante et jeu de beaux mots. Alors que depuis quelques années à Perpignan, le démon catalan et ses histoires-chansons avaient fini par nous manquer.

ALICE ROLLAND

Dimoné
20 avril 
Théâtre Jean-Vilar, Montpellier 
theatrejeanvilar.montpellier.fr

À Montpellier : «Arlette ton cirque !», la guinguette des circassiens

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cabaret Cirque - ATC 2022 © A.Zamprogna

L’histoire d’Arlette et de ses lanceurs débute en 2019 à Montpellier. « Nous étions un petit groupe de copains amateurs de cirque : des professionnels du cirque, des spectateurs et des non-circassiens qui s’étaient mis à pratiquer pour le plaisir, raconte Anne Lebeau de l’association Les Lanceurs d’Arlette. Nous organisions une fois par trimestre des Cabarets jardin dans le jardin d’un couple d’amis situé dans le quartier Universités. » Le succès de ces « petites scènes ouvertes » est au rendez-vous. Presque trop. « De plus en plus de monde s’est mis à vouloir jouer et participer », se remémore Anne Lebeau. C’est alors que naît l’idée de créer une association afin de « faire déborder le jardin sur la ville pour s’adresser à plus de monde. »

La création du festival Arlette ton cirque est loin d’être un long spectacle tranquille. La première édition aurait dû avoir lieu en avril 2020. Tout était prêt. Les artistes, la programmation, les bénévoles. L’association Les Lanceurs d’Arlette avait en amont récolté près de 5.000 € grâce à un financement participatif. Est arrivée ce que l’on a tous vécu, avec son lot de confinements, ses vagues épidémiques, privant la culture de ses spectacles comme de ses spectateurs. Les fonds récoltés permettent tout juste « d’éponger l’annulation et de défrayer au mieux les artistes ». Les reports succèdent à l’annulation.

Cirque de création

Il faut finalement attendre le printemps 2022 pour que Arlette ton cirque trouve enfin son public, attirant « plus de 3.000 spectateurs » au parc Rimbaud. Et ce malgré un budget quasi inexistant. Les Montpelliérains découvrent une toute une jeune génération d’artistes de cirque de création, une énergie folle, une créativité débordante, le tout dans une ambiance familiale et joyeusement festive. De ces événements dont on attendait impatiemment le retour dans l’espace public après une période de disette artistique forcée. Au vu de la réussite de ce premier festival, l’association Les Lanceurs d’Arlette envisage rapidement une deuxième édition : « Nous avons pu payer tout le monde : c’était une bonne nouvelle, car nous tirons la majorité de nos recettes du bar. » En espérant renouveler la performance en 2023, avecun petit budget qui reste « inférieur à 6.000 € ».

Cette deuxième édition, qui se déroule ce samedi 15 avril 2023, change de cadre et installe sa scène dans le parc Sophie Desmarets, au sein du quartier populaire de La Paillade. « Nous avions envie d’emmener le cirque dans d’autres quartiers, ne pas nous fixer dans un endroit », explique Anne Lebeau. Le cœur de l’événement est un bien évidemment le cabaret, à découvrir de 14 à 16 heures. Ici, pas de programme précis, mais un ensemble de numéros courts qu’une dizaine de jeunes artistes, parfois certains encore en formation, peuvent roder en public en toute liberté. Le tout est présenté par une madame Loyal de choc : Clara Aumann, comédienne-clown révélée par son solo No coffee for the queen

Marionnettes lumineuses

Côté programmation, l’essentiel des (jeunes) compagnies est bien évidemment basé à Montpellier. Deux spectacles investissent les espaces hors-scène : la Casi Compagnie mêle danse et acrobatie à 16h30. Tandis que tout l’après-midi, les acteurs-clowns de la compagnie Parpaing proposent un « entresort », performance avec une toute petite jauge à voir en continu : L’imaginarium de Mystica & Rakaniak. Sur la scène, les shows s’enchaînent. Dès 16h30, la Cie Mala Brigo, tout juste sortie de la pépinière de création Pep’s [voir encadré], nous embarque dans les montagnes d’Espagne sur les traces d’une tradition artisanale de vannerie. Petit détour à Marseille à 18h15 avec la Kif kif compagnie, un duo de frères comédiens-circassiens, le temps d’une fable écolo intitulée « Nous la forêt – ou comment se planter ». Il faut par contre attendre la nuit tombée (21h15) pour découvrir les grandes marionnettes lumineuses de la compagnie des arts Matimba

Une programmation musicale détonante vient apporter une touche festive et dansante à la journée. À commencer par la fanfare des Kadors, incontournable formation musicale du Clapas, bientôt trente ans au compteur musical (à 17h15 et 20h15). À 20 h, ambiance afro-caribéenne avec le groupe Sweet gombo groove et son afrobeat funky en live. La soirée se termine avec deux DJ set à partir de 21h45. L’un avec la DJ Sin’dee, artiste du collectif engagé Les Mixeuses solidaires, l’autre avec Djt Purple qui devrait clôturer la soirée en drum’n’bass. « Nous avions avant tout envie d’organiser une très grand fête où tout le monde puisse se retrouver. Cela fait vraiment partie de notre ADN », conclut Anne Lebeau. 

ALICE ROLLAND

Arlette ton cirque
15 avril (gratuit)
Parc Sophie Desmarets (La Paillade)
Montpellier

Vaucluse : les peuples font leur printemps

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YOU Adrien Sanchez et Patrice Marchand

Jazz, musiques improvisées… le festival itinérant Le Son des Peuples joue avec les esthétiques et nous amène à découvrir l’inédit, l’étrange, l’espiègle, le surprenant. Mais toujours superbement joué, construit, interprété par des musiciens de haute volée venant des scènes locales ou internationales qui se plaisent à se retrouver dans ces moments où se croisent les cultures, les propos, les sources d’inspiration. Le jazz, musique universelle, sait accueillir toutes les formes et les transcende. 

La quatrième édition de ce jeune festival l’ancre davantage dans le paysage musical de la région, conçu avec une intelligente passion par la compagnie Naï Nô Production, l’Ajmi, La Gare de Coustellet et le Vélo Théâtre. Concerts, masterclass, créations, DJ set, multiplient les échanges entre musiques traditionnelles, électroniques, transe, groove, pour un large public qui est invité à danser, chanter. 

Chat chanteur

Cette quatrième édition met à l’honneur en ouverture et en clôture l’orchestre participatif de jazz de création l’Arbre, dirigé par le guitariste et compositeur Pascal Charrier. Au Fenouil à Vapeur (ça ne s’invente pas !) la jam session d’ouverture propose une soirée d’improvisation ouverte à tous, professionnels et amateurs en entrée libre. On part à Maubec pour écouter You de la compositrice et batteuse Héloïse Divilly qui puise dans les deux îles qui lui sont chères, La Réunion et l’Irlande une musique chatoyante aux improvisations inspirées. Le Home Trio quant à lui, composé de trois musiciens d’Avignon, Bruno Bertrand, Rémi Charmasson et Lilian Bencini, sera accompagné par le saxophoniste Maxime Atger pour un quartet empli d’humour et de fantaisie et de revisitation des standards. 

Les enfants ne sont pas oubliés dans cette fête de la musique partagée et vécue. Le spectacle musical tout public, Griff et les Fabuloptères (organisé dans le cadre du festival Le Son des Peuples et du festival Festo Pitcho), conjugue les dessins de Susana Del Baño et la musique de Léa Lachat qui écrivent au fur et à mesure du découpage des papiers, de la manipulation des couleurs et du dessin « en direct » rythmés par les accents de l’accordéon, l’histoire de la rencontre entre Griff, le chat chanteur qui hante les toits des villes et le monde souterrain des insectes, les « Fabuloptères »… (spectacle accessible dès trois ans). Comme tout commence et finit en musique, un apéro musical refermera les festivités avec un concert de l’orchestre L’Arbre (entrée gratuite, au Vélo Théâtre) pour une restitution du superbe travail des ateliers de l’année où des musiciennes et musiciens de tous âges et tous niveaux se réunissent pour avoir le plaisir de jouer ensemble (direction Pascal Charrier). Cette manifestation rappelle avec force que la musique est un bonheur collectif et partagé.  

MARYVONNE COLOMBANI

Le Son des Peuples
Du 13 au 23 avril
Divers lieux, Vaucluse
velotheatre.com
nainoprod.com

À l’ami qui nous a sauvé la vie 

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Les sorties, coup sur coup, depuis la rentrée littéraire de septembre, du Magicien (Colm Tóibin, Grasset), du Vingtième siècle (Aurélien Bellanger, Gallimard) et Franz Kafka ne veut pas mourir (Laurent Seksik, Gallimard), trois romans évoquant les parcours de Thomas Mann (1875-1955), Walter Benjamin (1892-1940) et Franz Kafka (1883-1924), nous interrogent sur la fascination de leurs biographes pour ces auteurs qui ont observé et subi la montée des périls en Europe. La question est d’autant plus légitime concernant Seksik, qui a déjà écrit sur Albert Einstein (1879-1955) et Stefan Zweig (1881-1942). 

Mis bout à bout, chacun de ces romans semble être la préquelle de l’autre, dans la mesure où nous retrouvons les mêmes personnages, tour à tour principaux ou secondaires, pris dans le même contexte, celui de l’entre-deux-guerres. 

Après Le Cas Eduard Einstein, Seksik mêle une fois encore la grande histoire et le tragique de vies façonnées par l’empreinte d’un géant. C’est moins la vie de Kafka qui nous est présentée ici mais son ombre portée sur celle d’Ottla, sa sœur, Dora, son épouse, et Robert Klopstock, son compagnon de sanatorium – la tuberculose étant le fil rouge des trois romans en question. Ces êtres verront leur vie bouleversée à jamais par cette rencontre, imposée par les lois de la biologie ou fruit du plus pur et du plus heureux hasard (l’amour, l’amitié). 

Tous les trois connaîtront les persécutions, de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique, l’exil à travers l’Europe, seront jugés trop Juif, trop Polonais, trop Allemand ou trop trotskiste. Par-delà sa mort, Kafka accompagnera leur existence, souvent dans le pire, parfois dans le meilleur, dans un monde qu’il avait prophétisé, notamment dans Le Château, L’Amérique et Le Procès – l’évocation de ce dernier, roman posthume édité par l’ami Max Brod, est l’occasion d’une scène savoureuse entre Dora et un agent du NKVD. 

« On pourrait faire de Kafka le personnage d’une légende… », disait Walter Benjamin. C’est à présent chose faite.

KÉVIN BERNARD

Franz Kafka ne veut pas mourir de Laurent Seksik
Gallimard, 21€50