mercredi 22 juillet 2026
No menu items!
AccueilCritiquesAvignon, mémoire vive

Avignon, mémoire vive

Expositions, lectures, rencontres et feuilletons font de la Maison Jean Vilar l’un des foyers les plus stimulants du Festival. Le théâtre y conserve ses traces, revisite ses combats et prépare sa mémoire

Les Clés du Festival
Comment faire exposition d’un art fugace par excellence ? Les Clés du Festival relève brillamment le défi. Près de mille documents composent un parcours savant et limpide, conçu par Antoine de Baecque et scénographié par Claudine Bertomeu. Des origines vilariennes au Off, l’histoire se raconte par ses œuvres, ses métiers et ses publics. L’exposition ressuscite  les spectacles le temps d’archives écrites et vidéos, et donne à comprendre ce qu’ils ont su accompagner, et aussi ce qu’ils ont su déplacer.

L’Itinéraire bis de Julien Gosselin accompagne ce parcours avec tendresse et bienveillance au fil de cartels jaune canari. Son regard est drôle – « Même Avignon a essayé d’être cyberpunk » – mais surtout éclairant sur la manière dont l’héritage récent du Festival a nourri son théâtre dès ses jeunes années. À quoi ressemblera cette exposition dans vingt ans ? Que retiendra-t-elle de notre présent ? 

Belles heures bouillonnantes
Parmi la soixantaine de rencontres de la Maison Jean Vilar durant le Festival, les journées d’Artcena induisent un bouillonnement plus intense encore. Place y est faite aux auteurices dramatiques pour des lectures et des rencontres simultanées dans toute la Maison. Les 10 et 11 juillet, Stanislas Nordey est venu parler d’Espaces 34 [Litre notre entretien avec Stanislas Nordey ici], Actes Sud des livres audio, Léonore Confino du jeune public, Baptiste Amann de son écriture… 

On retiendra surtout la lecture de Claudine Galea, qui a dirigé le service culture de La Marseillaise dans les années 1990. Lear for real actualise l’histoire du roi fou et de sa fille : Daddy Lear perd la mémoire, devient sénile, veut sortir de la maison de retraite et appelle sa fille toutes les minutes pour dire sa douleur… Un texte bouleversant, touchant au plus juste la détresse de ceux qui se perdent et de ceux qui les regardent partir. Interprété par Laurent Ziserman et Sophie Lahayville, il devrait être créé lors du Festival 2027.

Pour toujours Novarina
La Maison Jean Vilar a rendu hommage au poète disparu avec des rencontres, le Dictionnaire Valère Novarina et une installation présentant ses œuvres plastiques, en particulier le néon bleu La lumière nuit. On y retrouve les images de ses onze spectacles donnés au Festival jusqu’en 2020. De L’Origine rouge à Personnages de la pensée, reste l’électrochoc d’une langue inimitable, qui cherche le sens dans des recoins inusités et passe par le corps et la voix. 

André Marcon, novarinien en chef, a lu – à peine, joué plutôt – la première partie du Discours aux animaux. Moment exceptionnel de maîtrise, d’invention, de restitution fine de chaque virage, chaque caillou du texte. Aussi précis, incisif, drôle, harangueur et digressif qu’il y a presque quarante ans, quand il l’a créé et laissé Avignon bouche bée… 

Feuilleton de l’été
En écho aux Clés du Festival, Mon Festival, nos festivals confie chaque matin les archives à deux voix. Jean-Louis Martinelli et Charles Berling offrent un épisode émouvant, porté par leur vieille complicité. Ils évoquent leur Avignon commun, l’édition 1998 – assez épique – et cet Œdipe le tyran mis en scène dans la Cour d’honneur, avec Berling dans le rôle-titre. Jean Eustache surgit le temps d’un joli détour, Jean Vilar reste la boussole. Derrière les souvenirs affleure leur goût du théâtre politique et du service public, jusqu’au rappel de la menace que le gouvernement Sarkozy avait fait peser sur le spectacle vivant. 

Stanislas Nordey et Virginie Colemyn © Margot Laurens – Association Jean Vilar

Stanislas Nordey, accompagné de Virginie Colemyn, livre un épisode à la mesure, démesurée, de son talent d’acteur. Il raconte son premier Off en 1988, dans un Marivaux qui fut d’emblée un triomphe, puis sa Cour d’honneur dans Architecture de Pascal Rambert. Il cite Peter Handke, Falk Richter, les lit, les dit, les joue, rendant chaque passage essentiel. De son père réel, Jean-Pierre Mocky, à Jacques Weber qui le représente, il va jusqu’à Munition d’amour, texte de Claudine Galea qu’il créera l’an prochain. Elle y parle de la découverte tardive de son cancer : « j’ai préféré écrire à voir ». La vie, la mort, l’amour font vibrer la calade, tandis que Virginie Colemyn lit Avignon à vie, de Pascal Rambert, et ses mythiques « Je n’ai pas vu ».

Le Off entre en scène
Le lendemain, place au Off avec Alain Timár, directeur du Théâtre des Halles, qui ne parlera pourtant que du In, interrogé par Michel Flandrin, notre collaborateur, qui l’aiguillonne et contextualise. Ce pionnier évoque les spectacles qui ont changé sa vie : Aperghis, Beckett dans la Cour avec un arbre sans feuilles – « on n’a pas besoin de remplir l’espace pour l’occuper » -, Georges Wilson, Rufus, Michel Bouquet et Fabrice Luchini enfant. Des marionnettes géantes sur roulettes traversent, incontrôlables dans le vent, le cloître des Célestins : « ce qu’on a vécu comme un psychodrame devient, par la force du souvenir, une belle histoire à vous raconter ». Et puis May B de Maguy Marin, Nelken de Pina Bausch, ces chorégraphes qui ont fait de la danse un « art total », dans l’esprit du « service public du théâtre » voulu par Jean Vilar.

Pour clore le feuilleton, Justine Heynemann, accompagnée de Rachel Arditi, apporte une vision plus récente du Off, qu’elle fréquentait dès l’adolescence, toujours à la recherche d’un théâtre féministe. Marivaux pour ses premières armes, puis ses propres textes : Les Petites Reines, PUNK.E.S, Culottées et Olympe(s) rappellent, dans un festival dont l’histoire reste dominée par les hommes, que le théâtre ne s’écrira plus sans les femmes. 

Delphine de Vigan © Margot Laurens – Association Jean Vilar

Les figurants au premier plan
Lors d’une rencontre menée avec finesse par le journaliste et écrivain Matthieu Mével, Delphine de Vigan est revenue sur l’adaptation, qui permet parfois de découvrir une part intime, personnelle, insoupçonnée de son propre texte. Les Figurants est pourtant sa première pièce directement écrite pour la scène, mise en scène par Valérie Donzelli, venue du cinéma. 

Cécile, Orso, Bruno, Joyce et Nora attendent sur un tournage. Invisibles mais indispensables, ils sont, selon Cécile, la vieille dame jouée par Béatrice de Staël, les « prolétaires du cinéma ». La pièce leur offre enfin le cadre et la parole. Les comédien·nes jouent avec naturel, solidement ancré·es dans le théâtre, tandis que la mise en scène convoque surtout le cinéma : voix hors champ, attente, ordres donnés par ceux que l’on ne voit pas. Une jolie ode aux oubliés des plateaux. Le texte, évocateur et attentif aux êtres, demeure pourtant plus littéraire que véritablement dramaturgique : les confidences dessinent les personnages sans toujours produire la tension que réclame la scène. Comme quoi écrire pour le théâtre n’abolit pas le mystérieux travail de l’adaptation.

SUZANNE CANESSA

Les Clés du Festival, exposition permanente ouverte toute l’année, 
Maison Jean Vilar, Avignon
Itinéraire bis — Le Festival vu par Julien Gosselin et Viva Novarina !
Jusqu'au 25 juillet

Les Belles Heures
Les 10 et 11 juillet

Mon Festival, nos festivals
Du 12 au 17 juillet

Du livre à la scène
Les 13 et 14 juillet
Maison Jean Vilar
Les Figurants, de Delphine de Vigan, mis en scène par Valérie Donzelli, 
Jusqu'au 25 juillet à 19h, La Scala Provence
Rencontres, conférences et lectures sont enregistrées par L’Écho des planches et disponibles gratuitement sur maisonjeanvilar.org

Retrouvez nos articles Scènes et On y était ici

ARTICLES PROCHES

Le clown comme poème : Entre Catherine et Arletti

Les Marseillais, les autres aussi, connaissent bien le travail de François Cervantes et de L’Entreprise, une des plus anciennes et des plus solides compagnies...

Bunker : Le choix du silence

Dans un futur indistinct, Paul est un industriel qui a décidé de s’enfermer sous-terre, dans un bunker de luxe, avec sa fille Ami et...