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Comment se construit un festival

Clémentine Aubry, nouvelle directrice déléguée du Festival d’Avignon, explique les grands axes de cette 80e édition internationale, et comment, malgré des difficultés nouvelles, elle s’inscrit dans son territoire

Zébuline. Vous êtes arrivée dans l’équipe de direction du festival en avril, après avoir été secrétaire générale du Cent-quatre à Paris. Pouvez-vous vous présenter ? Quelles sont vos fonctions ?
Clémentine Aubry. Je travaille depuis 20 ans dans diverses institutions culturelles en France, toutes en lien avec le spectacle vivant. Je suis aujourd’hui directrice déléguée du Festival. C’est à dire que je travaille main dans la main avec le directeur, Tiago Rodrigues, pour piloter l’ensemble des équipes et veiller au bon déroulement du Festival. Nous réfléchissons ensemble à la stratégie des années à venir, et, plus particulièrement, je me charge de développer des projets à l’année, pour une présence renforcée sur le territoire.

Est-ce que vous participez à l’élaboration de la programmation ?
Nous sommes un comité artistique formé de Tiago Rodrigues, des deux co-directrices de la programmation Magda Bizarro et Géraldine Chaillou, et de moi-même. Programmer, c’est veiller à des équilibres. Entre les créations et des spectacles déjà créés, entre les hommes et les femmes… Mais nous devons aussi réfléchir aux lieux, aux jauges, au nombre de représentations souhaitables par spectacle, pour que chaque spectateurice puisse trouver sa place. Une programmation s’élabore aussi avec les équipes de production des spectacles que l’on accueille. Chaque projet a ses contraintes…

À propos de la programmation, de ses équilibres, quelles sont les caractéristiques de cette édition ? Une forte augmentation des places mises en vente, semble-t-il ?
Oui, nous passons de 121 000 places mises en vente l’an dernier, et vendues plus de 99%, à 136 000 places payantes. L’augmentation est notable, et elle n’est pas due à une multiplication des spectacles, mais au fait qu’il y a plus de propositions dans les grandes jauges, et aussi que les spectacles jouent plus longtemps. Ce qui permettra à plus de spectateurices de les voir. Quant aux équilibres, nous proposons 47 spectacles. Deux tiers des équipes artistiques viennent pour la première fois, 50 % sont des créations, et 58% sont des femmes.

Vous misez donc sur un renouvellement, tout en conservant des fidélités, avec Guy Cassiers, Rébecca Chaillon, Julien Gosselin… Et un équilibre entre spectacles nationaux et internationaux.
Oui, avec une moitié de productions nationales, et 50 % de productions internationales, venues de 10 pays. Dont la Corée, qui est la langue invitée cette année. Il est important de dire que c’est la langue coréenne qui est invitée, il y a aussi des spectacles de la diaspora, d’artistes qui sont empreints de cette culture même s’ils n’y vivent plus.

Pourquoi la Corée ? Que va-t-on découvrir de la culture coréenne ?
On connait de la Corée la K-pop, ou le Pansori, ce théâtre chanté puissant. Mais nous allons aussi découvrir des créateurs contemporains que l’on connait moins…

Est-ce que l’histoire de ce pays, coupé en deux parties irréconciliables, sera présente ? Est-ce qu’elle marque les créations ?
Pas toujours de façon explicite, mais évidemment. Oiseau, premier chapitre du roman Impossibles adieux de la prix Nobel de littérature Han Kang, porté à la scène par Julie Deliquet, parle directement du massacre de Jeju.

À côté de ce théâtre du lointain, qui sera dans la Cour d’honneur porté par Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, on retrouve des habitués …

Oui. L’identité du festival c’est aussi la fidélité, c’est le fait que les spectateurices puissent retrouver, tous les 2 ou 3 ans, ou 10 ans, des artistes qu’ils connaissent. On aime aussi que ces artistes se rencontrent : Mathilde Monnier et Lucie Antunes, avec un dispositif qui va s’amplifier à Boulbon et croiser les publics. Ou bien sûr Guy Cassiers et Valérie Dréville…

Il y a aussi des artistes dont on est étonné qu’ils viennent pour la première fois, comme XY ou TGStan…
Deux très bonnes nouvelles ! Le public d’Avignon va découvrir des artistes qui ont un long parcours. 1,2,3 Poquelin présente les trois volets du travail de TGStan autour de Molière. Ce sont des conteurs exceptionnels qui réécrivent leur version des œuvres, c’est drôle et virtuose, subversif et accessible. Destiné là encore, dans la grande jauge de Boulbon, à tous les publics…

Avec XY le cirque fait son entrée dans la Cour…
Avignon est avant tout un festival de théâtre, mais il a toujours été aussi interdisciplinaire. Avec XY, compagnie historique, reconnue, il s’agit d’habiter la Cour d’une proposition d’acrobatie spectaculaire, mais surtout partagée. Et évidemment très accessible à tous les publics, aussi.

À ces 47 spectacles s’ajoutent un nombre important de débats, lectures, rencontres, des rendez-vous en entrée libre qui sont chers au public…
Oui, Avignon c’est aussi un endroit où on pense le spectacle, où on peut avoir des débats passionnés, c’est une agora de la pensée, de la complexité. Les spectacles n’apportent pas de réponses aux simplifications du monde mais peuvent aider à poser des questions, à sédimenter des éléments de réponse. Tiago Rodrigues a voulu conclure cette édition sur un Aube des questions, parce qu’aujourd’hui il y a une accélération des opinions toutes faites. 80 chercheurs, auteurs, intellectuels, historiens, scientifiques, activistes, internationaux, de tous horizons, partageront avec le public de la Cour 80 questions, sur les rapports entre l’art et le monde.

À ce propos, Olivier Galzi, le nouveau maire d’Avignon, a commencé son mandat en disant que la question palestinienne était trop présente au Festival…
Tiago Rodrigues a bien entendu dialogué avec lui à l’issue de cette prise de parole. Je pense vraiment qu’Olivier Galzi va prendre la température et la mesure de ce qu’est le Festival en le fréquentant cette année. Pour la ville, il est essentiel, il fait partie de son patrimoine, y compris dans sa façon de poser librement les questions.

Un certain nombre de structures avignonnaises annoncent une baisse de 5% de leurs subventions municipales, appliquée dès 2026, en cours d’exercice. Est-ce votre cas ?
Pas pour l’instant. On en saura plus dans quelques temps, nous n’avons pas reçu d’avis d’une décision de ce type.

Mais le Festival peut-il fonctionner dans une ville où les autres opérateurs culturels subissent une telle baisse ?
Avignon compte beaucoup de structures culturelles variées, d’arts numériques, du patrimoine, de musique. Cette variété est très précieuse et fait d’Avignon une ville exceptionnelle. Le Festival s’inscrit dans ce territoire, et a aujourd’hui des liens avec tous les acteurs qui le font vivre à l’année. Alors oui, évidemment, une mise en danger des acteurs culturels avignonnais aurait un impact sur le Festival.

L’art et la culture permettent de mieux vivre ensemble, donnent du sens, portent les problématiques essentielles de la société. Et Avignon est le cœur précieux de ces prises de paroles. Les salles sont pleines à 99%, les gens parlent, écrivent, échangent. Nous marchons aujourd’hui main dans la main avec le Off, sur les questions des VSS, sur l’écoresponsabilité, sur les conditions économiques de production, sur la gestion de la canicule. Pour permettre l’éphémère du spectacle il faut conserver des structures solides.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL

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