Les chorégraphes François Chaignaud et Dominique Brun présentent deux solos de danse ce 6 février au Pavillon Noir (Aix-en-Provence). D’abord Un Boléro, qui revisite l’œuvre de Ravel, avec Sandrine Legrand et Jérôme Granjon derrière les pianos. Traversant les cultures et les époques, le danseur prend inspiration dans la figure de Bronislava Nijinska, la première et unique femme chorégraphe des Ballets russes ; mais aussi dans le butō de Tatsumo Hijikata ; ou La Argentina, fondatrice des ballets espagnols. Puis Récital, le second solo, s’immisce dans l’univers d’Isadora Duncan, pionnière oubliée de la danse moderne et libératrice du corset et du tutu. Une performance ardente pour le danseur, dans laquelle son corps sculpté et sa longue robe s’alignent au rythme du récital, alternant mouvements rapides et lents, tournoiements, spirales et courses effrénées.
Ce sont les performeur·euse·s brésilien·ne·s Davi Pontes et Wallace Ferreira qui ouvraient le bal du Festival Parallèle ce 31 janvier avec leur Repertório N.3, dernier volet de leur trilogie autour de l’autodéfense. Cette performance était donnée dans la salle Seita de la Friche, dont les gradins avaient été recouverts, le public été ainsi invité à s’installer tout autour du plateau, sur des chaises, des coussins déposés au sol et des tables. C’est donc au plus près des spectateur·ice·s que les deux artistes font irruption sur scène, complètement nu·e·s à l’exception de chaussettes et d’une paire de baskets lourdes. Une première image marquante, dans un silence absolu. Après un temps d’attente, où les deux artistes observent longuement le public, iels se lancent dans une étrange déambulation tout autour de la salle, martelant le sol avec leurs semelles, à l’unisson, militaire. Iels s’arrêtent, reprennent. À chaque pause, leur nudité permet de percevoir l’effet de leurs mouvements, simples mais éprouvants par leur répétition, sur leur corps. Parfois, l’un agrémente sa marche d’un mouvement des bras ou du poignet, que l’autre reprend presque immédiatement. Ou alors iels prennent la pose, de manière souvent suggestive. On se croirait face à un rite initiatique dont seul eux connaitraient les codes et auquel le public est bien forcé de s’adapter – voire d’y participer, comme lorsque Davi Pontes fait appel à certains spectateurs pour l’aider à pousser une table sur laquelle Wallace Ferreira prend la pose. Au fur et à mesure de la performance, leurs mines graves laissent place à plus de légèreté, voire d’autodérision, et leur complicité est de plus en plus visible.
From perf to rock
Après cette performance, direction le Grand Plateau pour une pièce chorégraphique signée Jeremy Nedd. from rock to rock…aka how magnolia was taken for granit se présente comme une exploration formelle et éthique autour d’un pas de danse, le Milly Rock. Un simple mouvement du bras, rabattu en rythme à l’avant du corps, qui fut au centre d’un procès entre le rappeur 2 Milly, qui affirme l’avoir inventé, et le jeu vidéo en ligne Fortnight, qui l’a repris et l’a rendu viral.
Sur scène, les cinq interprètes vêtus d’ensembles de jogging évoluent dans un décor frappé de blanc dont les quelques éléments visuels rappellent l’aspect rocailleux et enneigé des montagnes. En chœur, et sur une bande son qui bat la cadence, iels se mettent à effectuer le Milly Rock.
La simplicité et le caractère organique de ce geste permet de laisser transparaître la singularité de chacun·e d’entre eux, les différences d’amplitudes, les petites variations individuelles. Jeremy Nedd développe toute sa chorégraphie autour de ce mouvement, qu’il agrémente d’autres mouvements familiers des danses qui fleurissent sur TikTok. Mais au delà de l’aspect répétitif du geste, il incorpore des éléments humoristiques ou absurdes, comme quand l’un des interprètes arrivent sur scène à bord d’un Segway, ou un autre avec des chaussures en granite. Mais ces tableaux, qui détonnent avec d’autres plus poétiques, donnent un aspect parfois décousu à l’ensemble.
CHLOÉ MACAIRE
Repertório N.3 et from rock to rock… ont été joués le 31 janvier à la Friche La Belle de Mai.
Festival Parallèle Jusqu’au 8 février Divers lieux, Marseille
Jocaste s’est mariée sans le savoir à son fils Œdipe. De cette union sont nés quatre enfants : Antigone, Étéocle, Polynice et Ismène. Quand la vérité est révélée, Jocaste se pend, Œdipe fuit, Étéocle est nommé roi de Thèbes, et Polynice doit s’exiler à jamais. Un pêché originel, aux générations suivantes de s’en dépêtrer.
C’est avec ce rappel mythologique que commence Taire, la dernière création de Tamara Al Saadi. La metteuse en scène présente ici un aller-retour entre la jeune Eden, placée à l’Aide sociale à l’enfance, et les vicissitudes d’une Thèbes allégorie de la Palestine.
Très vite, c’est à un rendez-vous entre un agent de l’Aide sociale à l’enfance (puissanteManon Combes) et la famille d’accueil d’Eden que l’on assiste. Cette famille, aimante, doit s’installer à Strasbourg pour que le père puisse enfin décrocher un travail. Mais impossible pour l’administration qu’Eden puisse sortir du département où vit sa mère, pourtant totalement absente et atteinte de troubles psychiatriques. L’enfant est donc placée en foyer, puis fait la valse des familles d’accueil, dans une enfance chaotique où violence verbale, pédophilie et racisme sont de la partie. Interprétée par une Chloé Monteiro nerveuse et sensible, elle ne peut que crier sa colère face à l’injustice que les décisions de quelques-uns lui ont causé.
À côté du bruit d’Eden, il y a le mutisme d’Antigone (Mayya Sanbar). Dans son palais, elle assiste à la guerre fratricide entre Étéocle et Polynice. Le premier est le roi légitime de Thèbes, l’autre est le frère caché – pour que leur origine incestueuse ne soit pas révélée au monde. Mais quand ce dernier apparaît enfin sur scène, joué par le toujours remarquable Ismaël Tifouche Nieto, on apprend qu’il n’a d’autre désir que retourner vivre chez lui, comme l’indique la clef qu’il porte en bandoulière autour du cou – le même symbole utilisé en Cisjordanie par les Palestiniens délogés par les colons israéliens. La guerre éclate tout de même, largement encouragée par oncle Créon, qui se régale du chaos, et prend enfin le pouvoir.
Un art maîtrisé de la scène
C’est la première fois que l’on voyait, à Marseille, Tamara Al Saadi sur un plateau aussi grand que celui de La Criée. Mais s’il reste vaste, il est tout juste suffisant pour accueillir l’ingéniosité de sa scénographie. Des structures métalliques mobiles et modulables servent à matérialiser les différents décors et temporalités, et sont également sonorisées, ce que l’on découvre stupéfait quand Bachar Mar Khalifé tapote sur un des bancs, et que toute la salle résonne de ses battements. Même effet virtuose avec la présence sur scène de la bruiteuse Éléonore Mallo, qui avec un ballon de baudruche fait entendre les oiseaux, et avec un coussin nous embarque en voiture. Il y aussi la guitare de Fabio Meschini, qui ponctuera les scènes de sonorités orientales, ou franchement rock voire métal.
Tout dans cette pièce en dit long sur la maîtrise de Tamara Al Saadi. Parfois, un simple geste de la tête d’un comédien provoque frissons ou rires. La lumière aussi, qui offre des tableaux d’une rare élégance. Et puis il y a le propos. En ouverture, un grand tableau noir sépare le public de la scène, sur lequel est rappelé l’étymologie du mot enfant « celui qui ne dit pas » en latin. Et c’est justement la parole aux enfants, d’ici et d’ailleurs qu’elle donne. Les laissés pour compte en France, 400 000 enfants placés en France à l’ASE et dont la communauté nationale ne se soucie guère. Les milliers d’enfants tués et délogés en Palestine dont la communauté internationale ne se soucie pas davantage.
NICOLAS SANTUCCI
À venir jusqu’au 7 février La Criée, Théâtre national de Marseille du 5 au 8 mars Théâtre national de Nice les 13 et 14 mars Scène nationale de Châteauvallon
S.H.A.Je viens d’un milieu un peu compliqué : j’ai grandi à l’Aide Sociale à l’Enfance, en foyer et en famille d’accueil. Dans ce genre de circuit, on nous dit beaucoup qu’on ne doit pas trop rêver, qu’on doit rester terre à terre. J’ai perdu beaucoup de temps à écouter ce qu’on me disait et ce n’est qu’à 22/23 ans que j’ai dit que je voulais que ce soit mon métier.
Vous inspirez-vous de cette histoire pour écrire les paroles ?
Je ne m’inspire que de ça, ce qui n’était pas le cas plus jeune. Je vivais à travers les histoires des autres, j’étais celle à qui on raconte toutes les histoires. Moi, je n’avais pas d’amoureux mais j’écrivais sur les histoires d’amour de mes potes ! [rires]. En sortie d’adolescence et en phase avec mes émotions, j’ai commencé à écrire sur moi vers vingt ans.
Depuis vos débuts, avez-vous pensé à arrêter ?
Souvent… Il y a encore six mois ça m’est arrivé après une petite tournée. C’est un métier difficile, vivre en tant qu’artiste. On a le statut d’intermittent, en France, qui le permet. Mais il faut être en phase avec ses émotions pour écrire : sa peur, sa colère, sa tristesse ; et il faut avoir de l’énergie. Penser à arrêter ça te permet de faire le point sur tous les sacrifices que tu fais, tu réalises pourquoi tu le fais et les conséquences que ça a.
Aujourd’hui, comment vous sentez-vous sur scène ?
Je pense que c’est l’endroit où je me sens le mieux. Si je fais de la musique, c’est majoritairement pour la scène. Quand on aime ses morceaux et qu’on sait pourquoi on les a écrits, c’est mystique ce qui se passe sur scène. Ce sentiment est incroyable.
Pourquoi choisissez-vous des ambiances musicales joyeuses pour accompagner des textes souvent tristes ?
Parce que j’ai été longtemps nostalgique, jeune. J’avais vécu des trucs assez durs, du coup je pensais que je serais triste toute ma vie. Que les trucs que j’avais vécus ne me permettraient jamais d’être très heureuse. J’écoutais moi même des choses très tristes, mon but c’était de pleurer des sons. Ce n’était qu’en étant touchée à ce point là par la musique que je ressentais vraiment le côté fou de la musique. En grandissant, grâce à des amis, des rencontres, des expériences, on prend confiance en soi, on se dit « je ne suis pas juste nulle ». La vie, c’est de l’ombre et de la lumière constamment, ce n’est pas stable, et je voulais que ma musique soit pareille : que tu puisses pleurer en dansant sur mes morceaux, créer des moments de danse comme d’écoute profonde. Ça me ressemble.
PROPOS RECUEILLIS PAR RIZLAINE, AMANI, ROUWAIDA ET RANIA ET ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUCIE PONTHIEUX BERTRAM
S.H.A en concert 8 mars Bibliothèque du Panier, dans le cadre du festival Avec le Temps
Salim Djaferi ouvre son spectacle par une question qu’il s’est lui-même posée : « Comment dit-on colonisation en langue arabe ? »Dans un espace scénique intime, il raconte son histoire, celle de sa mère, de son grand-père, de milliers d’Algériens, de Français issus de la colonisation. En quête de réponses pour comprendre son identité, mais surtout son passé et celui de sa famille, Salim Djaferi raconte ce conflit qu’on appelle Guerre d’Algérie en France, là où on le nomme Révolution, en Algérie.
Étrangement, il met à l’aise son public, des rires osent s’échapper, sur un sujet qui reste difficile à engager. Honnête, Salim Djaferi entremêle le fruit de ses recherches et de sa réflexion, d’une introspection de ses propres réactions. Parfois dans une posture professorale, il donne un cours sur l’étymologie du mot colonisation en arabe, ses dérivés, ses traductions, sa genèse. Il image son cours avec quelques objets, des panneaux de constructions, des outils en bois, des éponges, qu’il utilise pour illustrer les différentes définitions qu’on lui a données. Parce que lorsqu’il interroge, tous lui donnent un mot différent pour définir cette période. Sa mère quant à elle l’appelait « quand ils étaient là », ce que beaucoup d’Algériens comprennent !
Théâtre documentaire
La colonisation a plusieurs formes et visages, mais elle reste « une violence qui ne peut pas être oubliée », rappelle-t-il. Koulounisation ne se contente pas de recenser les massacres, et fait comprendre l’importance et le poids des mots. Ils enferment et catégorisent : transformés par « interférence phonétique », les noms et prénoms sont transformés, ou niés, par une autre culture, une autre langue, dominantes, en terrain conquis.
L’auteur-comédien dévoile des documents d’identité de sa famille qu’il a retrouvés : ils indiquent les changements de noms faits par les autorités françaises pour une meilleure « acclimatation française ». On entend encore, de nos jours, l’enregistrement d’une employée de France Travail, qui enjoint un demandeur d’emploi d’ôter toute mention de l’Algérie pour être pris au sérieux. Salim Djaferi rappelle ainsi que le colonialisme marque encore les esprits, au présent, et pas seulement les mémoires.
LILLI BERTON-FOUCHET
Koulounisation s’est joué le 28 janvier à La Garance, Cavaillon, et du 29 au 31 janvier au Théâtre Joliette à Marseille
La Mer au loin, l’exil d’un jeune maghrébin, une histoire en cinq chapitres qui commence en 1990 et se termine en 1999. Un parcours initiatique à Marseille qui commence comme un film noir, un mélodrame au rythme du raï.
La mer au loin, ses vagues, un visage d’homme. Une voiture dans un bois et des jeunes qui préparent le braquage d’un camion puis font la fête dans un café, à Marseille. Parmi eux, Nour (Ayoub Gretaa) qu’on va suivre de prés dans le 1er chapitre, Nour 1900. Alors qu’ils vendent les objets volés, ils se font arrêter et chacun se voit obligé de prendre une route différente. Nour qui affirme s’appeler Pablo et être portugais, traité avec indulgence par le commissaire qui brûle son passeport pour lui éviter un retour forcé, se retrouve seul, désemparé, sans argent, à la rue. C’est là que sa route croise à nouveau celle de Serge, le policier qui l’avait arrêté.
2e chapitre, Serge 1992.
Serge l’emmène chez lui, lui offre gite et couvert, lui présente sa femme, Noémie et son fils« Pourquoi tu fais ça ? s’étonne Nour. Je sais pas ! »Il lui trouve une chambre au-dessus d’un club de drag queens« Quoi chez les travelos ? »Un endroit que Serge connait bien car s’il aime sa femme, il est aussi attiré par les hommes… et par Nour. Noémie qui donne le titre au 3e chapitre, Noémie 1994, mène elle aussi une vie libre et joyeuse. Une famille hors normes qui va ouvrir les yeux de Nour sur le champ des possibles, lui permettre à de se (re) construire dans la fête et la légèreté même si les échanges téléphoniques avec sa mère lui rappellent que sa place n’est pas là. Sa place n’est plus nulle part d’ailleurs Saïd Hamich Benlarbi qui a vécu l’expérience de l’exil précise : « Pour moi, l’exil se cristallise lorsque l’on arrive au bout de ses fantasmes de départ et de retour. Parce qu’on ne se sent jamais chez soi, et quand on rentre, on n’est plus chez soi non plus et on ressent une sorte de trahison. Il ne reste plus qu’à construire une nouvelle vie. »
«Au moins, nous avons passé de bons moments », dit un des personnages à la fin du film dont l’écriture a été inspirée par L’Éducation sentimentale de Flaubert et par la musique raï, exilée en France, à Marseille et réinventée par l’exil. La référence principale est le mélodrame, en particulier les films de Douglas Sirk et de Fassbinder, précise le réalisateur.
Le cinéaste aime ses personnages remarquablement interprétés : Ayoub Gretaa,acteur de télévision connu au Maroc, pour la première fois au cinéma, a su rendre toutes les émotions qui traversent Nour. Anna Mouglalis, incarne une Noémie vibrante, vivante, sensuelle, touchante et Grégoire Colin, Serge, un policier atypique, rempli de désirs et d’humanité. Il les aime et nous les fait aimer.
« L’idée était de partir d’un groupe d’amis et de suivre leurs trajectoires d’exil, mais de les ancrer dans quelque chose d’intime et de vivre les choses à leurs côtés, à travers l’émotion. » Une excellente idée : l’émotion est bien au rendez vous !
La vie de Mahin (Lily Farhadpour), veuve et retraitée, n’est pas bien rose : entre insomnies, repas solitaires, jardinage, repas avec ses copines où l’on parle des hommes, où l’on évoque en plaisantant les maladies présentes ou à venir. Les coups de téléphone avec sa fille à l’étranger toujours pressée de raccrocher, occupée avec ses jeunes enfants la laissent sur sa faim. Jusqu’au jour où, encouragée par une amie à se trouver un compagnon, elle décide de se reprendre en main, se maquille, se cherche une tenue plus pimpante et décide d’aller boire un coup dans un hôtel de luxe où, sans maitrise du QR code on ne peut commander ! Mahin s’attarde dans la file d’attente d’une boulangerie, essaie d’engager la conversation avec un jardinier dans un parc où, témoin de l’interpellation par la police des mœurs d’une jeune fille qui ne porte pas convenablement son hijab, elle s’interpose et évite que la deuxième fille ne soit embarquée aussi. C’est dans un petit restaurant pour retraités où elle peut utiliser ses coupons de personne âgé qu’elle voit un homme, seul, en train de déjeuner. Elle le trouve charmant, se renseigne, apprend que c’est Faramarz (Esmail Mehrabi) un chauffeur de taxi, qu’il vit seul. Elle le suit et insiste pour qu’il la reconduise chez elle, avant de l’inviter à passer la soirée avec elle. Après un arrêt dans une pharmacie, la soirée peut commencer : repas, vin, confidences, musique et danses sans oublier un gâteau en préparation et une douche étonnante : devant l’hésitation de Mahin à montrer son corps qui n’est plus celui de ses 20 ans, Faramarz lui propose une douche habillée. Un plan touchant et drôle à la fois. Une soirée que Mahin n’est pas près d’oublier…Et nous non plus. On est touché, on rit, on apprécie les images du directeur de la photo Mohammad Haddadi et la musique d’Hossein Ghoorchian. Et on ne peut que se réjouir de la liberté que s’accorde ce jeune couple étonnant de 70 ans !
Amour censuré
Cette histoire romantique, traitée souvent avec humour, superbement interprétée, est éminemment politique avec cette femme de 70 ans qui ne porte pas de hijab, reçoit un homme chez elle, et n’est évidemment pas du goût du gouvernement iranien. Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha, les réalisateurs de My Favourite Cake (Keyke mahboobe man) ont été empêchés par les autorités iraniennes de se rendre à la Berlinale où le film était en compétition. Dans un communiqué, le festival précise qu’ils se sont vus « confisqués leurs passeports » et sont « poursuivis par la justice pour leur travail d’artistes et de cinéastes ». Le film « franchit tellement de lignes rouges (sur des choses) qui sont interdites en Iran depuis 45 ans », explique Maryam Moghaddam. « C’est l’histoire d’une femme qui vit sa vie, qui veut avoir une vie normale, ce qui est interdit pour les femmes en Iran. »
ANNIE GAVA À Berlin
My Favourite Cake, de Maryam Moghaddam et Behtash Sanaeeha En salles le 5 février 2025
Les Hivernales existent depuis 1978, et sont à l’origine, avec quelques autres, de la notion de Centre de développement chorégraphique, c’est à dire d’un lieu labellisé attentif aux compagnies fragiles, débutantes ou venant de pays en difficulté, de banlieues ou de ruralités. Attentif aux compagnies de la région, au lien aux amateurs, à la pratique de tous, à la transmission et aux jeunes publics.
C’est pourquoi depuis quelques années le festival Les Hivernales commence par les HiverÔmomes, formes destinées aux enfants, et proposent, durant les vacances scolaires, des stages intensifs de toutes sortes de danse – danse escalade avec Antoine le Ménestrel, master classe avec Ambra Senatore, danse parents-enfants avec Bérénice Legrand… Danser la journée, voir une expo, assister à une rencontre, puis aller le soir au spectacle… Les Hivernales se vivent pour toutes et tous comme un festival particulier.
Au programme
On peut cette année noter la présence affirmée de compagnies et artistes da la région : Christian Ubl ouvre le festival avec The way things go, une pièce belle et drôle sur la répétition transformation du mouvement d’un danseur à l’autre [voir notre article ici].
On retrouvera également Anne le Batard et Jean-Antoine Bigot (cie Ex Nihilo) dans un extrait, en plein air, de leur prochaine création Pour commencer à en parler. La compagnie marseillaise propose aussi un stage et une exposition sur la danse « en arpentage » dans la rue et les espaces publics.
Blossom, de SandrineLescourant, programmé à La Garance, s’est construit avec les habitants de Cavaillon. On retrouvera aussi BorisCharmatz et EmmanuelleHuynh à la FabricA en coproduction avec le Festival d’Avignon, BrunoBenne et sa danse néo baroque à Vedène en coproduction avec l’Opéra Grand Avignon tout comme BateFado, à l’Opéra d’Avignon, entre danse et chant traditionnels portugais réinventés.
La journée de clôture le 15 février s’annonce formidable : à 16 h, MarinaGomez (compagnie marseillaise Hylel) créera le troisième volet d’Asmanti, après les bouleversants Midi–Minuit et Bachnord. LaCuenta, « pièce pour trois danseurs et 49 morts » met en scène et en corps la douleur, la révolte et la résilience des familles de victimes des narchomicides. Puis à 18 h une création de LeslieMannès, Sous le volcan et un Bal magnétique avec Massimo Fusco où il faudra donner du jeu de jambe !
AGNÈS FRESCHEL
Les Hivernales Du 6 au 15 février Divers lieux, Avignon, Vedène, Cavaillon
Diasporik.France, terre d’immigration parcourt l’histoire depuis le début du VIIIe siècle. Pourquoi cet ouvrage aujourd’hui ?
Pascal Blanchard.La France vit avec l’Orient, depuis treize siècles, une relation complexe et riche. Ce livre propose le récit de cette longue histoire et de ses grandes étapes. La figure de l’« arabo-oriental » est mouvante mais centrale. Même s’il y a très peu de « turcs » ou de « barbaresques » en France jusqu’au XVe siècle, puis des maghrébins avec l’histoire coloniale ou des Arméniens, cette histoire traverse les siècles et se prolonge dans le présent. Cette présence a catalysé un ensemble de stéréotypes.
Notre ambition est d’appréhender les systèmes de représentation des « arabo-orientaux » en lien avec l’histoire concrète des flux migratoires, des relations diplomatiques, culturelles, militaires… Ces représentations sont animées par des archétypes comme ceux du « sarrasin », de l’« ottoman », du « musulman », du « levantin », du « bougnoule », du « barbaresque », du « sidi », de l’« oriental », du « métèque », du « beur » ou de l’« arabe musulman ».
Votre ouvrage couvre une aire culturelle qui s’étend sur une vingtaine de pays du pourtour méditerranéen, des côtes de l’Atlantique à la Turquie, de l’Afrique du Nord à l’Arménie, du Liban au Sahara, de la péninsule arabique à l’Égypte… Pourquoi cette géographie ? Nous avons souhaité dépasser les anciens cadastres géographiques qui séparent habituellement le Maghreb du Proche et du Moyen-Orient. Ces divisions géographiques sont formelles et l’aire géographique que nous proposons est cohérente historiquement, par le réseau d’interrelations entre chacun des pays ainsi que la simultanéité des migrations vers l’Hexagone des populations de ces pays qui s’intensifient dès le XIXe siècle.
Pouvez-vous expliquer les ruptures et grands chapitres dans le livre ? Après un long prélude de près de dix siècles jusqu’à la Révolution française et l’expédition d’Égypte, nous avons articulé la période coloniale en cinq moments distincts (1798-1956) dont les guerres ont bien souvent été des césures majeures, et la période post-coloniale en cinq temps (1957-2024). Finalement, 11 chapitres structurent le livre, avec des moments de bascule comme la Révolution française, les débuts de la IIIe République et une nouvelle vague de colonisation, la Grande guerre et ensuite l’entre-deux-guerres, puis la période des Trente glorieuses, la décennie des années 1970, puis la marche pour l’égalité et contre le racisme comme moment de bascule, et enfin l’année 2001 et 2014 comme les deux ruptures de la période contemporaine.
Pour toutes les populations de l’aire arabo-orientale, la France a suscité des vocations migratoires, révélant l’attractivité d’un royaume, puis d’une nation en partie liée à l’alliance franco-ottomane à partir de 1536, aux échos de la Révolution de 1789 et à l’« expédition » égyptienne de 1798.
Les chocs des années 1973-1974 puis des années 1983-1984 marquent les premiers ressacs de cette passion. En un peu plus d’un siècle, la France semble être passée du statut de terre rêvée à celui de terre hostile, où les trois quarts des Français pensent désormais qu’il y aurait trop d’étrangers dans l’Hexagone, visant explicitement depuis plus d’une décennie les « musulmans ».
Comment expliquez-vous qu’il n’y ait toujours pas un musée consacré à l’histoire coloniale en France ? Nicolas Bancel.L’inertie politique. L’absence de volonté de construire un véritable musée consacré à l’histoire de la colonisation et à ses conséquences contemporaines tient au fait que la France hérite de son passé colonial. Plusieurs populations sont directement reliées au passé impérial : les harkis, les rapatriés (environ 800 000 pour la seule Algérie), tous ceux dont un membre de la famille a pu exercer aux colonies et, bien sûr, les immigrés issus des colonies, depuis les années 1970 majoritaires dans les flux migratoires vers la France. Or, ces populations et leurs descendants n’ont pas du tout le même regard sur le passé colonial. Par exemple un projet de musée nostalgique de la période coloniale a été initialement porté par des associations rapatriées. Les immigrés issus des anciennes colonies et leurs descendants n’ont pas la même vision, les mêmes souvenirs, de la période coloniale. C’est donc un sujet socialement inflammable, qui explique en partie cette inertie des politiques. Par ailleurs, la période coloniale n’est pas spécialement glorieuse, elle remet fondamentalement en question les valeurs de notre démocratie républicaine, l’égalité en particulier. Affronter ce bouleversement n’est pas simple. Pourtant, on sait que le passé ne peut être dépassé que lorsque l’on a admis sa réalité. Nous n’en sommes pas encore là.
Pourquoi l’articulation entre colonisation et migrations reste-t-elle si peu connue alors qu’elle est parfaitement documentée ? P.B.L’articulation est parfaitement analysée mais il y a un refus des effets entre ces deux moments historiques. Comme si le statut des populations issues des immigrations en France n’était pas héritier des discriminations et du racisme colonial. Et comme si la rupture des années 1960 ne pouvait avoir de continuum. Cette articulation entre colonisation et migration est donc pensée et politisée : soit elle s’impose comme une grille de lecture politique, soit elle récuse tout lien, empêchant de facto un travail en profondeur sur les ruptures et les continuités.
Comment analysez-vous les débats décoloniaux actuels ? N.B.Les débats publics sont particulièrement polarisés et caricaturaux, avec d’un côté un bloc totalement opposé aux perspectives décoloniales, par exemple les tribuns duPrintemps républicain ou de l’Observatoire du décolonialisme. Ces mouvances s’en prennent violemment à tout chercheur soupçonné d’entretenir un lien de proximité avec la pensée décoloniale, sous prétexte que celles-ci fracturent la société, brisent l’universalisme, victimisent les dominés et propagent une « haine des blancs », jusqu’à favoriser le terrorisme islamique…
De l’autre, nous avons des « actions décoloniales », comme la tenue d’« ateliers non mixtes », réservés aux « racisés », en particulier dans plusieurs universités françaises depuis 2017. Divers de ces mouvements qui se réclament de la mouvance décoloniale, tels Les Indigènes de la République, ou encore CRAN, la Brigade anti-négrophobie ou la Ligue de défense noire africaine, véhiculent parfois une vision militante réductrice des études décoloniales.
Ces blocs ne font que se renforcer l’un l’autre et parasitent une réflexion approfondie sur les études décoloniales. Celles-ci méritent évidemment un examen critique et plusieurs ouvrages sérieux d’universitaires sont parus récemment en France, offrant des perspectives contrastées qui alimentent, à l’université, des débats vifs mais argumentés. On peut ainsi espérer que l’on saura se saisir dans les études décoloniales ce qui a fait la fécondité de ce courant intellectuel en Amérique du Sud. Mais clairement, nous n’en sommes pas là…
Créée en 2023 à l’Opéra Grand Avignon, la Rusalka avait laissé une impression assez amère. Celle de voir un très beau projet de co-production plombé par d’ineptes et problématiques idées de mise en scène – Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeil ayant eu à cœur de recréer sur scène le clip de Pull Marine, de convoquer les rushes d’une équipe de natation synchronisée qui n’en demandait pas tant, ou encore de ponctuer un livret déjà rendu confus de dispensables et incohérentes agressions sexuelles généralisées… Espérons que l’Orchestre Philharmonique de Marseille, sous la baguette de son ancien et vénéré chef Lawrence Foster, en compagnie, entre autres, de Cristina Pasaroiu et Sébastien Guèze dans les rôles principaux, rappelleront que cette petite Sirène revue à la sauce ultra romantique par Dvorákdemeure un des plus beaux opéras du monde.