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Un Rhin à sec

L’Opéra de Marseille noie l’or de Wagner dans une mise en scène consternante

On sait bien pourquoi l’Opéra de Marseille peut aisément remplir sa vaste salle avec L’Or du Rhin : Wagner suffit. Cette musique, inouïe, inimitable, qui charrie ses leitmotivs entêtants, ses sortilèges, ses poisons, son or maudit, cet univers à la fois redoutablement fascinant et, au fond, peu intimidant. Cet héritage politique plus que questionnable, également : mais le goût du compositeur pour le symbole et l’allégorie demeure toujours matière à réflexion et à création pour des metteurs et metteuses en scène de talent.

Sans attendre quoi que ce soit du travail souvent déroutant de Charles Roubaud, on était cependant loin de se figurer une mise en scène aussi effarante de bêtise. L’ouverture, transposée à la « Rheinbank », où Alberich devient technicien de surface, est le moindre de ses égarements. Car tout s’enchaîne dans un mauvais goût obstiné : Walhalla façon Trump Tower, vidéos monstrueuses puant l’IA, costumes impossibles, perruques blondes pour les Filles du Rhin, rousses pour les Géants, brunes pour les autres. A-t-on seulement considéré l’impensé que ces signes charrient ?

Le livret de Wagner est un champ miné : sexisme, antisémitisme, pulsions de domination, corruption du désir par la propriété. Il y avait là de quoi ouvrir l’espace, produire de la métaphore, installer une atmosphère vénéneuse. Rien. La mise en scène s’abandonne au premier degré, à cette vieille droite réactionnaire qui se rêve populaire parce qu’elle confond accessibilité et avilissement. Samy Camps, en Loge, est même le cas le plus rageant : la scène l’enferme dans une caricature sur-maniérée, quand la voix, elle, a tout du rôle – le nerf, la précision, l’éclat acide.

Le mythe n’est pas un décor

Reste la musique, heureusement. Michele Spotti, moins lyrique et langoureux que dans le Tristan dont il avait récemment sublimé le Prélude et la Liebestod, conduit ici l’Orchestre Philharmonique en très grande forme avec une tension remarquable, claire, tenue, attentive au drame plus qu’à l’effet. Le plateau vocal, largement francophone, tient lui aussi plus qu’honorablement.

Les Filles du Rhin – Amandine Ammirati, Marie Kalinine et Lucie Roche – forment un trio très complémentaire, où les timbres se répondent sans jamais se dissoudre. Élodie Hache en Freia et Marion Lebègue en Fricka sont impeccables, l’une droite et lumineuse, l’autre charpentée, souveraine. Quant à Zoltán Nagy, il impose un Alberich d’une densité superbe, assez mordant pour rappeler que la malice n’a pas besoin d’être grimée pour inquiéter.

SUZANNE CANESSA

L’Or du Rhin a été joué à l’Opéra de Marseille du 5 au 13 mai

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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