En février 1889, une trentaine d’arlésien·nes signent une lettre, adressée au maire de la ville, pour le pousser à en chasser Vincent Van Gogh. En cause ? Son mode de vie excessif et sa folie supposée qui sont un « sujet de craintes pour tous ». Si la démarche semble aujourd’hui insensée, tant la figure de Van Gogh fait rayonner Arles dans le monde, elle est la preuve que le maître était, en son temps considéré comme « suspect ».
Dans la nouvelle exposition de la Fondation Van Gogh, justement intitulée Suspects, Jean de Loisy et Margaux Bonopéra, les deux co-commissaires de l’exposition, s’intéressent à la manière dont le maître et de nombreux autres artistes s’inscrivent volontairement dans la marge, en interrogeant la représentation du « soi » en tant qu’artiste, en tant que « trickster» (littéralement « celui qui joue des tours »).
Toustes ces artistes sont largement postérieur·es à Van Gogh, car l’exposition prend pour point de départ chronologique l’année 1971, année où Pablo Picasso fit dont au musée des Beaux-Arts d’Arles de sept dessins dans lesquels il interroge sa place d’artiste, et dont quatre sont visibles dans l’exposition.
La première salle propose une interprétation au premier degré du sujet, avec de œuvres représentant les artistes comme suspects aux yeux des forces de l’ordre. Super Us de Maurizio Cattelan, par exemple, est composé de 48 portraits-robots de lui-même, réalisés par la police à partir d’autant de descriptions. Certains de ces tableaux, dont le très mélancolique Autoportrait clown/étoile de Nina Childress, puisent dans l’esthétique du clown, de l’arlequin, qui occupe une place centrale dans le parcours.
Question de valeurs
L’exposition met en regard l’autoreprésentation des artistes avec ce qui est attendu d’elleux et de leur art. La question de la valeur de l’art est ainsi rapidement soulevée, avec des œuvres telles que l’installation Heavy Burschi de Martin Kippenberger, composée de plusieurs reproductions de ses tableaux par un de ses élèves, et d’une benne dans laquelle sont entassés les originaux déchiquetés. Dans la même salle, on peut également voir Comedian de Maurizio Cattelan, la banane scotchée au mur qui a défrayé la chronique en étant vendue 6,2 millions d’euros en 2019.
Les deux autoportraits de Van Gogh présents dans l’exposition, Autoportrait à la pipe et Crâne de squelette fumant une cigarette révèlent sa défiance par rapport aux attentes qui pèsent sur les artistes. Le second en particulier, est une réponse sarcastique à ses professeurs qui le considéraient comme un peintre médiocre, incapable de réaliser des portraits anatomiques.
Clowneries et mauvais tours
La figure ambivalente du clown est très présente, et le plus souvent dérangeante comme dans Clown Torture de Bruce Nauman dans lequel des images de clowns paniqués sont diffusées en boucle sur deux écrans qui se font face. D’autres œuvres travaillent la représentation de la violence, de la torture, Aah… Youth ! de Mike Kelley, photographies de peluches défigurées par la violence des enfants, accompagné d’un autoportrait de l’artiste au visage tuméfié. Si elles rendent par moment l’expérience inconfortable, cela n’est pas gratuit : elles rappellent que la marge est aussi faite de douleur et de traumatisme.
CHLOÉ MACAIRE
Jusqu’au 18 octobre
Fondation Van Gogh, Arles
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