Comment qualifier une société qui, loin de protéger les jeunes gens qui demandent à être bien éduqués, les matraque et les gaze ? La réponse n’est pas relative ou nuançable : il s’agit d’une société qui exerce une violence policière d’État, d’autant que le ministre en charge du maintien de l’ordre public n’envisage aucun aménagement de ces procédures qui mettent en garde à vue plus de 5 000 mineurs, arrachent des mains, brisent des mâchoires et éborgnent des enfants de 14 ans.
Certains opposent aux violences commises sur ces enfants celles que certains d’entre eux commettent contre la police, contre les biens, contre les personnes. Si elles sont répréhensibles, aucune ne peut être mise en balance avec une politique d’État, des ordres répressifs donnés, outrepassés sans sanction. Aucune répression ne pourra non plus arrêter la colère légitime des jeunes, que ne peut comprendre la classe dirigeante actuelle. Celle-ci sacrifie son peuple aux intérêts de la finance et de la grande bourgeoisie, elle a été éduquée dans des établissements d’élite, privés ou publics. Aucun de nos ministres n’a été soumis aux classes bondées, au manque d’enseignants, à l’aberration Parcours sup. Moins encore à la stagnation des bourses, aux interminables queues des cantines scolaires et aux innombrables heures de perm où il est impossible de travailler faute d’un minimum de silence et d’une chaise disponible.
Ils n’ont pas connu les enseignants jetés sans formation face aux classes rigolardes, précaires, mal payés, cherchant des revenus de complément ; ils n’ont pas davantage souffert de programmes fantaisistes, de murs qui suintent, de salles où on étouffe, où on a froid ; ils n’ont pas manqué de médecins, d’infirmiers, de psychologues, de conseillers d’orientation, pour les soigner et les guider un tant soit peu vers leur avenir, dans un monde plein de menaces totalement inédites.
Nos sillons
Le soulèvement des jeunes effraie le Gouvernement ? Certainement. Quand la jeunesse se rassemble et se révolte le changement de société n’est jamais loin : soit les politiques d’austérité se desserrent, s’estiment responsables de la contestation, et consentent à soigner les citoyens plutôt que les milliardaires ; soit la répression des jeunes entraine vers un régime autoritaire qui signe la fin de la démocratie.
C’est ce soulèvement que rappellent Marc Chebsun et Patrice Jean dans leurs livres sur la génération Mitterrand [voir p.XVIII], que danse le Ballet Preljocaj [voir ci-contre] que désirent les enfants de Lost and Found [voir p.VI]. Les arts de la rue appellent les enfants des quartiers à défiler [voir ci-dessous], à occuper leur espace, à se réapproprier ce qui est à eux. Sciences Po refuse la dévalorisation scolaire de l’arabe [voir p.II], l’ancien consul des États-Unis explique que la mémoire de la résistance n’a de sens que si elle construit l’action [voir p.III]. Partout sur nos scènes les femmes, les queer, les jeunes, les racisé·es, affirment que la société patriarcale a fini de les étouffer. Qu’iels n’en peuvent plus.
Iels vaincront, quelle que soit la réplique et la force de réaction. En espérant qu’il n’y ait pas, cette fois, de Gilles Tautin ; lycéen de 17 ans mort noyé dans la Seine lors d’un assaut de police en juin 1968 ; de Malik Oussékine, étudiant de 22 ans tué par la police en 1986 en marge des manifestations étudiantes ; que les lycéen·nes français·es ne seront plus jamais arrêté·es, comme les 41 fusillé·es par la Wehrmacht en 1944, parce qu’iels distribuaient des tracts patriotiques et chantaient La Marseillaise.
Écoutez la jeunesse, et faites que le sang du peuple, de nos enfants, n’abreuve pas les sillons de votre délétère austérité.
AGNÈS FRESCHEL
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