dimanche 22 février 2026
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Fééries romantiques

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Renaud Capuçon © Simon Fowler

On ne retient souvent de Barber que son Adagio tendre et archaïsant. Le compositeur américain s’est pourtant frotté à différents registres et différentes formes, dont son à peine moins célèbre Concerto pour violon, virtuose et touffu à souhait. Sur ces pages hybrides, entre mélancolie néo-romantique et éclat moderniste, le plus célèbre des violonistes français n’a pas démérité. L’émotion de Renaud Capuçon est en effet tangible dès son entrée sur scène : l’oreille tantôt collée à son instrument comme celle d’un jeune premier, tantôt tournée avec émoi vers l’orchestre, il fait entendre la mélodie dans toute sa tendre mélancolie sans rien sacrifier de sa fraîcheur. Le dialogue avec l’orchestre est constant, et la complicité avec la cheffe Debora Waldman tangible, jusqu’à la synchronisation de pizzicati et d’accords piqués au piano, irréprochable. Sollicitée sous toutes les coutures, la phalange avignonnaise révèle des pupitres investis, dans ses tutti,très affûtés, comme dans ses parties solistes. Et notamment sur le hautbois solo de Frédérique Constantini,particulièrement sollicité.

Le reste du programme, endossé par l’orchestre et sa cheffe, est également remarquable. L’ouverture de La Belle Mélusine, opéra de Félix Mendelssohn placé sous le signe du conte et de la féérie, se révèle éthérée à souhait. Les contours se font plus tranchants sur la Symphonie n°3 de Louise Farrenc, compositrice oubliée à laquelle la cheffe rend régulièrement hommage, elle qui s’attelle chaque saison à remettre en lumière les oubliées de l’Histoire. Si la parenté avec le style épuré et lyrique de Mendelssohn saute aux oreilles, c’est plutôt à l’avantage de Farrenc : la finesse des mélodies et la richesse des timbres sollicités en font décidément un mètre étalon du genre. Quasi complète, la salle de l’Opéra regorge de publics de différents horizons : jeunes et moins jeunes, enthousiastes au point d’applaudir chaleureusement, y compris entre les mouvements et bien après les saluts.

SUZANNE CANESSA

Ce concert a été donné le 7 février à l’Opéra Grand Avignon.

À venir
9 février à 11 heures au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

« Je suis le vent » fait-il Fosse route ?

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Je suis le vent © Tim Wouters

Au Bois de l’Aune, les TG Stan, acronyme de Stop Thinking About Names, sont un peu comme à la maison. Invités réguliers, ils reviennent quasiment chaque année avec des propositions différentes mais toujours intéressantes, unissant propos et forme en spectacles d’une belle intensité. Parfois se font jour des projets annexes, demandant une configuration moins importante, c’est le cas de Je suis le vent de l’auteur norvégien Jon Fosse que Matthias de Koning et Damiaan De Schrijver ont traduit avec Maaike van Rijn et ont porté à la scène.

Sur le plateau, ils sont deux, pendant des clochards de la pièce de Beckett En attendant Godot, eux aussi discourent, sans doute avec moins de subtilité que Vladimir et Estragon, mais avec une dimension tragique supplémentaire, l’un des protagonistes a choisi de mourir. L’Un et l’Autre, ils n’ont pas d’autres noms, sont déjà installés sur deux chaises lorsque le public entre. L’Autre fume un cigare, et humecte sa longue barbe de parfum tandis que l’Un caresse son crâne chauve et boit avec une maladresse étudiée une canette de Coca, dans un décor dépouillé jonché de quelques bouteilles plastique et de canettes. Le texte en néerlandais est traduit en larges caractères sur la toile tendue derrière les protagonistes. « Ik » (« je » en français) est le premier mot de la pièce. Les deux compères se retournent pour vérifier la traduction affichée jouant avec le public en une connivence rapidement nouée.

Des trouvailles ingénieuses

Sans doute, la relation brillante avec les spectateurs qui se laissent mener par la fantaisie des mimiques, des intonations et des silences, nuit à la tension dramatique et au contenu tragique de la pièce. La lourdeur ressentie par l’Un qui est désespéré de sa relation au monde, – il se sent devenir aussi lourd si ce n’est davantage que les rochers gris émergeant des eaux (les deux personnages voguent sur un bateau à la voile déchirée, du moins on le devine) -, s’oppose à la légèreté à laquelle il aspire. La profondeur du propos est gommée par les clowneries et perd sa puissance existentielle. Certes, selon les instructions de l’auteur, « l’action aussi est inventée, imaginée, elle ne doit pas être accomplie, mais rester imaginaire », cependant la teneur tragique de la mort choisie n’est pas anodine, pas plus que le mal-être de l’Un qui le pousse à se jeter à l’eau, refuser la gaffe que lui tend désespérément l’Autre.

Le français est employé lorsque l’Autre se retrouve seul et raconte, désemparé, la disparition de l’Un, abandonnant le langage qui les reliait pour celui, plus intime, qu’il est le seul à manier correctement et à comprendre. Cette volte fait partie des trouvailles ingénieuses de la mise en scène. Le suicide apparaît ici héritier de la pensée d’un Cioran, vécu comme une délivrance, une conquête de la légèreté, bref, l’expression de l’ultime liberté humaine. Entourés de néant avec le brouillard qui peu à peu envahit leurs descriptions, les deux hommes évoquent les plaisirs de la vie, « c’est quand même bien de vivre non ? », la vacuité du vocabulaire dont ils usent, « ce ne sont que des mots des choses que l’on dit », mais ce que recouvrent ces mots est dépourvu d’existence…

Si le clown est le symbole du tragique, les allusions à Francis Blanche (« je peux le faire ») ou à Laurel et Hardy dont un extrait de film est passé à la fin, après la mort de l’Un, tandis que l’on voit les pieds des acteurs danser des claquettes, sont alors intéressants, mais la distanciation qui aurait dû s’établir entre poésie, humour et désespoir, n’y est pas et c’est dommage, car les comédiens sont excellents. « Maintenant je suis parti. Je suis parti avec le vent. Je suis le vent. » (Jon Fosse). Malgré le charme indéniable de ce moment de théâtre, on aurait aimé garder en mémoire la puissante tension dramatique que l’œuvre réclamait…

MARYVONNE COLOMBANI

Je suis le vent a été donné les 26 et 27 janvier au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Les affameurs

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On l’a suffisamment entendu pour le croire, la guerre en Ukraine est largement responsable de l’explosion des prix. Celui du blé comme celui du gaz. Mais il y a des « nouvelles » que l’on entend moins : si l’inflation bat des records, c’est aussi parce qu’elle est aidée par la spéculation. Particulièrement sur les matières premières agricoles. Car bien entendu, à l’époque formidable dans laquelle nous vivons, ces produits essentiels pour notre alimentation sont cotés en bourse. Et des acteurs purement financiers, à défaut de s’épuiser au travail, boursicotent avec nos estomacs. Banques, fonds d’investissement, établissements de crédit font mumuse avec le marché et se gavent sur le dos de la crise alimentaire. Investir au bon moment, quand les cours commencent juste à grimper, et revendre plus cher, beaucoup plus cher, pour encaisser les plus-values. Le principe est vieux comme le capitalisme. Et aussi immoral que lui. Quelques fins observateurs ont pu constater que ces profiteurs sans foi ni loi ressemblent fortement à ceux qui nous ont déjà mis dans la mouise en 2008. Pourquoi se priveraient-ils ? On les laisse faire. Mieux : on les couvre. Parfois l’Union européenne ou de grandes institutions internationales pseudo-régulatrices montrent les dents. Mais c’est souvent pour de rire. Et comme on n’arrête pas le progrès – pas le social, l’autre – ce sont les ordinateurs qui font le sale boulot. Un algorithme, ça n’a pas de scrupules, c’est l’avantage. On appelle ça le trading à haute fréquence et il paraît que c’est sain pour le marché. Ils seraient quatre dans le monde à se répartir le gâteau dont le groupe Louis Dreyfus, entreprise tentaculaire mais toujours familiale bien connue des supporters de l’OM et impliquée dans le scandale des Paradise Papers en 2017. Elle, n’est toujours pas cotée en bourse. Pas folle la guêpe.
Selon certains experts, ces pratiques spéculatives pèseraient pour près de 40% dans la hausse des prix des matières premières. Vous reprendrez bien un chèque énergie ?

LUDOVIC TOMAS

Universelles cornemuses !

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Cornemuses alchimiques Correns © MC

Éric Montbel, saxophoniste de jazz, eut le coup de foudre à dix-sept ans, l’âge où l’on n’est guère sérieux, pour la cornemuse. « Pour se démarquer, c’est parfait, sourit-il ! c’est un instrument insupportable et adorable ». En résidence au Chantier de Correns, ce compositeur, chercheur, docteur en ethnomusicologie, jouait au sein du Babeloni Quartet, formation composée de musiciens inventifs, Yvon Bayer, sonneur* et danseur, Marc Anthony et sa vielle à roue acoustique et Nicola Marinoni, percussions et bruitages.

Se rencontraient sur scène les mélodies, toutes des créations, dont les motifs plongeaient dans l’humus des musiques traditionnelles, et les œuvres filmées de peintres. Le combat de Carnaval et Carême de Pieter Brueghel l’Ancienet Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, en un voyage qui soulignait les détails, découvrant dans le foisonnement des œuvres les représentations allégoriques ou simplement pittoresques de la cornemuse. Les airs et les rythmes s’accordent avec le jeu des images, les nappes électroniques de la vielle dessinent des atmosphères d’autres mondes, l’époustouflant duo de guimbardes répond à la riche palette du udu et aux infinies variations des cornemuses (chacune accordée différemment, permettant de passer des tonalités majeures à mineures avec finesse).

La danse d’Yvon Bayer vient transcrire l’esprit de fête véhiculé par les ritournelles de village, entraînante d’abord, « aux bras » d’une robe rouge, puis surlignant les pauses des danseurs en les figeant au cœur de leurs tournoiements par des arrêts sur image tout droit sortis de l’œuvre de Brueghel. C’est une conclusion stellaire portée par les vagues oniriques de la vielle qui nous emporte dans la dimension métaphysique des compositions. Jonction émouvante entre la matière organique et l’élan spirituel.

MARYVONNE COLOMBANI

Les Cornemuses alchimiques ont été jouées le 27 janvier à La Fraternelle, Correns.

A venir
10 février
Vélo Théâtre, Apt

À gauche, l’heure des choix

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Des événements politiques mineurs en apparence peuvent entraîner des conséquences plus déterminantes qu’il n’y paraît. Ainsi la victoire de deux candidats de la Nupes – l’un face au RN et l’autre face à la majorité présidentielle – dans le cadre des trois élections législatives partielles, dimanche dernier, n’est peut-être si anodin. Encore faut-il comprendre le désir de gauche dans ce pays… Et la déception qu’elle peut susciter quand elle n’est pas, dans sa diversité, à la hauteur des attentes populaires.
À Marseille, le week-end dernier, le congrès du Parti socialiste a fait mine d’enterrer la hache de guerre, actant la victoire de la stratégie d’ancrage et de rassemblement à gauche portée par Olivier Faure. Si la réélection du premier secrétaire sortant est définitivement actée, son orientation risque de devoir mettre de l’eau (de rose) dans son vin. Flanqué d’un premier secrétaire délégué qui contestait le résultat des urnes internes quelques jours plus tôt et d’une présidente du conseil national ouvertement hostile, Olivier Faure aura-t-il les coudées franches pour défendre avec la même pugnacité la coalition parlementaire ? Un inter-groupe dominé numériquement par La France insoumise et qui provoque de l’urticaire à certains de ses camarades semblant regretter les égarements idéologiques de l’ère Hollande.
C’est également à Marseille que se tiendra le prochain congrès d’une autre formation importante de la Nupes, le Parti communiste français. Avant ce moment fort de la démocratie partidaire, les membres du parti plus que centenaire ont voté eux aussi, mais bien plus nettement, en faveur de la ligne de l’actuel secrétaire national, Fabien Roussel. Un dirigeant médiatiquement à l’aise, aux « punchlines » habiles pour animer le débat voire la controverse dans les rangs de la gauche mais pas toujours des plus enthousiastes à l’égard de l’hybride Nouvelle union populaire écologique et sociale. Dans ce contexte incertain quant à la pérennité d’une gauche solidement rassemblée, la Nupes connaitra-t-elle un nouveau printemps ? Au lendemain d’une mobilisation encore plus massive que la précédente contre le projet de réforme des retraites et à l’heure d’un front syndical uni comme rarement ces dernières années, prendre le risque d’une désagrégation serait une lourde responsabilité dans l’échec de la construction d’une alternative progressiste majoritaire pour le pays.

LUDOVIC TOMAS

Une vie de fureurs

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Sarrazine © Jean-Louis Fernandez

Enfant née d’une mère de 15 ans, abandonnée à la naissance, à Alger en 1937, Albertine Sarrazin avait été rapidement adoptée par un couple déjà âgé qui va s’installer à Aix-en-Provence alors qu’elle a une dizaine d’années. Elle y reçoit une éducation stricte et religieuse. Jugée trop indisciplinée, elle est placée dans une maison de correction. Après le bac, elle s’échappe, fait du stop jusqu’à Paris, se prostitue, vole pour vivre et commence à écrire. Avec une amie, elle tente un hold-up et blesse quelqu’un : elle est condamnée à sept ans de prison. En s’évadant elle se brise l’astragale qui donnera son titre à son roman le plus célèbre. C’est un certain Julien Sarrazin qui la sauve et la soigne. Lui aussi est en rupture avec la société. Ils se marient en 1959 et peuvent commencer leur vie de couple en 1967. Entre-temps, en 1964, Jean-Jacques Pauvert publie L’astragale et La cavale, textes dont il a apprécié l’originalité. Albertine a « enfin un nom » et aurait pu entrevoir une vie plus sage avec Julien… Mais une opération se passe mal à cause d’une erreur d’anesthésie et Albertine meurt en 1967.

Vrillée au coeur
C’est cette histoire inscrite dans la France traditionnelle des années 1950/60 que relate le spectacle écrit par Julie Rossello-Rochet. Elle y bouscule la chronologie pour offrir au personnage une présence extraordinaire, vivante et attachante, brûlant sa vie par les deux bouts. Son texte est riche et coloré, parsemé de citations des œuvres originales. Nelly Pulicani réussit un seule en scène exceptionnel. Elle arpente la bande de l’espace de jeu située entre les deux rangées des spectateurs, sollicitant leur adhésion, les faisant participer en leur confiant un objet ou en leur offrant une flûte de champagne. Son personnage l’habite totalement, et elle le défend bec et ongles. On admire sa prestation, car la metteuse en scène, Lucie Rébéré, ne l’a pas ménagée. Ne la fait-elle pas plonger dans une baignoire dès le début du spectacle, s’immerger complètement, comptant avec ses doigts les secondes qu’elle reste sous l’eau et y retournant souvent ? On s’interroge sur le parti-pris de cette baignoire, seul élément de décor, imposant. Si on se refuse à y voir un désir de pureté de la part d’Albertine, on peut y déceler une soif de liberté et d’authenticité vrillée au cœur. « Je marche » insiste-t-elle plusieurs fois. Son chemin s’est malheureusement brutalement arrêté.

CHRIS BOURGUE

Sarrazine, de la compagnie La Maison, s’est joué du 17 au 20 janvier au Théâtre Joliette, Marseille.

Dire le passé pour éclairer le présent

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C’est en 2009 qu’Ariane Bois découvre le camp des Milles. Avant sa réhabilitation et sa transformation en mémorial – en 2012, après plusieurs décennies de lutte acharnée, car il a bien failli être démoli. Un endroit sombre, angoissant, où flottait encore la poussière rouge des tuiles qu’on y fabriquait ; une poussière qui s’insinue partout et prend à la gorge. Ce camp de transit, d’internement puis de déportation en 1943 – le plus grand encore intact de France – est longtemps resté méconnu, malgré les 10 000 étrangers, en majorité juifs, qui y ont été détenus. Il est aujourd’hui un lieu de mémoire exceptionnel. Un lieu de réflexion aussi, qui permet de mieux saisir l’engrenage de l’horreur, mais également de mettre en lumière tous les gestes de résistance possibles.

Créer pour résister
De ce lieu qui l’a longtemps hantée, l’écrivaine a voulu garder la mémoire en le mettant au cœur de son roman tout récemment paru (12 janvier), Ce pays qu’on appelle vivre. Car il est particulier : il a vu passer de nombreux artistes et intellectuels, Max Ernst entre autres. La vie culturelle, la création continuaient d’y bouillonner malgré les affreuses conditions matérielles. En témoigne la fameuse Salle des Peintures. Créer pour résister, c’est ce que faisaient les internés. Créer pour qu’on n’oublie pas, c’est ce que fait Ariane Bois. Et l’on mesure, en suivant la visite qu’elle ponctue d’extraits de son roman, combien elle a œuvré pour intriquer les fils de sa fiction avec la réalité historique. Des lectures – en particulier celle de Le diable en France de Lion Feuchtwanger (à nouveau disponible au Livre de Poche) – de multiples rencontres avec Alain Chouraqui, le directeur de la Fondation du camp des Milles, et Odile Boyer, son adjointe, lui ont fourni le fonds documentaire indispensable à l’écriture d’un émouvant roman d’amour et de résistance.

Ariane Bois © F.R

Les salauds et les justes
Jeune caricaturiste de presse juif allemand, Leonard Stein a vu sa vie basculer quand Hitler est arrivé au pouvoir. Après un bref internement à Dachau, il a réussi à s’enfuir en Espagne d’abord, puis à se réfugier à Sanary-sur-Mer. Mais en 1940, il est arrêté par les gendarmes français et envoyé aux Milles. Dès lors, il n’aura qu’un but : sortir du camp, quels qu’en soient les moyens. Durant une des permissions accordées afin d’effectuer les démarches administratives nécessaires à l’obtention d’un visa pour quitter la France, il fait la connaissance à Marseille de Margot Keller, volontaire d’un réseau de sauvetage, juive elle aussi. Coup de foudre réciproque. Les deux amants affronteront le terrible été 42, le durcissement des lois antisémites, la désespérance qui mine les plus vaillants, les déportations de 1943. Dans ce roman riche en péripéties, en vaines tentatives, en espoirs déçus, en pertes mais aussi en retrouvailles, on rencontre Max Ernst, Max Schlesinger, Varian Fry. Le personnage de Leo est inspiré de l’artiste Franz Meyer. Une histoire qui souvent croise la grande, avec ses salauds et ses justes. Bref, un livre qu’on ne lâche pas, entraîné par le tempo rapide de chapitres brefs, d’événements saisissants, de personnages, réels ou fictifs, attachants. Et un roman engagé, pour que jamais ne revienne « le diable en France ». Ni ailleurs. 

Une visite et une lecture vivement conseillées par les temps qui courent.

FRED ROBERT

Ce pays qu'on appelle vivre, d’Ariane Bois 
Plon, 20,90 €

L’art de la surprise

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Café Zimmermann © Jean-Baptiste Millot

Folie de la jeunesse

L’ensemble Café Zimmermann,délaissant la musique baroque dans laquelle il excelle, aborde l’univers classique avec la même exigence et le même indéniable talent. Au programme, deux pièces de C.P.E. Bach et deux de Mozart qui admirait son prédécesseur. Enchâssé entre les œuvres de Bach, le Divertimento en fa majeur K138 écrit par Mozart alors qu’il n’avait que seize ans, sait être léger, « divertissement » oblige, et d’une fine élégance non dénuée de profondeur. Le pianiste Alexander Melnikov interprète sur piano-forte, cet instrument aux cordes frappées qui fait la jonction entre le clavicorde et le piano, le Concerto en sol majeur pour piano n° 17. L’utilisation de cet instrument nous rappelle que le « piano » de Mozart était bien l’ancêtre du piano actuel ! Même si le piano-forte, moins puissant que le piano, a du mal à passer la rampe et aurait mérité une petite sonorisation pour la grande salle dans laquelle il était invité. Néanmoins, le jeu très sûr du pianiste s’accorde à merveille aux variations de l’ensemble. Le clou du spectacle est sans nul doute le Concerto pour piano, clavecin et orchestre de C.P.E. Bach. « La seule œuvre à notre connaissance écrite spécifiquement pour ces deux instruments », sourit le violoniste Pablo Valetti, co-fondateur de l’ensemble avec la subtile claveciniste Céline Frisch. Et d’ajouter : « C.P.E. Bach l’a composée et il est mort… » Pépite de choix bissée avec enthousiasme !

La langue des poètes

Joanna Wos © Krzysztof Lipiński

Surprenant encore, le récital donné dans le cadre des Nuits pianistiques par la soprano colorature polonaise Joanna Wos, accompagnée du piano d’Artur Jaroń. On associe aujourd’hui Frédéric Chopin à la musique pour piano presque exclusivement, or il a écrit pour la voix, même si, malgré les encouragements du grand poète polonais Adam Mickiewicz, il n’a jamais osé composer d’opéra. Deux airs du compositeur aimé de la dame de Nohant sont interprétés avec expressivité par la cantatrice, en polonais. Les sonorités de cette langue apportent leur musicalité propre aux accents des mélodies Un souhait et Ma caresse, avec une douceur sous-tendue de fougue contenue. Toujours dans un parcours dédié à la Pologne natale des deux interprètes, on entend des pièces de Karlowicz, post-romantiques à souhait et de Joseph Poniatowski qui débuta sa carrière comme ténor avant de se consacrer à l’art militaire. Mais la palette colorée de la chanteuse se déploiera avec encore plus d’éclat sur le Casta Diva de Norma (Bellini) et deux larges extraits de La Traviata, « Scène de Violetta » et « Aria du premier acte ». Actrice, tragédienne, Joanna Wos, impressionnante de maîtrise jusque dans la modulation d’un très beau vibrato naturel, incarne avec passion les personnages et nous transporte d’emblée au cœur de l’action et des émotions. Artur Jaroń accompagne avec une fine intelligence les phrasés de la soprano et offre son jeu précis et élégant à quelques pièces solistes dues à Paderewski (Menuet et Sarabande). 

MARYVONNE COLOMBANI

L’ensemble Café Zimmermann s’est produit le 19 janvier au Grand Théâtre de Provence et Joanna Wos et Artur Jaroń, le 20 janvier, au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence.

À géométrie variable 

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Ashkal © The Party Film Sales - Supernova Films - Poetik film - Blast Film

Ashkal, le nouveau film de Youssef Chebbi, commence par une intrigue policière. Sur le chantier abandonné d’un des bâtiments des « Jardins de Carthage », quartier luxueux de Tunis créé par l’ancien régime de Ben Ali et arrêté au moment de la révolution, un corps calciné est découvert. Deux policiers, Fatma (Fatma Oussaifi) et Batal (Mohamed Houcine Grayaa), sont chargés de l’enquête et parcourent un espace étrange fait de béton, de trous, de vide, de fenêtres découpées dans un noir angoissant. Quand un deuxième corps est retrouvé puis un autre encore, quand un individu, homme ou femme, silhouette encapuchonnée, envoie des vidéos d’immolations filmées par téléphone, cela a de quoi inquiéter Batal et Fatma. Celle-ci, prise de haut par ses collègues lui reprochant d’être à ce poste par piston : son père dirige la commission Vérité et Réhabilitation, « inspirée  d’une instance créée en 2013, Vérité et Dignité. Ceux qui appartenaient à l’ancien régime en appelaient à une grande loi de pardon national », précise Youssef Chebbi. 

Présence maléfique
Ces immolations sont-elles des suicides, des meurtres ? Y a-t-il, dans ce cas, un tueur isolé ? Un groupe ? On n’aura pas vraiment la réponse car très vite, la recherche de coupables devient une errance dans ces lieux qui semblent hantés par une présence maléfique. Longs plans séquences, personnages souvent sur-cadrés, donnant l’impression qu’un œil les guette : la tension monte au fil du film, accentuée par la musique de Thomas Kuratli. Évidemment, si le motif obsédant du feu renvoie à l’immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, le cinéaste précise que « l’immolation est devenue tellement habituelle qu’elle a perdu de son impact. La société ne veut plus voir, comprendre ou reconnaître comment on peut arriver à un tel désespoir. » Alors métaphore ? Symbole divin ? « Je voulais quelque chose qui contrecarre la froideur minimale des immeubles et leur donne vie. J’ai filmé ceux-ci comme des temples dont le cœur se mettrait à brûler. »
Même si la fin ne répond pas à toutes les questions, on apprécie la beauté formelle de ce film dont le titre Ashkal est le pluriel de « forme/motif », en arabe. Présenté en compétition à Cinémed, à Montpellier, il y a obtenu l’Antigone d’or, les Prix de la critique et de la meilleure musique. « C’est un film qui laisse une grande place au spectateur […], invité à être acteur. Le film n’est pas didactique, explicatif, et encore moins manichéen. Il s’adresse à notre intelligence, sans nous prendre par la main, ni nous donner la becquée », avait précisé Rachida Brakni, co-présidente du jury.

ANNIE GAVA

Ashkal de Youssef Chebbi
Sorti en salle le 25 janvier 

Musiques de l’intime

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Divertimento de Marie-Castille Montion-Schaar © Le Pacte

Avant de devenir la phalange attitrée de l’atroce émission Prodiges, l’orchestre Divertimento, fort d’une belle carrière et d’interprétations plus que mémorables, est né d’un pari assez fou. Celui, formulé il y a plus de vingt ans par Zahia Ziouani et sa sœur jumelle Fettouma, de donner naissance à une formation pas comme les autres, ancrée en Seine-Saint-Denis, et dirigée par une jeune femme née de parents algériens.

Divertimento, film commandé à la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar, retrace l’histoire de la création de cet orchestre dès l’année de terminale que les deux musiciennes ont effectuée au lycée Jean Racine. Et l’on comprend aisément que cette success story ait intéressé le cinéma. Consciente de tenir entre ses mains un matériau rare mais également casse-gueule, Marie-Castille Mention-Schaar prend garde, et c’est tout à son honneur, de ne pas miser sur l’affect ou l’hagiographie. Écueil d’autant plus difficile à éviter que la présence des sœurs Ziouani sur le tournage fut pour le moins soutenue. 

Musicale image 
Plusieurs éléments biographiques sont donc évacués du script, considérablement remanié par la réalisatrice, et c’est tant mieux. Comme les grèves de 1995 et, avec elles, le père des jumelles contraint de les accompagner en voiture au lycée dès trois heures du matin ; sur ces trajets d’une école à l’autre, sur tout le pourtour d’Île-de-France, pour suivre et dispenser des cours d’alto, de piano… Divertimento prend cependant le temps de montrer l’hostilité des lycéens bien nés, des professionnels : y compris celui de Sergiu Celibidache, mentor de la jeune cheffe, incarné par Niels Arestrup peu enclin, avant de l’entendre, à former des femmes.

Mais si Divertimento se révèle particulièrement réussi, c’est dans la façon qu’il a de mettre en scène la musique, là où d’autres réalisateurs se seraient sans doute contentés d’y recourir comme à une simple illustration. Fille de musiciens et pianiste elle-même, Marie-Castille Mention-Schaar ne lésine sur aucun moyen – captation directe du son, musiciens professionnels engagés à tous les étages – pour la rendre tangible. Elle sait montrer comment la musique, avant d’être jouée, se fait d’abord intime, tâtonne au fil de répétitions, se trouve, se perd… Pour incarner ce rôle physiquement très difficile, Oulaya Amamra, pourtant dépourvue de formation musicale avant le tournage, fait merveille. À ses côtés, Lina El Arabi brille également sur une partition bien moins ingrate que celle de Philharmonia… 

SUZANNE CANESSA

Divertimento, de Marie-Castille Mention-Schaar
Sorti en salle le 25 janvier