Mettre un « s » à ces mémoires, affirmer que les persécutions nazies ont été plurielles, est essentiel aujourd’hui. Car une conviction s’impose : ces mémoires, trop longtemps portées séparément, gagnent à se rencontrer. C’est dans leur croisement que se révèle toute la logique du système nazi – et toute l’urgence de la transmettre, à l’heure où les idéologies d’exclusion retrouvent une inquiétante actualité.
Les intervenants ont donc croisé leurs regards pour faire émerger des récits rarement réunis. La Maison du Combattant de Marseille, autrefois circonscrite à la mémoire militaire, faisait ainsi place, enfin, aux victimes et à la résistance civile.
La Shoah, meurtre de masse
La persécution des juifs d’Europe ne commença pas en 1942 avec la conférence de Wannsee, rappelle Raphaël Besson, professeur d’histoire-géographie et membre de l’association pour la Recherche et l’Enseignement de la Shoah (ARES). Dès 1933 la stigmatisation et les persécutions ont été systématiques. Sur les 9,5 millions de juifs présents en Europe à cette date, plus de 6 millions périrent. Dans les « centres de mise à mort » – terme désormais officialisé par les historiens – que furent Auschwitz, Treblinka, Sobibor ou Chełmno, 90 % des arrivants furent envoyés directement à la chambre à gaz. Auschwitz compta environ un million de victimes juives, Treblinka 900 000 et Sobibor 265 000. Les marches de la mort de l’hiver 1944-1945, qui firent des dizaines de milliers de victimes, marquèrent les derniers spasmes de cette destruction planifiée.
Résistance et solidarité
Porteurs du triangle rouge à Mauthausen ou Buchenwald, les résistants communistes et les républicains espagnols tentèrent de puiser dans leur engagement idéologique une force collective. Sylvie Orsoni, historienne et présidente du comité de Marseille de l’ANACR, a retracé leurs parcours : organisés clandestinement dès leur internement, ils montèrent des réseaux d’entraide, omme Arthur London à Mauthausen ou Marcel Paul à Buchenwald. La solidarité, les références politiques communes et les valeurs partagées furent, selon elle, des armes contre la déshumanisation.
Les oublié·es du triangle noir
Sans-abri, alcooliques, prostituées, lesbiennes, transgenres : tous ceux que le IIIe Reich catégorisait comme « asociaux », et surtout « asociales », porteurs du triangle noir, furent interné·es, violées, stérilisées de force, déporté·es. Cette histoire longtemps tue n’a été officiellement reconnue par l’Allemagne qu’en 2020. On estime à 70 000 le nombre de ces victimes, dont les persécutions se construisirent sur l’hygiénisme social et l’idée de « pureté » raciale.
Co-fondatrice de l’association Queer Code – relais français du projet européen participatif Constellations brisées –, Isabelle Sentis s’emploie à retracer ces parcours oubliés, notamment ceux des lesbiennes, par le biais de cartographie numérique. Elle cite le cas de Mary Punjer, juive et lesbienne, arrêtée à Hambourg en juillet 1940 sur dénonciation et assassinée en 1942 à Ravensbrück, camp où des milliers de femmes furent déportées comme asociales. « Il a fallu attendre des décennies pour qu’un travail mémoriel et scientifique soit mené. Rendre leur humanité à ces personnes reste un travail immense. »
Roms: un génocide encore méconnu
Ilsen About, chercheur au CNRS, a exposé la dimension européenne du génocide tsigane entre 1933 et 1946. Sur une population estimée à 900 000 personnes, entre 25 et 50% perdirent la vie. Leur persécution se distingua par une obsession classificatoire : des experts raciaux cherchaient à séparer les « purs » – héritiers de la race aryenne – des « métis », retardant parfois les déportations, même si tous finirent par être envoyés à Chełmno, Belzec ou Auschwitz-Birkenau. La reconnaissance mémorielle fut extrêmement lente : le mémorial de Berlin n’a été inauguré qu’en 2012.
Gays : isolement et abus
Condamnés en vertu du paragraphe 175 en vigueur en Prusse depuis 1871, 50 000 gays furent emprisonnés entre 1936 et 1945, (le terme « homosexuel » ne concernait que les « relations entre hommes »). Entre 5 000 et 15 000 d’entre eux furent déportés, porteurs du triangle rose, victimes d’expériences médicales, d’abus sexuels et d’un isolement quasi total dans les camps. Certains autres furent internés et exterminés comme « malades mentaux ».
Fondateur de l’association Mémoire des sexualités, Christian de Leusse souligne que les recherches historiques sur ce sujet ne débutèrent en France que dans les années 1980, et que le mémorial berlinois dédié aux homosexuels ne fut inauguré qu’en mai 2008.
L’euthanasie des malades mentaux
Dès 1922, le psychiatre Alfred Hoche théorisait des « vies sans valeur ». Hitler en formalisa le programme dans une lettre datée du 1er septembre 1939 : 75 000 patients furent exterminés dans les institutions allemandes, 350 000 stérilisés de force avant 1939. Le docteur Bernard François Michel, de l’ANDMRF (Association Nationale des descendants des médaillés de la Résistance Française) a conclu la rencontre avec une intervention glaçante sur ce programme d’euthanasie ciblant handicapés et malades mentaux. Il a rappelé aussi que des figures comme Konrad Lorenz – eugéniste convaincu mais prix Nobel de médecine en 1973 – participèrent à cette idéologie meurtrière, et que la plupart des médecins impliqués survécurent à la guerre et poursuivirent leurs carrières, sans être jugés.
Cumuler les triangles
Ces déportations, différentes dans leurs visées et leur ampleur, ont été abordées successivement lors de cette rencontre. Mais Isabelle Sentis a aussi fait remarquer qu’on pouvait être déporté·e car juive, lesbienne et résistante… Le cumul des triangles, leur panachage, était d’ailleurs prévu par l’administration des camps [voir illustration].
Une rencontre qui a permis de ne pas opposer les discriminations et de visibiliser, dans leurs nuances, toutes les déportations. Pour que chacun prenne conscience que la barbarie exterminatrice, lorsqu’elle est un projet de purification raciale ou nationale ne s’arrête jamais à une communauté.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Fille de Marcel Thomazeau, Résistant communiste déporté à Mauthausen, ex-directeur de La Marseillaise
AGNÈS FRESCHEL
Petite-fille d’Abraham Freschel, Juif déporté à Auschwitz, survivant de la marche forcée, assassiné à Dora.
La rencontre s’est déroulée le 8 avril à la Maison du Combattant, Marseille




