lundi 16 février 2026
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Châteauvallon – Liberté : « Il faut réenchanter l’amour » 

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Éliette Abécassis © G. Harten

Zébuline. L’amour, le couple, le cercle familial et même le divorce occupent une place importante dans votre œuvre de fiction comme dans votre réflexion critique : d’Un Heureux évènement à Un Couple, en passant par Une Affaire conjugale. Votre regard sur ces questions diffère-t-il, selon que vous adoptiez un point de vue de romancière ou de philosophe ?

Éliette Abécassis. Ces points de vue sont assez cohérents. La vraie différence, c’est qu’en tant que romancière, j’essaie de donner à voir et non pas de défendre une thèse. Lorsque j’ai écrit De l’âme sœur à Tinder, j’ai cherché à comprendre l’évolution du couple aujourd’hui. Ce que je perçois avec une sensibilité de romancière, mais aussi au fil de recherches qui nourrissent toujours mon écriture de fiction, j’essaie ensuite de l’analyser en tant que philosophe. Et ce que j’ai perçu, par un biais ou par un autre, c’est une véritable transformation des mœurs. Non pas une disparition de l’amour, comme le dit Eva Illouz, mais un changement de paradigme. On est passés de l’amour passion à une rationalisation de l’amour : applications de rencontre, algorithme… On va chercher avant tout un partenaire aujourd’hui, et non pas la passion, au risque de souffrir. Le développement personnel a fait évoluer la relation à l’autre. Avant, le mythe de l’androgyne nous faisait attendre notre moitié. On ne cherche aujourd’hui qu’à dépendre de soi : on n’attend pas de l’autre qu’il nous rende heureux. On recherche ainsi l’amour avec des critères extrêmement précis, au lieu de chercher quelqu’un avec qui on vivrait un choc de rencontre. 

Est-ce selon vous une mauvaise nouvelle ? Doit-on craindre ce retour à une certaine rationalité en amour ? 

Pour le couple, il est sans doute plus salutaire de moins en attendre de l’autre et de vouloir construire quelque chose de solide. On a toujours aspiré, en amour, à la durée. Peut-être qu’en rationnalisant le couple, on peut se donner les moyens de faire durer, alors que l’amour passion est source de tant de déception. Je crois en revanche qu’il faut réenchanter l’amour : la propagation de la culture de la violence a mis à mal le récit d’amour. Le rapport de force est au cœur de toutes les histoires dont nous nous nourrissons aujourd’hui, et il reflète d’ailleurs une certaine réalité de la violence entre les hommes et les femmes. Mais le risque que court l’amour, à mon sens, n’est pas qu’on le rationnalise, mais qu’on cesse de le montrer. C’est pour cela que je m’emploie à le faire [rires] !

Cet amour que vous racontez dans Un couple, qui a su s’aimer jusqu’à l’âge de 80 ans, où l’avez-vous observé ?

Tout près de moi : je voyais mes enfants totalement subjugués par le couple de mes parents, et je me suis rendue compte que je tenais là un sujet particulièrement fort. Car c’est incroyable, ce que nous vivons : avant l’allongement de la vie, nous n’avions jamais vu des couples durer si longtemps. C’est une performance inouïe, inédite dans l’histoire du monde, que je me devais de célébrer.

SUZANNE CANESSA

Le corps dans le couple
21 janvier
Liberté, scène nationale de Toulon

MONTPELLIER : Christian Jaccard, l’incandescent

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Christian Jaccard, Bâche blanche calcinée, 1982, toile libre calcinée, 428 x 395 cm, Montpellier, musée Fabre, inv. 2021.35.8 Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole, photographie Frédéric Jaulmes © ADAGP, Paris, 2023.

La découverte de l’exposition Christian Jaccard, une collection commence au rez-de-chaussée du musée Fabre, dans un atrium dont la lumière donne à voir toute la démesure de grandes bâches blanches traversées par des traces plus ou moins sombres. Ce sont les stigmates encore vivaces de la combustion d’une mèche lente. Né en 1939, Christian Jaccard est un compagnon de route du mouvement Supports/Surfaces dans les années 70, en lisière de ce groupe porté par des languedociens comme Claude Viallat, Vincent Bioulès ou encore Daniel Dezeuze. Avec eux, il partage un questionnement profond sur la peinture ainsi que la volonté de s’intéresser à la matière au-delà même de la notion de représentation. Cela se fait en détournant les supports traditionnels de l’art pictural avec les moyens les plus humbles possibles. Comme la chute d’une mèche lente. Une découverte inopinée au gré d’une promenade, nourrissant rapidement l’idée de la nouer sur elle-même avant de l’enflammer sur une toile. 

Donation de 24 dessins

À l’étage, quatre salles en enfilade nous laissent le temps de nous imprégner d’une quête presque alchimique où l’incandescence joue un rôle central. On y découvre la fascination de Jaccard pour l’empreinte, qui laisse une trace indélébile d’un objet devenu absent, ainsi que le goût du polyptyque, dans une démarche proche du rituel. La mèche lente laisse parfois place à la combustion du gel thermique, comme pour la flamboyante peinture Tondo BRN 04, d’une perfection toute en rondeur inspirée par l’impétueux Vésuve. L’exposition présente également de nombreuses sculptures issues d’un « concept supranodal » inventé par l’artiste, lequel recouvre des objets du quotidien (pinceaux, brouette, outils de jardinage) sous une accumulation de nœuds. L’accent est volontairement mis sur le travail sur papier de l’artiste, le fruit d’une donation de 24 dessins réalisés entre 1970 et 2017 par celui qui travaille entre Paris et Saint-Jean-du Gard. Cela illustre au mieux la façon dont le peintre expérimente son art de la combustion par la mèche lente sur toutes sortes de texture : papier Japon, papier d’Arches, vélin de Rives, papier offset, papier Bristol, papier Canson… Certaines feuilles sont tellement calcinées que l’on se demande comment elles peuvent être encore intactes. D’autres sont juste balafrées, presque transcendées par la magie de l’aléatoire. Jouer avec le feu s’apparente alors à une déclaration d’amour aux mystères du vivant.

ALICE ROLLAND

Christian Jaccard, une collection 
Jusqu’au 21 avril 
Musée Fabre, Montpellier 

Il fait bon de vieillir ensemble 

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Les Gardiennes © Luc Jennepin

Créé en novembre 2022 et après une première tournée réussie en 2022-23, le spectacle Les Gardiennes a repris de plus belle la saison suivante. La prochaine halte de sa troupe est le 16 janvier aux Salins, la scène nationale de Martigues. Dans cette dernière création, Nasser Djemaï raconte l’histoire de quatre amies âgées qui ont décidé de vivre ensemble. Le metteur en scène s’empare ainsi d’un sujet difficile, tant la question de vieillir est aujourd’hui dépréciée dans la société. Il s’agit souvent d’un synonyme d’isolement, de complications, d’immobilisme et de silence. C’est tout l’inverse pour ces « gardiennes » qui ont profité de la vieillesse pour s’émanciper et s’épanouir. Ici, Nasser Djemaï prend à contrepied la norme qui consiste à promouvoir une jeunesse éternelle, et dont le fardeau repose principalement sur les femmes – selon une étude de l’Aafa en 2021, seuls 7% des rôles sont attribués à des comédiennes de plus de 50 ans. Dans Les Gardiennes, les actrices arborent une chevelure grise, ont la peau ridée, comme un pied de nez au sexisme structurel du monde de la fiction.

Différentes, mais toutes ensemble

Même si Rose souffre de son handicap, ses trois amies s’occupent d’elle et font front commun. La pièce est donc une ode à l’amitié, mais pas seulement. Elle prône aussi l’acceptation de l’autre que représente Victoria, la fille de Rose. Celle-ci est pragmatique et se heurte au mode de vie décalé des Gardiennes. Elle désire un autre avenir pour sa mère pour qui elle a trouvé une maison médicalisée mais les Gardiennes ne l’entendent pas de cette oreille et désirent garder leur amie auprès d’elles. Pourtant toutes vont devoir s’adapter et apprendre à vivre ensemble. Le metteur en scène décrit sa pièce comme une « odyssée fantastique à la frontière de la folie ». Cet irrationnel est un bol d’air frais dans un monde où le réel prend parfois des allures de cauchemars.

RENAUD GUISSANI

Les Gardiennes
16 janvier
Les Salins, scène nationale de Martigues
les-salins.net

Rencontrer les invisibles

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Personne n'est ensemble sauf moi © Caroline Gervay

Cléa Pétrolesi a mis en scène de jeunes adultes aux handicaps invisibles, et à l’épaisseur humaine éclatante. Après un long travail d’atelier et de partage avec des comédiens, musiciens, scénographes professionnels, ils portent un spectacle qui parle d’eux très différemment, et situe leur parole dans la réception intime de leur différence, et dans leurs imaginaires foisonnants. 

Ils sont habités par des mythes. Celle qui souffre d’épilepsie parle de Damoclès et de la menace constante qui pèse sur elle. Le jeune autiste asperger est fasciné par Méduse et son regard pétrifiant. Tous sont terriblement émouvants, celle qui n’a pas de mémoire et raconte un entretien d’embauche où elle a menti, celui qui va trop vite qui explique comment son hyperactivité le met à distance des autres. 

Nouveaux mondes

Certains récits sont cocasses, comme lorsqu’il explique qu’il est venu à une simulation d’entretien déguisé en jardinier, puisque c’était ce qu’il voulait être. Ou l’excellent monologue de la « dys », qui admire comment Christophe Colomb qui, en se plantant de direction et en croyant trouver les Indiens, a transformé son erreur en vérité, et les habitants de ce continent en « Indiens d’Amérique ». 

Chacun regarde le monde autrement, avec l’étonnement de ceux qui ne parviennent pas tout à fait à intégrer la société, les groupes. Leurs réflexions ont une saveur poétique puissante, et leur expérience du monde, de l’exclusion, des insultes, de la cruauté du regard qu’on porte sur eux et qui les invalide, est profondément bouleversante. 

D’autant que Cléa Petrolesi les a amenés, à partir de leurs récits recueillis en ateliers, vers une maitrise scénique impressionnante. Dans chacun de leurs monologues, dans leurs relations aussi. Même s’ils échouent à chanter ensemble – d’où le titre délicieux « Personne n’est ensemble sauf moi » – ils dansent formidablement, et fabriquent un spectacle d’une humanité rare. 

AGNÈS FRESCHEL

Personne n’est ensemble sauf moi 
Du 16 au 18 janvier
Théâtre Joliette, Marseille
theatrejoliette.fr

Pas d’effacement pour Charles Berling

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Charles Berling lors du lancement saison Liberté © Aurélien Kirchner - Le Liberté, scène nationale de Toulon

Signataire de la tribune du Figaro qui défend une France où il faudrait se taire face aux exactions des grands hommes, il a très vite exprimé de vifs regrets et s’est excusé auprès des victimes. « J’ai fait une énorme erreur, que je m’explique mal d’ailleurs. J’ai donné mon accord, sans savoir que cela allait être publié le lendemain, sans m’être renseigné sur l’auteur, sans avoir lu le texte attentivement. Je suis très souvent sollicité pour des textes communs, des signatures. Ce soir-là j’étais fatigué par une longue journée d’une longue semaine, j’ai vraiment eu tort, mais je ne pensais pas que cela paraîtrait dès le lendemain sans que je puisse le relire, l’amender, y réfléchir. Oui, j’ai le sentiment d’avoir été manipulé. »

Ce revirement après l’aveuglement est emblématique du séisme qui saisit le monde du cinéma, et avec lui la société qui se construit par ses images. Comment un homme qui, dans le théâtre qu’il dirige, lutte contre toutes les discriminations, en particulier la transphobie, l’homophobie, les racismes, qui programme des artistes exilés, des mémoires plurielles, dans une ville marquée par le FN, comment Charles Berling a-t-il pu signer une tribune pareille qui fait fi du droit des victimes de s’exprimer, du droit des médias de relayer les informations, du droit des spectateurs d’admirer ou de prendre des distances ? 

« J’ai le sentiment d’avoir été manipulé »

« Il est évident que je n’ai pas bien lu. La raison, qui ne justifie en rien ma signature, est que je suis contre la cancel culture, l’idée de l’effacement du passé, que je la trouve dangereuse, parce qu’elle peut précéder une réécriture totalitaire de l’histoire. Je crois que toute personne qui est entrée au Théâtre Liberté sait que les couleurs LGBT animent notre hall, que l’égalité homme femme s’affiche sur nos murs, que notre programmation reflète le combat de tous les opprimés, les discriminés, les violentés, et notre volonté de les rendre visibles et dignes. C’est ce théâtre et mon équipe qui peuvent souffrir des annulations annoncées, le travail que nous y menons pour faire avancer ces causes, qui risque de pâtir de cette signature idiote qu’on m’a soustrait à la va-vite, parce qu’on sait que je n’aime pas l’effacement. »

Laurène Marx et Fanny Sintès ont effectivement annulé leur venue à Châteauvallon, dans des termes violents, sur Intagram, juste avant que Charles Berling ne se rétracte publiquement : « nous n’irons pas dans le théâtre de Charles Berling, signataire de cette immonde tribune […] Sachez simplement que nous viendrons vous chercher et qu’on n’a qu’une hâte, c’est que vous disparaissiez et soyez oubliés. […] Nous serons là pour applaudir au moment de votre chute. A très vite. »  

Une violence que Charles Berling comprend, « parce qu’elle est celle des victimes »mais dont il souffre visiblement, d’autant qu’il est tout autant attaqué, et moqué, depuis qu’il s’est rétracté. « Je suis classé soudainement dans le camp des réactionnaires, on veut ma chute, celle de mon théâtre. Je demande simplement qu’on m’accorde un droit à l’erreur… » Le comédien, la voix tremblante, explique sa position. « Oui je pense qu’il faut conserver la culture, même coloniale, même phallocrate, en la contextualisant, en la critiquant, en favorisant la naissance et la reconnaissance des autres histoires. Une œuvre théâtrale, un spectacle, un film, n’existe que dans un contexte, Madame Butterfly n’est pas que l’histoire du capitalisme et de la prostitution au Japon. Nous devons continuer à montrer en contextualisant. Sans guerre entre nous, sans reniement de ce que nous avons aimé. Attention, cela n’excuse en rien ma signature, mais cela explique sans doute pourquoi je me suis laissé avoir ».

« Je demande simplement qu’on m’accorde un droit à l’erreur »

Effectivement que faire de notre culture, traversée par des images de domination masculine et de culture du viol ? Le dernier rôle de Charles Berling dans Après la répétition, (mise en scène d’Ivo van Hove d’un film d’Ingmar Bergman) repose sur les relations problématiques d’un metteur en scène avec ses comédiennes, liant intimement théâtre, séduction et domination.  « Je pense que ce film de 1984  fait partie de l’histoire. Ce qui intéressait Van Hove et l’a poussé à l’adapter à la scène, c’était les possibles qui étaient évoqués dans ce film, et qui n’advenaient pas. Le film s’inscrit dans une époque révolue mais le personnage que je joue renonce à sa relation avec une toute jeune actrice. Il sait qu’il faut changer les choses, c’est ce renoncement qui m’intéresse. L’acteur suédois le jouait en force, je ne le voyais pas comme ça. Son questionnement intérieur l’ouvre à de nouveaux possibles pour les relations entre les hommes et les femmes, en particulier dans le milieu du théâtre. »

Un sujet qui est au cœur de la programmation de la scène nationale pour les prochains mois, qui questionne le couple : «  Je crois fondamentalement au couple, mais je sais aussi que c’est un travail de construire un couple sans domination. Je crois aussi qu’il n’existe pas sans amour, c’est l’amour qui le fait et le défait, un couple n’est pas forcément durable, le mariage n’est qu’un contrat, il ne fait pas les couples. Il y a mille façons de parler du couple, et j’aime particulièrement les photos d’Arianne Clément, le regard qu’elle pose sur des couples aux corps imparfaits, vieillissants, marqués par les épreuves. Comment ils sont beaux, parce qu’ils s’aiment, et que cela se voit. »

AGNÈS FRESCHEL

THÉMA COUPLE(S) : Chateauvallon-Liberté célèbre le couple sous toutes ses formes

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En corps, en vie © Arianne Clément

Durant près de deux mois, le couple se déclinera sur les scènes varoises via différents mediums et formes, dont nombre de rencontres et projections, mais également par les arts visuels. Le Théâtre Liberté accueillera ainsi, dès le vernissage de ce 11 janvier à 18 heures, les expositions d’Arianne Clément et de FabCaro. La série élaborée par la photographe autour de corps soumis à l’épreuve du temps, et sobrement intitulée L’Art de vieillir, côtoiera les planches de la bande dessinée parue en 2018, Moins qu’hier (plus que demain). De quoi explorer, par le prisme de regards moins éloignés qu’il n’y paraît, le quotidien, sa grâce, ses rituels et ses malentendus.

De l’amour à l’image

Une journée particulière © Simon Gosselin

Côté scène, c’est encore à l’image et au pont qu’elle dresse entre réalité et fiction qu’on s’intéresse, notamment avec le travail d’Éloïse Mercier, Une goutte d’eau dans un nuage, donné du 19 au 25 janvier à Châteauvallon. La forêt des contes, la figure du loup et celle des femmes s’y voient explorées dans une pièce misant également sur la musique et la vidéo pour se défaire du cliché. D’autant que la programmation s’approprie volontiers un matériau cinématographique : Une journée particulière, adapté d’Ettore Scola par Lilo Baur, réunira Laetitia Casta et Roschdy Zem au Liberté les 19 et 20 janvier. Tom Na Fazenda, traduit du québécois par Armando Babaioff et mis en scène par Rodrigo Portella, s’approprie la pièce de Michel Marc Bouchard déjà portée à l’écran par Xavier Dolan ; une sombre et ambiguë histoire d’amour et d’homophobie, donnée à Châteauvallon le 16 février. Olivia Corsini et Serge Nicolaï, anciens comédiens du Théâtre du Soleil, porteront à la scène les entretiens d’Ingmar Bergman dans A Bergman Affair, donné du 20 au 22 février au Liberté. Musique et théâtre se conjugueront enfin avec Dans la ville quelque part, porté par Clémentine Baert et Aurélie Mestres, du 25 au 27 janvier au Liberté, mais aussi par Sans Tambour, variations sur l’amour et l’œuvre de Schumann concoctée par Samuel Achache et Florent Hubert.

SUZANNE CANESSA

Théma Couple(s)
Du 11 janvier au 2 mars
Scène nationale de Châteauvallon-Liberté
chateauvallon-liberte.fr

Un amour bâillonné

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Lorsqu’il apprend avec ses deux demi-frères que leur mère avait accouché d’une petite fille, à Bordeaux, en 1963 et qu’on la lui a enlevée le jour même, Éric Fottorino comprend la raison de la tristesse et de la mélancolie qu’il a toujours lue dans ses yeux. Lui-même était né trois ans plus tôt d’un juif marocain et, comme on ne plaisantait pas avec ces choses dans les années 1960, la grand-mère a imposé à sa fille l’abandon du deuxième enfant sans père. La blessure ne s’est jamais refermée. La jeune femme de vingt ans a travaillé dur comme infirmière de nuit pour nourrir sa mère et son fils. Plus tard elle avait rencontré un homme qui l’avait épousée, avait donné un nom à son fils et permis de retrouver l’honneur.

Un récit poétique

La forme du poème s’est imposée à l’auteur pour faire revivre la souffrance de sa mère, les jours difficiles, la blessure jamais refermée. Cette confidence émouvante souligne les difficultés des femmes face à des grossesses hors-mariage, à une époque où morale et contraintes religieuses irriguaient la société. Ce n’est que très tard que la mère a avoué : « J’ai eu une fille / on me l’a prise. »  À partir de ce moment l’auteur-narrateur réinvente son enfance avec sa petite sœur et évalue tout ce qui aurait été différent. Il se lance dans une véritable enquête et, grâce à Google et aux réseaux, trouve une piste. Emotion d’entendre au téléphone une voix aux modulations qui ressemblent à celles de sa mère. Peu à peu se fait le chemin des retrouvailles, de la reconnaissance ; les ombres du passé s’éclaircissent. On suit pas à pas cette renaissance des liens souterrains si ténus, mais si indispensables. Ce long parcours vers la lumière, l’atténuation du souvenir de l’arrachement 60 ans plus tôt et l’émotion qui nous saisit et que nous partageons.

CHRIS BOURGUE

Mon enfant, ma sœur d’Éric Fottorino
Gallimard - 21 €

Gare à la revanche

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De gauche à droite Philippe Sands, Thuy-Tiên Hô et Thomas Legrand © RG

« Dans mon expérience, la seule façon de changer les choses, c’est de viser les individus, qu’ils soient un chef d’État comme Pinochet, ou un dirigeant d’entreprise. Car les sociétés se fichent des procès, elles paient une amende et voilà tout. Ce sont les individus qui prennent les décisions. » Ainsi s’exprimait l’avocat international Philippe Sands, en ce début d’année au Mucem. Des mots forts, dans la bouche de ce spécialiste des droits de l’Homme et de l’environnement, invité par le journaliste Thomas Legrand avec la réalisatrice et militante Thuy-Tiên Hô, auteure du documentaire Agent orange : une bombe à retardement.

Droits humains et de la nature, même combat

Dans sa 3e saison, intitulée « Luttes en partage », les Procès du siècle s’intéressent aux rapports entre les droits humains et les droits pour la Terre. Cette session inaugurale de 2024 avait donc pour but de s’interroger sur les liens entre écocides et crimes coloniaux. La notion d’écocide, portée par des juristes tel Philippe Sands, ne fait pas encore partie des crimes reconnus par la Cour Pénale Internationale. Pourtant une définition juridique réalisée par le comité d’experts de Stop Ecocid Foundation existe déjà. Selon ce dernier, un écocide est un « acte illégal ou arbitraire commis en sachant la réelle probabilité que ces actes causent à l’environnement des dommages graves qui soient étendus ou durables ». Si l’avocat est optimiste quant à l’inscription de cette notion dans le droit, il pense néanmoins que cela prendra du temps. Or, du temps, certaines victimes n’en ont pas. C’est le cas de Tran To Nga, une journaliste franco-vietnamienne de 82 ans à l’origine des poursuites contre 14 multinationales accusées d’avoir fabriqué l’agent orange, herbicide déversé par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam, responsable de nombreuses pathologies. « Pour les victimes, la guerre n’est pas terminée », explique Thuy-Tiên Hô. La documentariste garde toutefois espoir. Après tout, la victoire est possible, comme le démontre l’histoire des Chagossiens que raconte Philippe Sand. Ces derniers avaient été déplacés de force hors de leurs îles, par des Britanniques désireux d’y installer une base militaire. Les Chagossiens obtiendront finalement gain de cause devant la Cour internationale, l’Angleterre étant sommée de se retirer de l’archipel.

Concluant la session par des échanges avec le public, les deux invités remarquaient avec plaisir à quel point l’assemblée était nombreuse, malgré le froid de janvier. « Cela montre un changement générationnel, disait l’un. Militez, militez, militez ! En militant, vous faites le droit, qui évolue sous votre pression. – Oui, il faut faire du droit, renchérissait l’autre, et du journalisme, et aller dans la rue, etc. Il faut tout faire pour que les choses bougent ! »

GAËLLE CLOAREC ET RENAUD GUISSANI

Le Procès du siècle Écocides et crimes coloniaux a eu lieu le 8 janvier au Mucem, Marseille.

Pour aller plus loin :
Lire La Dernière Colonie (Albin Michel, 2022), Philippe Sands
Voir Agent orange : une bombe à retardement  (Imago TV, 2012), Thuy-Tiên Hô

Dans les flashs de Michel Kelemenis

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Versus © Agnès Mellon

Après Coup de grâce, en écho aux attentats du 13 novembre 2015, Légendes, spectacle jeune public sur les enjeux écologiques, 8m3 en réponse au confinement, et Magnifiques, hymne à la jeunesse et à la danse, inspiré par le Magnificat de J.-S. Bach, Versus est la création 2024 de Michel Kelemenis, fondateur et directeur de Klap – Maison pour la danse. Une pièce qui, comme il nous le racontait dans une interview récente [lire sur l’entretien ici], se centre cette fois-ci sur des questions d’ordre purement chorégraphique, se détachant des thématiques d’actualité. Un travail sur la structure même du duo, « duo à quatre corps », et « duo d’aimants, au double sens de ce terme ».

Substitutions

Quatre petits gradins et quelques coussins au sol délimitent un espace central. Les danseurs, deux femmes, deux hommes (Aurore Indaburu, Claire Indaburu, Anthony La Rosa, Max Gomard) s’avancent, pantalons et hauts blancs, pieds nus. Deux par deux, ils déroulent et coupent du scotch blanc, le fixant sur le sol noir, dessinant l’espace de jeu : un carré de cinq mètres de côté. Puis sous une lumière stroboscopique, éclate un flash de danse à toute vitesse, drum and bass hardcore, et s’arrête brutalement. Les interprètes sont ensuite des points dans l’espace, formant des figures géométriques, carré, losanges, cercles. Puis s’observant, soi-même, l’autre, se reniflant, se défiant, se détournant, s’accueillant, s’accouplant, se repoussant. Parmi les différentes figures que la chorégraphie fait naître, des mises en miroir, jouant de substitutions d’interprètes fluides et bluffantes – ou d’artiste-spectateur – douces et souriantes. Des face-à-face également, cherchant le point d’équilibre entre répulsion et attirance magnétiques, le capturant et le maintenant dans des duos dansés à la limite de l’effleurement. Dans une autre séquence, le « duo à quatre corps » se joue entre un·e et trois : échanges de regards tendus, corps trépignants, accumulant une énergie qui explose subitement, traversant l’espace en un éclair, dans un mouvement d’ensemble de corps s’entremêlant. Le scotch blanc est arraché du sol, nouveau flash de drum and bass et de danse, c’est la fin. Donnant l’impression rétrospective d’avoir assisté à un moment suspendu d’une grande intimité.

MARC VOIRY

Versus

Le 21 mars
Théâtre Comoedia, Aubagne

Du 9 au 12 janvier
Klap - Maison pour la Danse, Marseille
kelemenis.fr

13 janvier
Mucem, Marseille
mucem.org

MONTPELLIER : Offenbach, hymne à la Vie 

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© Marc Ginot / OONM

La Vie Parisienne célèbre la capitale française comme l’épicentre cosmopolite d’un monde, coloré, populaire et enivré, un concentré tapageur de la modernité… Christian Lacroix ne pouvait que s’en emparer ! Pour sa première mise en scène lyrique l’artiste fait preuve d’une maturité d’analyse et d’une juvénilité du regard qui surprend à chaque instant de ces 3h30 trop courtes. Et si la version filmée diffusée sur ARTE TV était enthousiasmante, les chœurs et l’orchestre de Montpellier ont donné un relief et un volume inusité à la musique du maître français de l’opéra bouffe et de l’opérette. 

Sous-genre convenu ? Au moment des « fêtes » resurgit avec ce répertoire la prévention de légèreté, de musique convenue et facile, que l’on offrirait, un peu méprisant, en cadeau à ceux qui viennent exceptionnellement à l’opéra, une fois par an, pour applaudir en mesure et reconnaître des tubes d’antan dont ils ont hérité, souvent sans le savoir, des lèvres fredonnantes de leurs parents ou aïeux. Si la question de l’opportunité esthétique se pose clairement avec certains livrets vulgaires et sexistes et certaines partitions aux effets redondants et balourds, Offenbach a écrit des pages merveilleuses, et cette production inédite renoue avec la version de 1866, jamais jouée, qui recèle des petites merveilles vocales et orchestrales. La musique est dont un régal, d’autant que les chanteurs, Florie Valiquette en tête, ont de sacrés brins de voix. 

Sans fausse note ! 

Mais c’est surtout leurs performances d’acteurs qui épatent : ils sont drôles, agiles, pétulants, excessifs, touchants, emportés par un élan commun, un chœur qui les dynamise, des danseurs qui les entrainent dans un mouvement sans relâche et commun. C’est un régal constant pour les yeux, les costumes étant évidemment somptueux de couleurs, de formes et de matières qui osent tout, le décor, dans ses citations modernes voire futuristes, faisant l’apologie d’une société en mouvement, en expansion, où le train, l’ascenseur, les cabarets et hôtels viennent bouleverser l’ordre des salons bourgeois et d’une aristocratie en train de disparaître. 

Car La Vie Parisienne est une critique acerbe de ces gens « du monde » que leurs valets remplacent et dupent allègrement. L’apologie du plaisir, de l’alcool, de la fête et du sexe, sans entrave, bouleverse l’ordre social, et se double d’un éloge permanent de l’étranger et du cosmopolite, qui fonde l’identité parisienne dès le 19e siècle. Un rappel bienvenu en ces temps de loi Immigration… d’autant que Christian Lacroix démine très habilement les passages discutables de l’œuvre. En faisant danser par des hommes la danse de la belle femme qu’on harcèle, en exécutant le french cancan par un mime avec les bras, il libère aussi la femme de l’objectivation dont elle était victime lorsque le plaisir sexuel s’affirmait enfin, mais à ses dépends…

AGNES FRESCHEL

La Vie Parisienne s’est jouée à l’Opéra comédie du 20 décembre 2023 au 4 janvier 2024