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Accueillir le soulèvement des corps

Angelin Preljocaj va créer avec 12 danseurs de son ballet une pièce sur l’élan de protestation, voire la volonté insurrectionnelle, de la jeunesse. Et sur les répressions et les impasses auxquelles elle est confrontée.

Zébuline : Pourquoi choisir ce thème du soulèvement, qui entre en écho inattendu avec l’actualité lycéenne et étudiante à quelques jours de la création à Aix puis à Paris ? 

Angelin Preljocaj : Mes danseurs sont de jeunes gens, et j’ai la chance à mon âge d’être en contact avec eux, de voir ce que le monde leur fait, et qui est terriblement plus violent que quand j’étais moi-même jeune danseur. Les difficultés terribles s’accumulent pour une génération qui est confrontée aux violences politiques, climatiques, internationales, à la disparition du vivant, à la perspective de la guerre. Face à cela, comment ne pas évoquer le soulèvement ? Oui, Soulèvement parle des corps qui se retrouvent pour défendre une cause commune, avec indignation, colère… ou sans colère, avec le refus ferme d’une décision. 

Cela s’inspire-t-il d’événements précis ? 

Oui, mais multiples. Le mouvement des lycéens et étudiants me surprend à quelques jours de la création, je ne l’avais pas anticipé mais il est dans l’air depuis quelques années. Les jeunesses de plusieurs pays bougent, et sont partout réprimées. C’est cette manifestation corporelle qui m’intéresse, cette métaphore du « soulèvement » comme d’une alliance de corps animés d’un même mouvement… 

Le remplacement possible de l’humanité par des IA est-il aussi une menace pour les corps ? 

Cette alliance corporelle du soulèvement impose la présence du corps, qui est l’essence de la danse. On est là face à des organismes, au sens pur du terme, des agents organiques. Vivants, pas télécommandés par des agents artificiels. Il faut se battre pour demeurer au moins un peu maîtres de nos corps…

Cette idée, comment la racontez-vous ? Est-ce que ce soulèvement vous a amené à inventer une gestuelle ? 

Soulèvement est une pièce de danse, elle n’est pas narrative, pas théâtrale. Quand j’aborde un sujet ma grammaire évolue. Parfois je me dis même que j’aborde un sujet « pour que » ma grammaire évolue ! J’essaie autre chose, d’autres gestes. C’est difficile à exprimer par des mots… 

Mais le vocabulaire corporel du soulèvement, ça s’écrit comment ? 

Avec des choses plus abruptes, plus scandées aussi. La musique d’Irène Dresel fait aussi surgir des gestes nets, dynamiques, par ses scansions, sa puissance, mais aussi lors de moments d’un lyrisme incroyable qui me permettent des zooms, des traversées d’histoires personnelles et de sentiments différents au cœur du collectif. 

 L’important dans Soulèvement est donc le mouvement collectif…. 

 …qui fait face à des choses qui indignent et révoltent. Mais justement dans ces moments-là, soudain, quand quelqu’un vous prend le bras, vous aide, face à l’adversité une sororité, une fraternité exceptionnelles apparaissent. Les gens qui ont vécu le soulèvement et y ont noué des relations amicales, ou amoureuses, gardent une trace à vie de cette relation, de cette traversée ensemble, dans l’intensité et la confiance, en s’appuyant sur l’autre… 

De nombreux spectacles de cirque en ce moment travaillent sur le porté acrobatique, les architectures humaines.

Oui c’est cela, il y a quelque chose de très nouveau dans ces formes collectives. Alors pour nous c’est moins acrobatique que XY ! Mais le collectif, le fait de tenir ensemble, de créer ensemble des organismes communs qui luttent contre les murs qui se dressent face à eux, oui, cela est très présent dans la danse et le cirque aujourd’hui.

La violence de la répression, le sentiment de peur apparait-il aussi ? 

Oui. On a tant de témoignages des violences répressives. Le fait que ça resurgisse ainsi dans nos démocraties est sidérant. On aurait pu penser qu’on en avait fini avec ça, que nos démocraties adultes étaient capables d’écouter la revendication, de l’accueillir sans s’en prendre à l’intégrité des corps ! Les forces de l’ordre ne sont plus là pour assurer la sécurité des manifestants, les biens comptent plus que les corps, cette dérive est ultra-violente et va bien au-delà de ce que devrait être le contrôle de l’ordre public.

Vous sentez monter un contexte prérévolutionnaire, insurrectionnel ? 

Je ne sais pas, c’est possible, il faudra bien en sortir. Mais cette inquiétude généralisée, ce retour de bâton que nous vivons par rapport aux libertés que nous avons conquises, ce matraquage des contestataires et des jeunes gens qui protestent, rappellent évidemment les pires moments de l’histoire du XXe siècle. Nous vivons dans des conditions économiques qui se dégradent très rapidement pour les classes laborieuses – j’aime ce terme, que j’emploie à dessein. C’est exactement le type de contexte économique et politique qui voit éclore des solutions populistes. Les pires, celles qui ne font pas corps commun, comme dans Soulèvement, mais qui désignent des victimes à la vindicte. 

Après Aix et avant Paris, vous partez en Albanie pour jouer plusieurs pièces, dont Soulèvement, à l’International Dance Festival of Tirana, dont vous êtes le directeur artistique. Une date de création internationale importante pour vous ?

Oui. J’ai accepté la proposition qui m’a été faite de créer ce festival, ce qui était une façon pour moi de rendre hommage au pays qui a vu naître mes parents. Une nouvelle façon d’honorer leur mémoire. 

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL

Soulèvement
du 7 au 10 octobre
Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
16 et 17 octobre
Théâtre National de Tirana, Albanie
22 octobre au 7 novembre
Théâtre de la Ville, Paris
21 novembre
La Chaudronnerie, La Ciotat
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