samedi 21 février 2026
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À Tâtons : d’une paire deux coups

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À Tâtons signifie marcher dans l’obscurité, avec prudence. Il faut dire que ceux-là, on ne les avait pas entendu arriver. Le groupe marseillais débarque pourtant avec un deuxième EP à l’originalité et la qualité, dans les paroles comme dans le son, qui méritent d’être soulignées. Une pop magnétique, rythmée et saccadée, sur laquelle vient se poser une voix mélodieuse et évanescente. Un deuxième essai accompli qui place le duo dans le sillage de cette nouvelle scène pop française imaginative, à l’instar d’un Flavien Berger ou d’un Miel de Montagne. 

Sucré salé

Le disque s’ouvre avec Fiasco, dont la basse funky nous emballe dès les premières secondes. Elle s’aligne sur un beat convulsif qui tranche avec la suavité du chant et la gentillesse de la mélodie. On est dans le sucré-salé, dans le réconfort. Puis comme souvent, c’est à la fin du morceau que le grain de folie du groupe – que l’on sent toujours prêt à exploser – arrive. Car après l’amabilité de l’ouverture, À Tâtons n’a pas peur d’aller titiller son VU-mètre, et la saturation se fait plus présente. Une saturation que l’on retrouve dès le début du morceau suivant, Les bons mots. Toujours caché derrière cette voix limpide, le groupe livre ici une partition électro fouillée, riche d’une multitude de sonorités grinçantes et bien ciselées. 

Des artifices techniques que l’on retrouve aussi dans les trois autres titres du disque. Comme dans En majuscules, certainement le plus abouti de l’EP, où deux voix se répondent, l’une froide et insensible, l’autre criarde et nerveuse. Un duel qui trouve sa porte de sortie dans une astucieuse syncope. 

Le duo se démarque aussi par un travail d’écriture précis : « C’est un instant / Aux secondes cornées / Du bout de tes doigts / Une lumière vive / Un regard noyé » Les paroles, comme le travail effectué sur les voix, nous bercent d’une douce nostalgie. Les étés oubliés et les amours passées sont convoqués et portés dans une sincérité qui traverse l’album dans toutes ses aspérités. Découvrir À Tâtons, c’est plonger dans un univers à la sensibilité assumée et à la recherche sonore zélée – parfois zébrée –, joyeusement enclin au doute et à la vulnérabilité.  

NICOLAS SANTUCCI

^^’, de À Tâtons

Un espoir libanais

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L'amour comme un empire © Gallimard

L’histoire, la grande et la petite, se passe dans le Beyrouth contemporain. Celui d’avant l’explosion du port, dans son lien particulier avec la France, sa langue et sa culture, et son relent colonial : « ce pays sans foi ni loi », où « chacun invente son propre fonctionnement ». Line, la narratrice, est la directrice du théâtre de Beyrouth. Elle le considère comme un lieu dédié à la parole publique, doté d’une mission humaniste et démocratique, expression de l’altérité et de la résistance. Le choix du théâtre comme lieu de l’action peut relever d’une mise en abyme, dans un Liban qui est le « théâtre » de guerres et de troubles, un Liban qui se tient et se contient comme il le peut, entre Israël et Syrie, guerre et paix. Les questions de la vérité et du mensonge, de l’apparence et de l’authenticité, voire de l’innocence, y sont posées, insistantes et cruciales.

L’amour est, en référence au titre, ce qui anime la narratrice. Un amour aussi bien universel que passionnel. Il se cristallise en un projet, véritable centre de gravité du roman : donner la parole sur scène à un trio de migrants syriens. Ils sont invités à y raconter leur histoire, point de départ d’un dialogue avec les autochtones, favorisant l’intercompréhension, ce sel de l’espérance, sinon de l’espoir. Amour et projet possible ou impossible ? Telle est la question que se pose le lecteur, de chapitre en chapitre. Ces derniers épousent le déploiement de la pensée, au plus près de l’intimité et de la conviction de la narratrice. 

Un support de réflexion

Ce projet et cette passion font naître cet « empire » signalé par le titre, au sens d’une force qui s’exerce sur Line, et auquel elle ne peut résister. Il peut également être considéré comme un espace dans lequel pourrait régner la paix et la fraternité. Cet empire est à la mesure et la démesure de cette femme debout, libre, actrice solitaire du quotidien.

L’écriture est ciselée, faite de phrases courtes et haletantes, pour l’action, longues et sinueuses pour la narration. Des ponctuations finales, de chapitre en chapitre, claquent comme des affirmations, définitives, voire des proverbes, des bribes de poèmes, qui arrêtent et densifient la lecture : « Le Liban pue et toi, tu rêves de la grande danse de la fraternité » ; « L’important n’est pas l’histoire, mais comment on se la raconte », etc.

L’ensemble du roman se lit comme une philosophie de vie, une quête de sagesse, sans pathos ni emphase, mais concrète et à l’échelle d’un individu. Ce dernier, incarné par Line, ne fuit pas ses responsabilités, mais tente de mettre en cohérence pensées, paroles et actes, et de les ajuster aux situations. Ce troisième roman de Yasmine Char est un support de réflexion précieux. Il permet d’identifier sans les simplifier les ressorts les plus troublants et douloureux de notre temps.

FLORENCE LETHURGEZ

L’amour comme un empire, de Yasmine Char
Gallimard, collection Blanche – 20,50 €

L’Éden : de l’inconfort au cinéma 

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L'Eden © Pyramide films

Au milieu de nulle part, dans la forêt tropicale, des adolescents vêtus de la même tenue verte, travaillent, nettoyant ce qui a dû être une piscine. On les voit ensuite psalmodier une prière sous la houlette d’un adulte. Où est-on ? Pourquoi sont-ils là ? On va le savoir dès l’arrivée de nouveaux garçons, venant de différentes prisons de Colombie. C’est un centre de détention pour mineurs délinquants, encadrés par Alvaro (Miguel Viera) qui croit à la vertu de séances de yoga et de prières chamaniques pour les « sauver ». Ils doivent travailler dur à la restauration d’une ancienne hacienda et le garde chiourme Godoy (Diego Rincon) y veille. 

Parmi eux, le taiseux Eliú (Jhojan Estiven Jimenez) qui, ayant voulu s’attaquer à son père, sous l’emprise de la drogue, a tué un autre homme, l’Invisible, dont on n’a pas retrouvé le corps. Eliú semble prêt à laisser « la terre absorber ce qui est négatif », ce que martèle Alvaro chaque jour. L’arrivée dans le camp de son ancien complice, El Mono (Maicol Andrés Jimenez Zarabanda), va le faire replonger dans ses démons. Car El Mono, remplissant un formulaire, se définit lui-même comme « voleur, escroc, bandit, assassin, toxicomane et criminel » et ne croit à aucune rédemption.

Une histoire de génération

L’Éden d’Andrés Ramírez Pulido n’est pas un film confortable avec sa palette chromatique sombre, ses plans de nuit. Dans cette prison à ciel ouvert, les corps adolescents s’épuisent à abattre des arbres, à débroussailler. Nul sourire sur ces visages fermés. Ces adolescents qui n’ont connu que misère, drogue, coups dans leur propre famille, comment pourraient-ils croire à ce « nouveau foyer » que leur propose Alvaro. « Dans cette vie, il faut être prêt à perdre ou à gagner. C’est la base ! », dit El Mono. Eliú peut-il gagner ? La caméra du directeur de la photo Balthazar Lab, qui éclaire magnifiquement le visage de Jhojan Estiven Jimenez, permet d’espérer pour le personnage qu’il incarne avec une grande justesse, un voyage vers la lumière.

Et au réalisateur de préciser : « L’Éden est l’histoire d’un adolescent et à travers lui de toute une génération qui entretient une relation de haine et de mort avec leurs pères, une génération abandonnée qui, sans s’en rendre compte, s’inscrit dans un cercle de violence héritée. Comment un enfant peut-il se détacher d’une violence imprégnée dans sa nature ? Comment se débarrasser de ces héritages immatériels de nos parents qui nous hantent chaque jour ? »

ANNIE GAVA

L’Éden, d’Andrés Ramírez Pulido 
En salle depuis le 22 mars
Le film a obtenu le Grand Prix de la 61e Semaine de la Critique et le prix SACD. 

Les lettres animées de Murakami

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Saules aveugles, femme endormie © Gebeka

On est à Tokyo en 2011. La terre vient de trembler et un tsunami a submergé la côte pacifique du Japon à 300 kilomètres de là. Depuis cinq jours, Kyoko suit à la télé les opérations de secours. Elle ne parle plus à Komura, son mari qu’elle quitte avec ces mots qui reviendront au fil des chapitres comme un refrain terrible : « vivre avec toi, c’est comme vivre avec une bulle d’air ». Leur chat, qui porte le même nom que le premier amour de Kyoko mort dans un accident de moto, disparaît. Komura, désemparé, demande un congé à la banque où il travaille et part pour le nord du pays, chargé par un collègue quelque peu louche de livrer une mystérieuse boîte noire. Un de ses subalternes, Katagiri, agent de recouvrement maltraité par son patron et sa sœur, trouve, en rentrant chez lui, une grenouille géante : Frog. Le volubile batracien vert pomme, qui cite Nietzche et Hemingway, lui propose de sauver Tokyo de l’apocalypse sismique imminente provoquée par Worm, un ver de terre tout aussi géant, réveillé par l’agitation écocide des hommes. 

Ce qui pourrait sembler décousu et farfelu se révèle, grâce au talent de compositeur de Pierre Földes, une partition savante et captivante qui entrelace les motifs. Dans cette promenade graphique, Kyoko, Komura, Katagiri (serait-ce un clin d’œil à Kafka ?), Frog et le chat traversent ces récits où rêves et réalités, présents et passés, cohabitent, tous pluriels. Quand les vies s’écroulent, au-dessous des ruines, quelque chose peut-il encore être sauvé ? Et la dernière vérité ne se cache-t-elle pas dans la boîte noire après les crashs ?

Vibrant
Les personnages de Saules aveugles, femme endormie prennent conscience que leur vie n’est pas celle qui leur correspond. Un signal d’alarme, déclenché par le traumatisme du tremblement de terre, déclinant ses métaphores. Des failles anciennes se rouvrent, la croûte sociale se fissure et les répliques telluriques secouent les âmes. Nos antihéros se trouvent dans un entre-deux, flottant entre rêves éveillés et veille somnambule. Le réalisateur affirme que l’animation lui permet ce décalage avec la réalité qui lui était indispensable pour exprimer l’univers de Murakami : la ligne claire rencontre le flou de l’arrière-plan, les figurants deviennent des ombres ou se colorent en transparence, les décors se peaufinent ou se stylisent librement.

Dans une multiplicité de strates narratives, le spectateur se nourrit de l’intérieur, saisit des clés qu’on lui tend, ouvre ou non les portes, regarde… mais par avance, il est prévenu, comme Henri Fonda par John Wayne dans Fort Apache (une des nombreuses citations de Földes) : « Si vous avez pu voir des Indiens, c’est qu’ils n’étaient pas vraiment là ! »

ÉLISE PADOVANI

Saules aveugles, femme endormie, de Pierre Földes
En salle depuis le 22 mars

Au-dessus des barbelés

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Le grand cahier © DR

Depuis ses années de lycée, Léa Menahem a gardé le souvenir du choc ressenti à la lecture de l’œuvre d’Agota Kristof. Cette romancière hongroise qui, dans La trilogie des jumeaux, raconte l’histoire de Claus et Lucas, plongés dans la période douloureuse d’une guerre destructrice. Pas de nom de pays, pas de dates précises, mais des indices qui désignent l’enfer de la Seconde Guerre mondiale dans un pays de l’Est. Cette volonté de ne rien identifier donne plus de poids aux événements qui prennent une dimension universelle. 

Univers destructeur

Dans Le Grand Cahier, Léa Menahem a choisi de donner à sa création l’aspect d’un conte cruel centré autour de la méchante sorcière des récits qui font peur : c’est la grand-mère, formidable Cécile Bournay, à laquelle sa fille vient confier ses jumeaux pour les mettre à l’abri des périls de la guerre. Les deux comédiens, excellents Gaspard Liberelle et Jimmy Marais, se déplacent dans un ensemble parfait, habillés de costumes identiques, avec les mêmes gestes, les mêmes expressions selon une rigoureuse chorégraphie. Battus, traités de « fils de chienne », ils décident de s’endurcir, se livrant à des actes violents l’un sur l’autre, consignant leurs progrès dans un grand cahier et s’obligeant à oublier les mots de l’enfance et de l’amour. L’essentiel, pour eux, est de résister et de grandir dans un univers destructeur et indigne.

Au cours de leurs apprentissages, ils croisent des personnages hauts en couleurs dont plusieurs sont joués par Mikaël Treguer, caméléon extraordinaire, qui les assume avec une parfaite maîtrise, aidé par les masques délicats de Patricia Gattepaille – on ne les voit pas tout de suite tant ils se fondent dans le visage. De courts tableaux se succèdent dans une astucieuse scénographie de Delphine Sabouraud, qui a installé des panneaux translucides permettant entrées et sorties, jeux de clair-obscur, intrusions du dehors avec, notamment à la fin, la présence inquiétante de barbelés concentrationnaires.

CHRIS BOURGUE

Le Grand Cahier a été joué du 15 au 18 mars au Théâtre Joliette, Marseille. 

Le Suicidé, l’ire aux éclats  

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TEATER - LE SUICIDÉ, VAUDEVILLE SAUVIÉTIQUE of Nicolaï Erdman directed by Jean Bellorini, at the Theatre National Populaire, december 2022. With François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Julien Gaspar-Oliveri, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Damien Zanoly and Tatiana Frolova. THEATRE - LE SUICIDÉ, VAUDEVILLE SAUVIÉTIQUE de Nicolaï Erdman, mise en scene par Jean Bellorini, au Theatre National Populaire, decembre 2022. Avec François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Julien Gaspar-Oliveri, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Damien Zanoly et Tatiana Frolova.

Il a beau avoir accolé au titre de la pièce la mention « vaudeville soviétique », Jean Bellorini donne à sa nouvelle mise en scène du Suicidé, du censuré et banni Nicolaï Erdman, une gravité politique aux résonances dramatiquement actuelles. La pièce de l’auteur russe brosse un tableau éperdument drôle et sans concession de la machine à broyer soviétique. Sémione Sémionovitch Podsekalnikov, immense François Deblock, met le doigt dans l’engrenage d’une rumeur qui lui prête un dessein suicidaire. En quête d’un sens à sa vie, ce chômeur du début de l’ère stalinienne est sur le point de se laisser convaincre de donner un sens à sa mort. Cette dernière, pour gagner en noblesse, doit, selon une panoplie de lobbyistes avant l’heure, devenir l’étendard d’une cause et transformer ainsi le geste désespéré du défunt en acte héroïque. Qu’ils représentent en la caricaturant l’intelligentsia, le monde des arts, la religion, la révolution…, chacun et chacune rivalisent d’arguments pour obtenir gain de cause et servir des intérêts claniques.  

De ce défilé de manipulateurs-influenceurs de peu de vertu, Jean Bellorini, assisté de Véronique Chazal à la scénographie, créé un manège désenchanté dans lequel se succèdent ou s’empilent des scènes magistralement rythmées. Parmi lesquelles un prétendu dernier repas entre beuverie et imagerie biblique et des funérailles loufoques. Jouant sur la fluidité entre des espaces scéniques variés, le directeur du TNP de Villeurbanne excelle dans sa construction duale de l’œuvre, alliant force comique et poétique, musiciens sur le plateau et déplacements des corps quasi-chorégraphiques, passages vidéo filmés en noir blanc et costumes multicolores (imaginés une fois de plus par Macha Makeïeff), satire politique et portée philosophique. 

Mais ce Suicidé aurait pu se contenter de rester une pièce qui, tout en dénonçant la mécanique stalinienne, ébranle toutes les logiques d’oppression, quelle que soit l’époque et le pays. Deux passages implacables lui donnent une dimension plus large encore. Le premier quand le spectateur entend la voix de la metteure en scène russe Tatiana Frolova, exilée à Lyon, lisant la lettre que Mikhaïl Boulgakov écrivit en 1938 à Staline demandant la réhabilitation d’Erdman. Le second est un message vidéo posté sur les réseaux sociaux par son compatriote Ivan Petunin, rappeur de 27 ans qui, refusant de tuer ses frères humains d’Ukraine et la mobilisation générale imposée par Vladimir Poutine, se jette par une fenêtre de son immeuble. Un « suicidé » réel rappelant combien la vie et l’art peuvent être parmi les outils les plus glaçants pour dénoncer la guerre et la tyrannie.

LUDOVIC TOMAS

Le Suicidé, vaudeville soviétique a été joué du 16 au 18 mars, à La Criée, théâtre national de Marseille.

Jeux de coulisses

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Opening Night © Marcos Ibanez, Albert Pons

C’est à un discours étrange que se livre Mònica Almirall en ouverture du spectacle, affublée d’une robe à crinoline et d’un immense bouquet de roses rouges. Elle le délie en français en direction du public. Aux remerciements de rigueur succèdent des échappées plus ou moins familières, que l’on sent de plus en plus mues par l’impossibilité, pour cette cantatrice à l’émotion tangible, de quitter la scène. 

Chorégraphie envoûtante

On pourra regretter qu’au fil du spectacle ces textes conçus par Carmina S. Belda, Violetta Gil et Celso Giménez peinent parfois à prendre forme. Et ce pour des raisons techniques, soit la conception sonore très immersive et inspirée de Juan Cristóbal Saavedra mais laissant peu d’espace à la parole, ou encore la difficulté d’entendre toutes les phrases prononcées avec un certes fort charmant accent espagnol. Mais aussi pour des raisons de lisibilité et de volume des textes en regard du fil conducteur de ce pourtant très beau Opening Night. Car peu importe, au fond, le propos qui trouve vraisemblablement son substrat littéraire dans le chef-d’œuvre homonyme de Cassavetes. Ce sont finalement les images, la scénographie fourmillante conçue par Max Glaenzel et surtout la chorégraphie envoûtante de Marcos Morau qui marquent les esprits et les rétines. 

À l’instar de ces décors montrant l’envers d’une scène, ses à-côtés, ses tâtonnements, les gestes des danseurs se font saccadés, prennent leur élan pour mieux se rétrograder, fluctuent en torsions de chaque membre, chaque buste. Cette ode au backstage trouve dans ses interprètes des échos inédits. Les corps plus enfantins de Núria Navarra et Marina Rodríguez se révèlent souples et mobiles ; celui, plus androgyne et musculeux de Lorena Nogal lui permet d’explorer un autre registre. Les hommes – Shay Partush et Valentin Goniot – se révèlent moins objets d’expérimentations que vecteurs de rythme. Pour un résultat d’une redoutable organicité. 

SUZANNE CANESSA

Opening night a été donné les 17 et 18 mars au Pavillon Noir, Aix-en-Provence.

Frac : un nouveau nom et une nouvelle vision 

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Le bâtiment de 5 400m2 orné de 1700 panneaux de verre a été dessiné par l'architecte japonais Kengo Kuma © Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur/JC Lett

Zébuline. Pourquoi fêter les dix ans du bâtiment sachant que le Frac existe depuis 1983, d’abord dans le quartier du Panier et aujourd’hui à la Joliette ? Quels sont les enjeux ?

Caroline Pozmentier-Sportich. L’année 2023 marque les quarante ans d’une politique culturelle souhaitée plus décentralisée. Elle permet de faire un bilan et de se projeter sur le Frac de demain. Force est de constater aujourd’hui que le Frac, qui a œuvré à structurer le monde de l’art contemporain sur ses territoires, a besoin de plus de visibilité et de notoriété au niveau local ou national alors même que c’est un modèle envié dans le monde entier. Il correspond à notre ambition de rayonnement culturel avec des enjeux de démocratisation culturelle puisque ses missions d’éducation et de sensibilisation à l’art contemporain font partie de son ADN. Fêter ses quarante ans, c’est relever encore plus sa responsabilité sociale et sociétale. Nous voyons combien l’art contemporain interroge, bouscule, et doit permettre toujours plus de dialogue, de vision et de transversalité. Nous avons également une responsabilité patrimoniale qui est la collection (1600 œuvres). Il y a dix ans on était sur des Frac de deuxième génération, avec la création du bâtiment par Kengo Kuma, mais une fois qu’on a créé un fonds, constitué une collection et bâti un lieu avec un geste architectural fort, il faut penser aux dix ans à venir. Il est important aujourd’hui de s’inscrire dans une dynamique nationale.

Le changement de nom correspond-il à une ambition généralisée ou à une initiative régionale ?

Muriel Enjalran. On constate au niveau national que l’acronyme, quarante ans après, est encore mal connu. Se pose aussi la question de l’identification du bâtiment au cœur de Marseille. On propose cette nouvelle appellation « Frac Sud – Cité de l’art contemporain » pour répondre à ce double objectif : rendre nos missions plus compréhensibles par le public et mieux l’ancrer dans la ville et son quartier. Cela permettra peut-être à d’autres Frac de changer de nom, voire d’abandonner l’acronyme bien que ce soit un label. On anticipe effectivement une réflexion plus générale.

« 40 ans après, l’acronyme est encore mal connu »

Cela implique-t-il de nouveaux projets artistiques qui ne faisaient pas partie de ses missions premières ?

M.E. L’idée est de mettre en lumière notre ADN et les particularismes de nos missions à travers des projets qui vont faire comprendre au public à quel endroit on agit. L’année va se découper en trois séquences. La première se déroulera dans nos murs,avec les expositions d’un artiste d’envergure internationale (Hamish Fulton) et de deux jeunes artistes diplômés de la Villa Arson (Liv Jourdan et Mathis Pettenati) dont ce sera la première exposition dans un lieu institutionnel. Nous valoriserons sous un angle original et ludique notre collection qui est encore mal connue car elle se donne à voir de manière fragmentaire sur notre territoire. Elle sera réunie dans un ensemble qui racontera une histoire au public, c’est le projet Solaris. Cette année anniversaire se déploie également hors les murs avec l’Olympiade culturelle, à la fois dans les établissement scolaires avec des projets atour de la collection et des interventions d’artistes, et dans des centres d’entraînement labellisés olympiques pour des résidences insolites. Le premier projet se déroulera entre le Cap d’Ail, Istres et Beaulieu-sur-Mer en compagnie de Camille Holz qui suivra les jeunes pendant le tournoi de tennis Open Junior et exposera ses œuvres au Musée national du sport à Nice. L’idée est de faire société avec le sport qui participe de la construction d’une culture commune et de la cohésion du tissu social.

À ce propos, le projet de biennale de la culture à La Joliette réapparait, de quoi s’agit-il ?

C .P-S. Tout l’intérêt de ce projet est de faire rayonner le Frac en tant que porteur et fédérateur du territoire. Il correspond à l’évolution du quartier, à ce besoin de perméabilité des habitants avec son environnement économique et culturel. On sait bien qu’aujourd’hui certaines villes sont identifiées sur leur travail autour de l’art contemporain et de l’espace public, qu’elles ont réussi leur transformation et le dialogue dans les quartiers grâce au rassemblement autour de l’œuvre et de l’artiste. 

Une réflexion avait déjà eu lieu sur le rassemblement de tous les acteurs de La Joliette…

C .P-S. Il y a eu le J5 au moment de 2013, mais l’initiative s’est un peu essoufflée par manque de fédération transversale de toutes les communautés du quartier. Le message est que l’on ne construit pas une biennale comme on les connaît, type Manifesta, on est ici dans une dimension de co-construction, de programmation partagée avec le voisinage, de réappropriation de l’art contemporain par chacun. L’art contemporain est souvent présenté comme réservé à une élite éloignée du quotidien, là, ça part du terrain, de tous ceux qui font vivre le quartier.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

Week-end d’ouverture
Pour célébrer son double anniversaire, le Frac ouvrait ses portes gratuitement le 25 mars. Deux expositions sont à découvrir : A Walking Artist d’Hamish Fulton et Solaris, une installation issue d’œuvres de sa collection. Nous reviendrons plus en détail sur ces expositions. 
fracsud.org

Mariage à la grecque

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Johan Papaconstantino © X-DR

Il a grandi à La Rose, venait faire ses courses au Merlan mais n’avait encore jamais mis les pieds au Zef. Le 15 mars dernier, dans le cadre du festival Avec Le Temps, il y lançait sa tournée, à guichets fermés. Rencontre avec Johan Papaconstantino, l’artiste marseillais dont tout le monde parle.


Zébuline. La pochette de votre premier album, Premier degré, est un plan serré sur le ventre bien rond de votre conjointe enceinte de votre premier enfant. Pourquoi cette image assez intime ?
Johan Papaconstantino.
Je savais déjà que je voulais appeler l’album Premier degré avant d’avoir l’image. Je trouve que cela résonne bien avec cette photo et donne un sens de lecture que je n’avais pas vu au départ : la parentalité, la responsabilité. « Premier degré » est aussi une manière drôle de parler de choses sérieuses, d’amener le sujet avec un peu de légèreté. Enfin, « sérieuses »… ce sont la plupart du temps des histoires d’amour. Et j’aime bien penser que l’amour et les émotions sont des choses au premier degré. 

Et vous, êtes-vous un artiste à prendre au premier degré ?
Ce n’est pas à moi de choisir. J’essaye de faire de la musique le plus honnêtement possible, avec le plus d’authenticité possible. Ce qui n’empêche pas d’être drôle ou léger.

Pourquoi l’héritage culturel grec de votre père est-il si marqué dans vos compositions ?
C’est imprimé en moi. J’écoute ces musiques depuis bébé. Mais c’est quelque chose que je ne partageais pas avec mes collègues au collège ou au lycée parce que c’était très personnel. Si j’avais fait écouter ça à mes potes, ils n’auraient pas eu les codes pour apprécier vraiment le truc. Je ne l’avais pas formulé mais je pense qu’aujourd’hui, j’essaie de le partager avec plus de gens. Et c’est naturel pour moi de le faire.

Pensez-vous que l’usage de l’autotune soit devenu une condition pour séduire la jeune génération ?
C’est mon paradoxe et je me garderais de trouver une logique à tout ça. C’est un outil comme l’était la distorsion sur les guitares dans les années 1970. Il y a des sonorités qui me parlent, j’ai aussi grandi avec Daft Punk. C’est générationnel, je ne sais pas comment ça va évoluer. Pour l’instant je l’utilise, mais peut-être qu’un jour j’arriverais à chanter ! [rires]

L’indolence voire la nonchalance que vous dégagez vous ressemble-t-elle vraiment ?
J’imagine. En tous les cas, je n’ai pas travaillé une posture. La timidité ressemble parfois à la nonchalance. On ne peut pas se cacher quand on commence à se montrer !

Vous considérez-vous autant peintre que musicien ?
Oui, même si là je ne peins plus depuis un petit moment parce que je voulais aller au bout de cet album. J’ai mis du temps à le finir parce que je l’ai pris très à cœur et j’ai tout fait tout seul.

Laquelle de ces deux disciplines artistiques influe le plus l’autre ?
Ça se croise. J’aime écrire de façon imagée. Et il y a une approche picturale dans mes clips.

Avec la sortie de ce premier album, tout semble s’accélérer pour vous. Cette montée en puissance de votre carrière vous fait-elle craindre un changement de vie radical ?
C’est radical dans le sens où j’enchaîne des dates de tournée et je n’avais jamais fait ça. C’est la première fois que j’ai un calendrier jusqu’à la fin de l’année. Je vais voir comment je vais le vivre. Ça demande de connaître ses limites. J’essaye de positiver tout ça parce que j’ai très envie de défendre cet album.

Marseille est devenu une ville à la mode. Pensez-vous que cela contribue à l’engouement que vous rencontrez ?
Je ne sais pas mais sûrement. Pour moi, ce n’est pas un business plan.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR LUDOVIC TOMAS

Premier Degré, de Johan Papaconstantino
Animal63

Théâtre du Maquis : 40 ans de résistance   

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Pit Goedert et Florence Hautier dans _Comédie entre les murs_ de Jean-Philippe Domecq, une crétion de 1992

Zébuline. Quarante ans de théâtre, ça se fête en effet ! Comment tout a été décidé ? 

Pierre Béziers. Cette célébration a été décidée assez tard, même si l’idée a été forgée durant les années de pandémie. On le fait avec nos moyens qui ne sont guère importants malgré les aides fidèles de la ville d’Aix-en-Provence et du département. Bien sûr ce sera un peu au-dessus de nos moyens, comme d’habitude [rires]. Sur les quarante spectacles que l’on a construits, certains ont vieilli, tout ne mérite pas d’être gardé, mais j’ai envie de reprendre Baga d’après le roman de Robert Pinget. C’est un texte que j’ai peu joué et que j’aime beaucoup. Elle est sans doute dans l’air du temps, tout comme Et l’acier s’envole aussi qui va ouvrir cette fête théâtrale, en écho involontaire et terrible à la guerre en Ukraine. Nous sommes très heureux de reprendre ce spectacle à l’Ouvre-Boîte. Ensuite, on va monter une sorte de cabaret avec les chansons de scène que nous avons composées au fil des années pour raconter l’histoire du Maquis en quatre soirées, chacune reprenant dix ans de la troupe. Le tout est regroupé sous le titre générique Seule la légende est vraie. Le mensonge est assumé, l’important n’est pas ici la vérité exacte, mais l’histoire que nous créons. Nous réinventons notre histoire… personne ne devrait être coincé dans ses origines.

Quelle évolution en quarante ans ?

On a vieilli [rires]. Mais les principes restent toujours les mêmes. Il s’agit de faire un théâtre d’acteurs. Les comédiens sont libres de leurs mouvements. On discute beaucoup et la mise en scène découle toujours d’une écriture de plateau. Nous ne nous ancrons pas dans un théâtre de l’intime ou de l’introspection, mais plutôt dans un théâtre de la relation avec les personnages et le public. On a évolué de plus en plus dans ce sillon, en s’appuyant de plus en plus sur le public et de moins en moins derrière le quatrième mur. Aujourd’hui, pour ces quarante ans, on se replonge dans les dossiers, les vidéos, les images. C’est très émouvant et nous souhaitons partager cette émotion avec le public.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Et l’acier s’envole aussi
Du 24 au 26 mars
Seule la légende est vraie
Du 10 au 13 mai
L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence
04 42 38 94 38 
theatredumaquis.com