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Une tête importable

À l’Ouvre-Boîte, Jean-Claude Bolle-Reddat donne à Thomas Bernhard une férocité traversée de douceur

Ce qui frappe d’abord, chez Jean-Claude Bolle-Reddat, c’est une forme inédite et inattendue de douceur. Car le cynisme bernhardien, si ardent soit-il, n’est pas nécessairement un bloc de brutalité. Dans La Remise de prix, adaptée de Mes prix littéraires et sobrement mise en scène par Laurent Fréchuret, Thomas Bernhard raconte ses prix littéraires comme on raconterait une série de catastrophes intimes. L’écrivain reçoit 5 000 marks, achète une voiture de luxe et la plante. Il en reçoit 10 000 autres, et se lance contre l’avis de tous dans un investissement immobilier épouvantable. Il vit chez sa tante, se rêve reclus, se rend aux cérémonies comme à l’abattoir, avec ce mélange de vanité, de honte et de dégoût qui rend le personnage à la fois insupportable et bouleversant.

L’un des très beaux moments du spectacle tient à une inaugurale histoire de costume. Il faudrait s’habiller pour recevoir le prix, se présenter, tenir son rang, entrer dans l’image que la société fabrique pour ceux qu’elle distingue. Mais Bernhard voudrait surtout pouvoir se changer lui-même. Aux vestiaires, il rêve moins d’enfiler un habit convenable que de se débarrasser de sa propre tête, devenue, elle aussi, « complètement importable ».

Laurent Fréchuret laisse l’acteur tenir cette ligne délicate : faire entendre la férocité sans écraser la fragilité. Bolle-Reddat ne joue pas un imprécateur confortable, ni un atrabilaire satisfait de ses bons mots. Car il y a aussi la langue. Une langue de la répétition et de la rumination augmentées, où chaque reprise ajoute une couche de rage, de précision, de burlesque. Les mots enflent, se cognent, tournent autour d’une idée jusqu’à ce qu’elle devienne à la fois comique et intenable.

Le discours final, enfin prononcé et coupé court, est d’une violence considérable – et d’une drôlerie jubilatoire. On comprend alors cette autre phrase de Bernhard, lancée à une audience médusée : « Il y a aujourd’hui à Vienne plus de nazis qu’en 1938. » La formule est terrible, mais elle ne tombe pas comme une provocation gratuite.

Car le révélateur du monde est aussi celui qui peine décidément à y vivre. Le poète démasque les institutions, mais trébuche sur ses propres chaussures. Le choix de fin est très beau, d’une noirceur presque kafkaïenne. Après le rire, après l’éclat du discours, demeure la solitude.

SUZANNE CANESSA
Le spectacle a été joué les 20 et 21 mai au Théâtre de l’Ouvre-Boîte à Aix-en-Provence

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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