lundi 27 avril 2026
No menu items!
cliquez sur l'image pour faire un donspot_img
AccueilÀ la Une« Éditer, c’est résister »

« Éditer, c’est résister »

Stanislas Nordey a repris la maison d’édition théâtrale Espaces 34, au pied du Pic-Saint-Loup, à quelques kilomètres de Montpellier. Il explique ce choix, inattendu mais pas illogique !

Zébuline : Vous êtes un acteur célèbre, un metteur en scène reconnu depuis près de 40 ans, vous avez dirigé le Théâtre National de Strasbourg et son école supérieure … Qu’est ce qui vous amène à vous tourner vers une petite maison d’édition théâtrale de province ?

Stanislas Nordey : D’abord, c’est en tant qu’acteur et metteur en scène que je reprends cette maison, que j’ai toujours aimée. Ces livres d’Espaces 34, je les ai toujours saisis quand je les rencontrais en librairie, et je les achetais sans les ouvrir ou regarder la quatrième de couverture.

Pourquoi ?

Sabine Chevallier, qui dirigeait cette maison depuis les années 90, a toujours eu une ligne éditoriale très claire, qui ressemble à mes choix artistiques, qui travaillent à la frontière du politique et du poétique. Quand elle a décidé de passer la main j’ai cherché qui pourrait la remplacer, j’ai appelé ceux que j’imaginais à cette place d’éditeur de théâtre… et je me suis dis pourquoi pas moi ? Je me demandais si j’en avais le droit…

Le droit ?

Bon, j’avais la légitimité par rapports aux auteurs et autrices contemporain·es, j’avais aussi une idée de l’économie des maisons d’édition de niche comme celle-ci, dont le but est de se maintenir à flot et pas de gagner de l’argent… Je savais aussi que je pourrais y être un directeur artistique bénévole, et que la seule salariée serait Chantal Regairaz, qui au TNS s’occupait des auteurs-autrices. Mais je ne connaissais rien à la mise en pages, à la diffusion… même si au fond, en tant que metteur en scène et acteur, j’ai aussi la capacité de faire passer des textes, aux acteurs et actrices, metteur·es en scène, directeurs et directrices… en les connaissant vraiment, et en sachant vraiment ce qui, dans les nouvelles publications ou le répertoire d’Espaces 34, va leur parler, pour créer ces textes, les dire…

Les lire aussi. Vous vous définissez comme un lecteur de théâtre, alors que la pratique des lecteurs s’oriente majoritairement vers le roman…

Oui. D’ailleurs, au fond, je me rends compte que je suis allé très logiquement vers l’édition de théâtre. D’abord parce que j’aime les textes écrits. Je fais partie de ces vieux crocodiles qui croient encore que le théâtre se fabrique dans l’épaisseur d’une langue creusée par un auteur, un poète, qu’un metteur en scène porte sur un plateau…

On voit pourtant de plus en plus, sur scène mais aussi dans les maisons d’édition théâtrales, des textes portés par des auteurs/metteurs en scène qui travaillent leur écriture au plateau…

Oui. Personnellement j’aime bien quand la langue est première, quand le dramatique prend naissance dans le poétique. Lorsque la langue s’affirme hors du cadre de scène, le metteur en scène et l’acteur doivent se demander comment l’y porter. C’est ce qui m’intéresse, au théâtre.

Vous avez porté sur scène un texte important pour l’histoire de l’édition, La Question d’Henry Alleg, qui révélait la torture en Algérie, et a valu un procès à Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit.

Oui. Effectivement, pour moi, éditer c’est résister. J’ai été marqué par la dernière scène de Fahrenheit 51, par cette idée que chacun devient un livre pour résister. Le livre est la trace du théâtre, aux deux sens du mot : il trace une ligne directrice, il garde une trace mémorielle.

Pourtant l’édition est en danger, les auteurs des éditions Grasset prennent la tangente pour fuir la mainmise de Bolloré…

Quelque part, nous avons la chance de ne pas être à cette échelle ! L’édition indépendante, de théâtre, dans l’Hérault, c’est une niche ! même si j’ai conscience que ma notoriété permet aujourd’hui une plus grande visibilité. Mais nous n’avons pas les problèmes de rachat des maisons parisiennes. Notre problème, c’est plutôt que les aides à l’édition se raréfient. Il y a trois ans, sur les 12 titres annuels du catalogue, 9 ont été aidés. Aujourd’hui, c’est plutôt 3. Et évidemment l’édition théâtrale ne vit pas de ses ventes, qui sont faibles. À part Wajdi Mouawad qui est au programme du Bac, aucun auteur dramatique ne gagne sa vie avec ses livres, parfois avec ses droits de représentation…

Mais je reste persuadé qu’il ne faut pas déserter cet endroit de l’édition. Qu’il faut que les livres vivent, que les auteurs doivent être aidés. J’ai lu tous les auteurs du catalogue, plus de 300 titres, pour pouvoir les défendre, les porter. Chacun est singulier…

Et quels sont les nouveaux projets d’Espaces 34 ?

D’abord, continuer le travail de Sabine Chevallier, remarquable en tous points, y compris dans l’équilibre économique qu’elle a maintenu dans ce difficile contexte. Ses collections françaises et étrangères, sa collection Hors cadre sur des textes qui ne se disent pas directement dramatiques, sa collection jeunesse. C’est incroyable l’inventivité de forme des auteurs jeunesse de théâtre, ils imaginent des biais pour s’adresser au enfants ou aux jeunes qui travaillent un imaginaire foisonnant, des métaphores…

Vous annoncez des nouveautés…

Pour l’instant j’ai continué les projets d’édition de Sabine Chevallier, mais depuis septembre je suis entièrement responsable des parutions. Sont donc publiés deux livres de Claudine Galéa, Tango dans Hors cadre (voir ci-contre, ndlr) et Leurs coeurs se balancer en Jeunesse. Et deux de Gwendoline Soublin, en théâtre contemporain et en Jeunesse. Je vais aussi créer d’autres collections, en commençant par Les Introuvables, consacrés à des perles inconnues du répertoire, comme L’Orestie de Pasolini, un inédit de Gabily, Zoologie. Je pense aussi à une collection Mémoires, qui se penchera sur les archives de spectacles, en commençant par Jean-Pierre Vincent… Et je vais éditer un Théâtre complet de Claudine Galéa, que j’aime beaucoup, qui était déjà éditée par Sabine Chevallier, et a été une de mes autrices associée au TNS.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

ARTICLES PROCHES
- Plus d'infos, cliquez ici -spot_img

« Aimer quelqu’un, c’est aussi le laisser vivre ce qu’il a à vivre »

Zébuline. Dans vos films, vous avez exploré la GPA, le placement familial, et aujourd’hui une question plus inattendue comme le divorce religieux… On a...

GR 2013 : une marche féministe

Pour comprendre le livre d'Abigaël Lordon, il faut d'abord appréhender le chemin qu'elle emprunte. Le GR 2013 est le premier sentier métropolitain officiel et...