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Retour de flamme

Chloé Delaume revient avec Pauvre Folle sur les sentiers mouvants de l’autofiction

On en attendait beaucoup de Chloé Delaume après le doublé gagnant de Mes bien chères sœurs et Le cœur synthétique. Le premier des deux ouvrages, paru en 2019, s’appropriait avec une joie et un humour si singuliers la forme de l’essai et du renouveau de la pensée féministe. Le second opérait un virage vers le roman « normal », et plus précisément vers son pendant sentimental – « l’histoire d’une fleur bleue qu’on trempe dans de l’acide » – qui aura valu à l’autrice le Prix Médicis en 2020. Pauvre folle marque un retour de Chloé Delaume vers l’autofiction, genre dont elle a toujours su explorer la multiplicité des possibles. Ainsi que la réapparition d’un alter ego familier : Clotilde Mélisse, « double fantasmé » aperçu entre autres dans Certainement pas et Au commencement était l’adverbe, de nouveau prise entre plusieurs feux et couches de récits. Ici, entre l’histoire vécue et l’histoire en cours d’écriture. L’Adélaïde d’Un cœur synthétique s’interrogeait déjà avec inquiétude sur la possibilité de l’amour à l’aube de la cinquantaine ; Clotilde sait bien, quant à elle, que la passion à peine ravivée qu’elle voue à Guillaume est sans issue. L’objet de son affection, homosexuel et heureux en ménage, ne saura de nouveau répondre à ses élans qu’en clairières et falaises : lieux imaginaires d’un amour poétique se nourrissant de son propre inassouvissement. Ce segment, condamné d’avance, est inévitablement et certainement délibérément le moins stimulant et le moins enthousiasmant de Pauvre Folle. Il s’accompagne fort heureusement d’envolées bien plus inspirées, à l’humour comme toujours ravageur. La Petite typologie du mâle hétérosexuel post #MeToo se réhaussant du ton gentiment transgressif de Mes bien chères sœurs vaut notamment à elle seule le détour. Mais c’est comme toujours avant tout par le style que Chloé Delaume séduit, et dans sa capacité à ouvrir, sous les traits d’esprit bien sentis, des béances de douleur et de désolation. On retrouve comme toujours, en filigrane, la mère disparue, tuée par le père sous les yeux d’une Clotilde à peine âgée de neuf ans. Les années de prostitution, facilitées par les capacités de dissociation de Clotilde, qui « habitait très peu son corps » ; les pensées suicidaires, omniprésentes. Et pourtant, on rit, une fois de plus, de bon cœur : 

SUZANNE CANESSA


Chloé Delaume, Pauvre Folle, éditions du Seuil, 19,50€
Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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