vendredi 13 février 2026
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Ridicule particule

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GEORGE de Moliere © Anoek Luyten

Clinic Orgasm Society c’est le nom que s’est choisi cette compagnie belge fondée en 2001 à Bruxelles, qui se considère « plutôt comme un laboratoire dont les chercheurs tentent de donner vie à des actes scéniques conçus comme des créatures monstrueuses et délibérément mal recousues ». Et cherche « à effleurer la beauté étrange et absurde, tragique et ridicule, du ballet des gigotements humains pour que le monde ait un sens. » Le Théâtre du Gymnase, pour son dernier spectacle hors les murs de la saison, l’invitait à La Criée, pour sa version de George Dandin ou le Mari confondu de Molière, rebaptisé George de Molière : George Dandin est un riche paysan, qui obtient, contre son argent, un titre de noblesse grâce à un mariage arrangé avec Angélique, fille des Sotenville, nobles désargentés. Mais George Dandin devenu George de la Dandinière va continuer à payer cher sa particule : déconvenues multiples et humiliations nombreuses.

Comédie de l’humiliation

On est accueilli à l’entrée de la salle par des créatures masquées en costume blanc, coiffe végétale et tout un assortiment serré de cloches de pâturages accrochés dans le dos. Sur scène une voiture, des instruments de musique, un abri clos et des panneaux colorés. Ça commence en comédie musicale champêtre, deux jeunes paysannes convoitées par deux bergers, entourés d’une dizaine de moutons aux perruques bouclées, à l’esprit de troupeau et aux bêlements parfaits. Puis George va apparaître, lunettes, dégarni, l’air obtus, rencontrant Lubin, intermédiaire bavard, chevelu et étourdi, lui dévoilant l’intérêt de Clitandre, quinqua relooké jeune, pour Angélique, à la mauvaise foi déterminée.

La comédie de l’humiliation de George de la Dandinière commence, et va suivre son cours et ses péripéties comiques et cruelles, dans des costumes, attitudes, façons de se mouvoir sur scène, et de dire le texte semblant sortir d’un mix de carnaval belge, soirée disco, cabaret burlesque et guignol queer. Le tout se terminant en battle musicale de groupe, amour domestique contre amour libre, équilibre contre désordre, Apollon contre Bacchus. C’est ce dernier qui l’emportera, dans une bacchanale au son amplifié brouillon, puis une dernière et brève apparition de George se dandinant en chantonnant.

MARC VOIRY

Georges de Molière était présenté du 29 mai au 1er juin à La Criée par le Théâtre du Gymnase hors les murs.

L’espace public est peu publique

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Randa Maroufi © X_DR

Les femmes et les hommes ne sont pas présent·e·s dans les mêmes espaces d’une ville : les femmes sont repérables aux sorties d’école, dans les squares et parcs avec les enfants, et en mouvement près des commerces. Les hommes investissent davantage les places centrales, les bancs, les infrastructures de sport, les terrasses de bars et cafés. Les femmes traversent l’espace public, d’un point A à un point B, et les hommes l’occupent et en profitent, en s’y sentant en sécurité.

C’est ce déséquilibre et cette domination que Randa Maroufi met en scène et documente, revendiquant une démarche sociale et politique, et une certaine ambiguïté des images et des  représentations. « Je dis souvent que je fais de la peinture avec des moyens cinématographiques. La photographie est un moyen pour moi de saisir le moment, l’ici et le maintenant.» 

Les Intruses – Les œuvres

À la jonction de deux pratiques et de deux pays, la photographe née en 1987 à Casablanca (Maroc), vit et travaille à Paris, après avoir été diplômée de l’Institut national des Beaux-Arts de Tétouan et de l’École supérieure des Beaux-Arts d’Angers. Croisant une esthétique cinématographique et la photographie grand format, elle interroge les limites des territoires, et les manières avec lesquelles les individus investissent l’espace public, révélant ainsi ce que ces espaces, réels ou symboliques, produisent sur les corps. Ses photographies et images animées examinent les conflits et les questions d’accès et de sécurité dans les espaces publics, par des mises en scènes où les femmes prennent la place qu’occupent habituellement les hommes dans l’espace public. L’artiste invite ainsi les visiteurs à s’interroger sur la nature et le contenu de l’image qu’ils voient, mais également sur leur propre perception de cette situation d’inversion.

SAMIA CHABANI

Les Intruses
Jusqu’au 22 juin
Vernissage le 7 juin à 18h30
La Criée, Centre dramatique national de Marseille
Un partenariat entre l’Institut des Cultures d’Islam, Ancrages et les Rencontres à l’Échelle.

Quand les jeunes lisent et élisent

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Sandrine Collette mars 2022

Devant le manque d’enthousiasme pour la lecture de nos adolescentes et de nos adolescents, la Région avait créé avec l’Agence Régionale du Livre (ARL), un prix littéraire décerné par les jeunes. Il s’agissait de leur faire découvrir des textes qui parlent de leurs préoccupations, de leurs désirs, du monde qui les entourent et qu’ils ne comprennent pas toujours. De leur faire rencontrer des auteurs vivants qui les changent de ceux que l’on trouve dans les livres de littérature classique, qui utilisent comme eux des termes familiers, des tournures à la mode.

Des êtres qui leur ressemblent davantage. Les leur faire rencontrer, pouvoir dialoguer avec eux. Se rendre compte qu’ils avaient « le droit » de lire des bandes dessinées !

D’année en année, le nombre de lycées et de centres d’apprentissage dans le dispositif a grossi. Les élèves rencontrent aussi des libraires, des bibliothécaires, découvrent les métiers du livre. Des travaux artistiques (musique, vidéos, théâtre, photos…) autour du livre qu’ils ont sélectionné font l’objet de présentations le jour de la remise des prix devant les élèves et les auteurs.

Nos ados n’ont pas froid aux yeux !

Le mardi 28 mai, la cérémonie a eu lieu au 6mic (Aix-en-Provence). Cinq romans et cinq bandes dessinées sélectionnés par un jury d’adultes étaient en lice. Les élèves ont voté pour le roman de Sandrine Collette, On était des loups ; choix étonnant pour un roman qui parle de forêts, de froid et de conditions de vie très rudes dans un univers non daté ni localisé, mais qui soulève la notion de l’amour paternel. Autre lauréat, la bande dessinée, Toutes les morts de Laïla Star (scénario de Ram V et dessins de Felipe Andrade), présente une déesse de la mort licenciée par son patron, confrontée à la naissance d’un enfant destiné à trouver le secret de l’immortalité ! Autant dire que l’aventure est pleine de rebondissements.

CHRIS BOURGUE

Encadré
Les livres primés
On était des loups, de Sandrine Collette
JC Lattès
Toutes les morts de Laïla Star, deRam V et Felipe Andrade
Urban-comics

Ridicule particule

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George de Moliere © Anoek Luyten

Clinic Orgasm Society c’est le nom que s’est choisi cette compagnie belge fondée en 2001 à Bruxelles, qui se considère « plutôt comme un laboratoire dont les chercheurs tentent de donner vie à des actes scéniques conçus comme des créatures monstrueuses et délibérément mal recousues ». Et cherche « à effleurer la beauté étrange et absurde, tragique et ridicule, du ballet des gigotements humains pour que le monde ait un sens. » Le Théâtre du Gymnase, pour son dernier spectacle hors les murs de la saison, l’invitait à La Criée, pour sa version de George Dandin ou le Mari confondu de Molière, rebaptisé George de Molière : George Dandin est un riche paysan, qui obtient, contre son argent, un titre de noblesse grâce à un mariage arrangé avec Angélique, fille des Sotenville, nobles désargentés. Mais George Dandin devenu George de la Dandinière va continuer à payer cher sa particule : déconvenues multiples et humiliations nombreuses.

Comédie de l’humiliation

On est accueilli à l’entrée de la salle par des créatures masquées en costume blanc, coiffe végétale et tout un assortiment serré de cloches de pâturages accrochés dans le dos. Sur scène une voiture, des instruments de musique, un abri clos et des panneaux colorés. Ça commence en comédie musicale champêtre, deux jeunes paysannes convoitées par deux bergers, entourés d’une dizaine de moutons aux perruques bouclées, à l’esprit de troupeau et aux bêlements parfaits. Puis George va apparaître, lunettes, dégarni, l’air obtus, rencontrant Lubin, intermédiaire bavard, chevelu et étourdi, lui dévoilant l’intérêt de Clitandre, quinqua relooké jeune, pour Angélique, à la mauvaise foi déterminée.

La comédie de l’humiliation de George de la Dandinière commence, et va suivre son cours et ses péripéties comiques et cruelles, dans des costumes, attitudes, façons de se mouvoir sur scène, et de dire le texte semblant sortir d’un mix de carnaval belge, soirée disco, cabaret burlesque et guignol queer. Le tout se terminant en battle musicale de groupe, amour domestique contre amour libre, équilibre contre désordre, Apollon contre Bacchus. C’est ce dernier qui l’emportera, dans une bacchanale au son amplifié brouillon, puis une dernière et brève apparition de George se dandinant en chantonnant.

MARC VOIRY

Georges de Molière était présenté du 29 mai au 1er juin à La Criée par le Théâtre du Gymnase hors les murs.

Louis s’en va-t-en guerre

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Artiste compagnonne pour 3 ans du théâtre de la Joliette, Tamara Al Saadi présente à Marseille l’ensemble du répertoire de sa compagnie La Base. Un répertoire influencé par son histoire personnelle d’Irakienne réfugiée en France à 5 ans, et par sa formation en Master d’expérimentation en arts et politique sous la direction de l’anthropologue Bruno Latour. Partie, créé en 2022 à Avignon, spectacle participatif et fabriqué à vue, aborde la mobilisation et le vécu d’un jeune soldat français pendant la première guerre mondiale.

Fort, normal, bas

Le plateau blanc est posé directement sur le gravier de la cour de La Vieille Charité, on prend place face à lui sur un gradin en bois, muni d’un petit livret distribué à l’entrée. L’équipe artistique arrive et Tamara Al Saadi explique : les livrets sont de différentes couleurs correspondant aux cases masquées du panneau de bois. Lorsqu’elle dévoile une couleur, les spectateurs concernés tenant le livret de même couleur doivent lire le texte. De façon forte, normale ou basse selon la seconde case dévoilée. Le spectacle commence.

Eliane, vendeuse de quatre saisons, la mère de Louis, fait la cuisine dans des aller-retours amusants avec la créatrice sonore qui derrière la table réalise avec malice les bruitages de la scène, comme de toutes celles qui vont suivre. Louis se lève, puis part au marché. C’est là qu’il va apprendre, par la rumeur du chœur des spectateurs que la guerre se prépare. Il va passer des guêtres, prendre son paletot, partir avec d’autres, au front dans les tranchées, acclamés par la foule. Et dans ses lettres à sa mère, avec pudeur et retenue, pour ne pas l’inquiéter, raconter la guerre. Dont l’évocation se fabrique sous nos yeux, sonore, en tas de terre, en fumigènes noirs, en texte, où naissent le doute, le silence, la folie. Traversés des témoignages de Louis, de plus en plus déchirants, et du chœur des spectateurs haut, normal ou bas.

Le pire arrive après de multiples horreurs, conclues méloramatiquement par une lettre, pleine d’espoir, d’Eliane à son fils, dont elle n’a plus de nouvelles. Lue à voix basse par tous les spectateurs. En nos temps d’un bellicisme présenté comme désirable, la piqûre de rappel d’un théâtre délicat, inventif et participatif  est bienvenue.

MARC VOIRY

Partie de Tamara Al-Saadi a été présenté du 1er au 4 juin à la Vieille Charité par le Théâtre de la Joliette
A venir
les 12  et 13 juillet

Scène Nationale Châteauvallon-Liberté
Châteauvallon, Ollioules

Les artistes au firmament

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Peinte sur les quais arlésiens en 1888, la première Nuit étoilée de Vincent Van Gogh n’a pourtant jamais été exposée dans la ville provençale… jusqu’à cet été. Pour les 10 ans de la Fondation Van Gogh, sa présidente Maja Hoffman a obtenu du Musée d’Orsay le prêt du célèbre tableau du maître. Autour de ce tableau, la directrice artistique de la Fondation Bice Curiger et le critique d’art Jean de Loisy ont développé l’exposition Van Gogh et les étoiles. Les deux commissaires se donnent pour ambition de donner à voir “la culture et la sociologie optique de l’époque”. Une époque, la fin du XIXe siècle, dans laquelle l’astronomie jouit d’une grande popularité, notamment grâce à l’astronome et vulgarisateur Camille Flammarion, que Jean de Loisy qualifie de “véritable passager clandestin de l’exposition”.

Comme chaque année la scénographie associe de manière judicieuse, et dès la première salle où trône la Nuit étoilée, des œuvres contemporaines, ou plus récentes, fruit d’une même fascination pour le firmament et le cosmos, à des illustrations scientifiques, comme celles de Etienne Leopold Trouvelot. Le choix des œuvres exposées s’intéresse donc bien moins à l’impact de la technique de Van Gogh sur l’histoire de l’art, qu’à ses inspirations (on retrouve Millet ou encore Monticelli) et à ceux qu’il a inspiré (Edvard Munch, Starry Night), mais aussi à la continuité de l’intérêt pour le firmament dans l’histoire de l’art moderne avec notamment une photographie sans titre de SMITH, la main tendue vers le firmament.

Van Gogh et la modernité

Si le plus clair de l’exposition est centré sur les représentations artistiques et scientifiques du ciel nocturne, les commissaires ont cependant tenu à réserver une pièce dans la visite à l’éclairage public, autre source de lumière du tableau de Van Gogh. L’exagération de la lumière des réverbères, qui à l’époque “faisait un peu moins de lumière qu’une lampe de chevet d’aujourd’hui” précise Jean de Loisy, témoigne de l’intérêt du maître pour la modernisation des villes. Cette partie de la visite, si elle est un peu courte, a l’intérêt d’explorer des sources d’inspiration moins souvent mises en avant de l’artiste.

CHLOE MACAIRE

Van Gogh et les étoiles
Jusqu’au 8 septembre
Fondation Van Gogh, Arles

Dans les infinies variations du blanc

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Ayant vécu quelques temps à Paris, Anna Boberg avait découvert l’impressionnisme et rencontré celui qu’elle épousa, le célèbre architecte Ferdinand Boberg. En Norvège en 1901, elle tombe amoureuse des îles Lofoten et n’a de cesse d’y retourner chaque hiver, seule, abritée dans une modeste maison/atelier construite spécialement par son mari. Enveloppée de peaux de bêtes, elle partait souvent dans la nuit capter les aurores boréales, puis les montagnes, en lutte avec les ombres et les lumières. Les esquisses sur motif étaient reprises sur toile à l’atelier. Son œuvre a fait l’objet d’expositions, cependant elle est tombée dans l’oubli. Séduite par une toile vue dans un musée, l’autrice a voulu en savoir plus sur cette femme hors du commun.

Créer dans la solitude

Avec son mari Anna formait un couple uni et amoureux. Sophie Van Der Linden a construit un récit dans lequel Anna s’adresse à lui, lui disant son amour mais aussi sa nécessité de solitude pour créer, rechercher les nuances des couleurs sur la neige, et les exprimer furieusement alors qu’elle n’a pas eu d’enseignement. L’autrice nous fait ressentir précisément l’enthousiasme et la détermination d’Anna, sa satisfaction devant le tableau du Store Molla, ce « dragon couché », et écrit à Ferdinand : « Je me rends disponible à nos retrouvailles ». Belle formule.

CHRIS BOURGUE

Arctique solaire de Sophie Van Der Linden
Denoël, 15 €

Mystérieuse Miss Mars

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Le journaliste Galicien Manuel Jabois collabore aux plus grands magazines espagnols. Miss Mars (Éditions Gallimard) est son deuxième roman. Finement écrit, Miss Mars n’est ni un polar, ni un Cold Case. Si la narration puise dans le genre du suspens, c’est surtout la psychologie des personnages, qui peu à peu se dévoilent, qui intéresse Jabois.

Surnommée Miss Mars, Mai Lavinia s’installe en 1993 à Xaxebe, avec Yulia, sa fille âgée de deux ans. Dans cette station balnéaire de la Côte de la Mort, en Galice, l’été ne fait que commencer. Mai est rapidement adoptée par le groupe de jeunes qui se donne rendez-vous sur la plage. Parmi eux, Santiago Galvache, « Santi », le fils aîné de l’un des notables du village. Selon les témoins, le coup de foudre est immédiat, évident, et ses effets sont ravageurs. Aussitôt, les pires rumeurs se mettent à circuler sur le passé de « l’étrangère » et sur ses intentions. « Que faisait Mai à Xaxebe, est-ce qu’elle poursuivait ou est-ce qu’elle fuyait quelque chose ?»

Contre vents et marées, les amoureux ne tardent pas à se marier. Or, le jour de la cérémonie, la petite Yulia disparait, pour ne jamais être retrouvée sans qu’aucune piste ni coupable ne soit trouvé ». Quelques temps après Mai « sensible comme un plan d’eau réagissant au moindre souffle, drôle et forte comme on n’a pas idée pour garder assemblés ces mille morceaux sur lesquels elle tenait en équilibre » décide d’en finir : « elle n’avait pas nagé d’un bout à l’autre de la plage, comme elle le faisait avant, mais en s’éloignant du rivage, et la dernière chose qu’avait pu distinguer Sampedro, c’était un scintillement de soleil parmi d’autres, un petit point blanc et lointain qui avait fini par se perdre dans l’horizon d’une mer paisible ».

Vingt-cinq ans plus tard, la journaliste d’investigation Berta Soneira décide de de mener une nouvelle enquête pour résoudre le mystère de cette disparition, une tragédie qui marqua la Galice et l’Espagne tout entière. Elle retourne à Xaxèbe où l’histoire «   continue à habiter les gens de l’intérieur comme un ver solitaire, dévorant tout ». Elle découvrira une vérité inattendue, faisant place aux fantasmes des uns et des autres car Mai dérangeait Qui était vraiment cette « jeune femme aussi cynique que délicate, d’une lumière vraiment très belle et fragile qui vacillait pour un rien ? »

Anne-Marie Thomazeau

Maroc et péril climatique

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On avait découvert le formidable talent narratif de Zineb Mekouar avec son premier livre La Poule et son cumin qui lui avait valu de faire partie des finalistes du Goncourt du premier roman 2022. Elle y racontait le destin de Kenza et Fatiha, deux petites filles issues de milieux sociaux opposés se retrouvant adultes à Casablanca. Qu’étaient-elles devenues dans cette société qui punit l’avortement et interdit l’amour hors mariage ?

Elle nous revient avec ce bouleversant Souviens-toi des abeilles (Gallimard), qui aborde avec un souffle poétique les difficultés d’un monde rural marocain se heurtant inexorablement au réchauffement climatique, à la sécheresse des sols, au tarissement des sources, à la suffocation des plantes. Cette souffrance de la nature pousse les hommes vers les villes et des destins incertains ; un exode qui atomise, fait disparaître les lignées, les tribus, les traditions.

Sur les hauteurs du village d’Inzerki, le Taddart apparaît, immense, adossé à un flanc de montagne. Il est construit en terre, sur cinq étages, chacun étant composé de cases pouvant contenir plusieurs ruches de forme circulaire, faites de roseaux tressés. Chaque ruche appartient à une famille. « Voler » du miel qui n’appartient pas à sa lignée peut entraîner les pires calamités.

Gardien de la mémoire

Un soir, alors que son bébé malade est pris de spasmes, Aicha désespérée se rend en pleine nuit au rucher sacré afin de le nourrir avec le meilleur des miels, celui des abeilles noires. Depuis cette nuit, il y a onze ans, Aicha a cessé de parler même à son fils Nadir, indifférente à tout. Parfois, elle est saisie de crises qui la font hurler dans la vallée. Pour les villageois, elle est la « possédée », « l’étrangère ». De son côté, le père, Omar, est parti travailler à Agadir, censément pour gagner de quoi nourrir sa famille restée au village, mais surtout pour fuir cette femme qu’il aime mais qui n’est plus qu’un fantôme. Heureusement pour Nadir, il y a Jeddi, le grand-père gardien de la mémoire de ses années de jeunesse lorsque chaque ruche abritait des milliers d’abeilles et que leur bourdonnement s’étendait à des kilomètres autour du village ; témoin d’un temps où la gestion de l’eau et le ramassage du bois se réglaient en Jmaa, en conseil des sages. Jeddi détient le secret des vents, des caroubiers, des oliviers, des thuyas et de l’arganier centenaire Mais surtout, il sait parler aux abeilles. À travers lui et sa transmission de mémoire et de savoirs, c’est un véritable hymne à la nature, au vivant que nous offre Zineb Mekouar.

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Souviens-toi des abeilles, de Zineb Mekouar
Gallimard – 19 €

Hybridations et impermanences

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© MIRABEL WHITE

Une grenouille apparaît dans l’espace scénique blanc, toute verte dans ses coassements et ses bonds, attitudes empruntées directement au monde naturel… elle est rejointe par un ours pataud, les deux êtres (Sonia Darbois et Maxime Guillon-Roi-Sans-Sac) vont d’abord ne pas supporter l’autre sur le plateau, préférant chacun l’intégrité de sa solitude. Peu à peu cependant les frontières qui les séparent vont se dissoudre, l’un empruntant une partie de l’autre, s’hybridant de ses gestes et de ses attitudes. Le simple plaisir enfantin du déguisement devient alors source de nouvelles histoires, permet de transgresser les codes de la représentation entre croassements et grognements, danses incongrues, courses où super-héros avec cape et princesse se croisent, donnent lieu à la naissance de « princesse-man », tandis que le côté animalier se développe en « ours-grenouille » ou « grenouille-ours ». La singularité des uns et des autres met en doute les normes dans une atmosphère joyeuse. Les apparences d’origine sont remises en question : les êtres peuvent se choisir, s’affirmer dans les associations multiples qu’ils ont la capacité de décliner à l’infini : le super-héros aura des pattes d’ours, la princesse une tête de grenouille… bref, peu importe, le public enfantin est fasciné, et les adultes malgré le sérieux qu’ils s’imposent sont séduits. L’étrangeté dans le reconnaissable, l’impermanence des compositions affirment une liberté d’être et de créer vivifiante dans les lumières changeantes qui habillent le plateau d’atmosphères jaunes, bleues, rouges… paysages mentaux où naissent les contes. 

La conclusion endiablée orchestre une ronde effrénée autour d’une sorte de totem dans lequel s’entassent les variations des costumes, lieu de tous les possibles, et objet central du jeu… À la fin du spectacle, un temps de conversation est accordé aux jeunes spectateurs qui s’extasient sur la rapidité des changements de costumes, proposent leurs propres créations de mots pour désigner les divers personnages nés de l’imagination des artistes. Ces derniers se plient avec gentillesse aux demandes, effectuent des démonstrations de transformation. La magie ne se perd pas malgré les explications rationnelles et le bonheur de tous en est décuplé.

MARYVONNE COLOMBANI

Spectacle dansé le 24 mai, Pavillon Noir, Aix-en-Provence