Élise Müller naît en 1861 dans le canton du Valais. Fille d’un marchand hongrois et d’une Genevoise, elle commence à travailler à quinze ans dans une maison de commerce. À trente ans, elle se découvre des dons de médium, entre en transe, dit communiquer avec Victor Hugo, puis avec Cagliostro, dont l’esprit devient son guide spirituel, son « régisseur caché dans la coulisse », comme l’écrira plus tard le psychologue Théodore Flournoy. Elle prend un pseudonyme : Hélène Smith.
Elle incarne successivement une princesse hindoue, Marie-Antoinette et une voyageuse interplanétaire qui décrit la topographie de Mars, invente une langue et un alphabet que le grand linguiste Ferdinand de Saussure prendra la peine d’étudier. Flournoy, fasciné, mène sur elle une étude clinique et en tire Des Indes à la planète Mars, publié en 1899, succès international, qui s’inscrit dans les débuts de la psychanalyse. Élise Müller peint aussi des toiles issues de ses transes. Deux tableaux ont survécu, dont l’un est aujourd’hui conservé au Centre Pompidou.
Au-delà du personnage fantasque, on découvre tout ce que la médiumnité a apporté à cette héroïne. Dans une société où les femmes sont reléguées à la domesticité, le spiritisme ouvre une brèche insolite. Le mouvement spirite accordait aux femmes le pouvoir de prendre la parole en public ; la médium ne parlant pas en son nom, on l’écoute. Pour Élise Müller, le bénéfice est concret. La médiumnité lui offre une identité publique et une émancipation économique sans passer par le mariage.
C’est cette histoire folle que Carla Demierre a choisi de raconter dans La Fille de Mars en suivant Sybil Brown, enquêtrice de la SARP – Société américaine pour la recherche psychique – qui embarque sur un paquebot qui la conduit vers Hélène Smith. Au contact de celle-ci, la chercheuse commence, elle aussi, à envisager sa propre vie sous l’angle de l’émancipation.
Carla Demierre a travaillé à partir des travaux de Flournoy, consulté les archives minces et éparpillées : une petite liasse de dessins cosmiques, les deux tableaux, des revues scientifiques et spirites. Si l’ouvrage reste largement romanesque, il parvient à restituer la troublante modernité de cette femme du XIXe siècle qui s’était inventé une vie à la mesure de son imagination.
La scandaleuse

À quelques milliers de kilomètres de Genève et quelques décennies plus tôt, naît Victoria Woodhull en 1838 dans l’Ohio, septième enfant d’une famille qui tient de la foire itinérante : un père escroc, une mère illettrée adepte du magnétisme animal, une fratrie baladée sur les routes de l’Amérique pionnière pour vendre des potions miraculeuses et dire la bonne aventure. À quinze ans, Victoria épouse un médecin pour échapper à sa famille et tombe de Charybde en Scylla : le mari est alcoolique et coureur.
Elle le quitte. Avec sa sœur Tennessee, elle part à New York, se lie avec Cornelius Vanderbilt, magnat des chemins de fer, avide de communiquer avec sa mère défunte par l’intermédiaire de médiums. Avec lui, elles ouvrent 1870 la première maison de courtage à Wall Street dirigée par des femmes et vont gagner beaucoup d’argent. Victoria le réinvestit dans un journal, le Woodhull and Claflin’s Weekly, qui tire à plus de cent mille exemplaires et publie la première traduction américaine du Manifeste du Parti communiste. Dans ses pages, elle défend le suffrage féminin, la journée de huit heures, le salaire égal, l’amour libre, des jupes courtes pour ne pas traîner dans la boue. La presse la surnomme « Madame Satan ».
En 1872, elle se porte candidate à l’élection présidentielle américaine, sous l’étiquette du parti des droits égaux qu’elle a elle-même fondé, avec pour colistier l’abolitionniste Frederick Douglass. Les femmes n’ont pas encore le droit de voter, mais rien ne leur interdit de se présenter. Le jour du scrutin, elle est en prison, arrêtée pour avoir publié dans son journal l’histoire d’un adultère impliquant un pasteur de Brooklyn, récit authentique, mais qui, en raison de la loi sur l’obscénité, lui vaudra plusieurs semaines de cellule.
La suite est tout aussi vertigineuse. Elle s’installe en Angleterre, épouse un riche banquier, devient châtelaine d’un manoir, fonde une école de village.
Premier roman éblouissant

Maxime Schwartz aurait pu se contenter d’une biographie de Victoria et cela aurait déjà été sacrément passionnant. Mais avec ce premier roman, il révèle une plume brillante, acerbe, d’un humour fou. Le Dernier Présage de Victoria Woodhull commence le dernier jour de l’héroïne. Le 9 juin 1927, Victoria annonce à son domestique, Ménélas Daisastre, jeune Marseillais traumatisé par la Grande Guerre, exilé dans ce manoir anglais, qu’elle va mourir. Son perroquet Paradise a disparu. C’est un présage. À quatre-vingt-huit ans, elle est coutumière des prédictions catastrophiques, mais cette fois, elle a décidé que c’était la bonne.
Cette dernière journée rocambolesque est narrée depuis le regard de l’improbable Ménélas. Tandis que la vieille dame arpente ses souvenirs, la vie extraordinaire de Victoria se déploie.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
La Fille de Mars de Carla Demierre
Éditions Corti - 19 €
Le Dernier Présage de Victoria Woodhull de Maxime Schwartz
Éditions Philippe Rey - 18 €
Parus le 20 août
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