L’Encyclique du pape sur l’IA est épatante.
Oui, nous allons bien parler religion. Car on peut être profondément matérialiste, outré par la fréquence de la pédocriminalité dans l’Église et les écoles catholiques, amusé par les interdits alimentaires et autres jeûnes qui compliquent la vie de celleux qui les pratiquent, estomaqué par les dominations masculines de toutes les religions, interloqué par toutes les soumissions volontaires, marqué par les violences commises au nom d’un Dieu, et convaincu avec Nietzsche que Dieu, fabrication humaine, est mort depuis que les hommes ne croient plus en lui… bref on peut être totalement athée, ou gentiment agnostique, et admettre que (l’idée de) Dieu a produit quelques miracles. Pas forcément à Lourdes, mais au moins en inspirant Mozart, les cathédrales, la mosquée bleue et les plafonds de Chagall, ou la Pieta de Michel-Ange.
L’art n’est pas le seul miracle que (l’idée de) Dieu a pu produire, et longtemps les commandements bibliques ont fait office de loi humaine. Tu ne tueras pas, Tu ne voleras pas, Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain (ni son enfant ?) : des préceptes utiles à la paix sociale, même si les actes « impurs » interdits varient notablement selon les latitudes, et que « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » reste un horizon partout inatteignable. (y compris si on réduit le prochain aux très très proches).
Consolation et progrès
L’idée d’une vie future, d’un endroit des morts, d’un paradis et d’enfers plus ou moins vaseux ou brûlants pour les méchants est aussi très consolatrice, bien plus efficace que les anxiolytiques pour combattre l’insuffisance chronique de la condition humaine.
Imaginer un Dieu a aussi permis aux hommes de penser les origines, le temps, la transmission, le Bien et le Mal, la charité et la rédemption. Car Dieu (et ses déclinaisons plus ou moins nommées) pourvoie aussi à cette morale qui fixe des limites – souvent discriminantes – au désir humain, et en particulier à l’hubris des tyrans qui incendient Rome. Ou, aujourd’hui, bombardent Kiev, Téhéran ou Gaza.
C’est clairement à ce titre que le pape Léon XIV prend la parole pour rappeler ce qui constitue l’humanité. Pour ce faire son encyclique (une lettre très solennelle adressée à l’ensemble des catholiques), s’intéresse à l’IA. Un détour étrange ? Pas tant.
Deus ex-machina
Le libre arbitre a toujours été sujet chez les cathos, qui ont bien voulu admettre, au fil des siècles, que tout n’est pas écrit à l’avance par Dieu et que l’humain décide, un peu, de ses actes. Mais il n’est pas question de céder à une Intelligence artificielle, une machine, le privilège de guider les consciences !
Il s’agit donc de « désarmer l’IA », pour défendre une « Magnifica humanitas » contre les « intérêts privés » qui sont par nature impossibles « à orienter vers le bien commun ». Il est bien question, pour le pape, du bien de l’humanité tout entière, et pas seulement des chrétiens. Mais c’est avant tout à ses compatriotes que le pape américain s’adresse, s’attaquant au concept trumpien de « guerre juste », affirmant que seule une défense légitime peut justifier la violence, et qu’« aucun algorithme ne peut rendre la guerre moralement acceptable ».
L’Encyclique, publiée le jour de la Pentecôte, veut aussi être un remède à Babel : dans la Tour édifiée par orgueil les hommes, qui ne comprenaient pas les langues des autres, se sont entretués ; le jour de Pentecôte L’Esprit-Saint (l’Intelligence Divine ?) est descendu sur les fidèles de Jésus pour leur offrir les langues du monde afin qu’ils puissent dialoguer et répandre la Paix.
Un joli mythe, un beau récit, transmis au fil des siècles par des humains et non des machines. L’ID contre l’IA ? « Le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples, et non des avancées technologiques ». Le progrès de l’église catholique, avec cette encyclique, se mesure très humainement.
AGNÈS FRESCHEL
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