Tout est affaire de point de vue et pourquoi ne pas adopter celui d’un animal pour regarder le monde sous un autre angle ? Le Polonais Jerzy Skolimowski l’avait fait avec un âne (EO, 2022), dans Cocotte, le Hongrois György Pálfi le fait avec une poule !
Gros plan sur un cloaque en pleine action de ponte et d’expulsion d’un œuf : le film commence par une « origine du monde », version gallinacée. Puis, élargissant les plans, révèle un élevage industriel intensif : poules pondeuses immobilisées et encagées, milliers d’œufs puis de poussins entraînés sur des tapis roulants, dans des rouages, façon Charlot dans Les Temps Modernes. Images organiques contre univers mécanique. Serions-nous dans un documentaire dénonçant la souffrance animale ? Que nenni ! Dans l’uniformisation jaune de la masse, un poussin noir se différencie. Il devient une belle poule de même couleur.
Notre héroïne sera incarnée par huit spécimens différents – en raison des impératifs du tournage, dont Feri, l’Intrépide, Anett, l’Imperturbable et Nóra, l’Expressive. Vraies stars, plumage sombre soyeux, yeux d’or énigmatiques.
Cocotte, éprise de liberté, obsédée par la volonté de couver les œufs qu’on lui vole, échappe à son destin funeste dans des tribulations qui rejoignent les codes du polar – poursuites et suspense à la clé, du burlesque dans l’enchaînement gaguesque de ses sauvetages miraculeux successifs. A hauteur d’yeux de poule, le monde des hommes se dessine. On est en Grèce, sur une côte sauvage, dans une maison-ferme isolée. Un vieil homme l’a recueillie et enfermée dans son poulailler où l’attendent des congénères hostiles au cou déplumé et un vieux coq dominant. Le Grec propriétaire des lieux, veut ouvrir un restaurant sur le site. Il est flanqué, pour son malheur d’une petite-fille figée devant la télé, d’une fille soumise à la violence d’un compagnon qui se sert de l’endroit pour ses trafics illégaux. Ce gendre stupide s’est accoquiné avec de très méchants mafieux impliqués dans le trafic des Migrants clandestins, pas mieux traités que la volaille. Notre poule, s’évadant tous les jours de son enclos, y mettra le bec, et les pattes dans le plat, pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que son règne de poule-mère arrive, sur le cadavre des rêves humains.
Œufs brouillés
Cocotte n’est pas une fable, ne propose aucune morale. Pas un cartoon anthropomorphique non plus. Le défi de faire jouer et cascader de vrais animaux est totalement réussi. Comédie espiègle utilisant la musique en commentaire décalé et humoristique, tragédie par moments, et même love story avec un nouveau coq tout fringuant, le film omnivore comme les poules, picore à droite et à gauche, échappant à toute catégorisation. Les genres et les tonalités coexistent comme les espèces, les éléments et les regards.
ELISE PADOVANI
Cocotte de György Pálfi
Paname Distribution
En salle le 27 mai






