mercredi 18 février 2026
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Photos sensibles

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© Mouna SABONI, Disappearance - Prix Maison Blanche

L’inauguration du rendez-vous d’automne de la photographie à Marseille a eu lieu le 12 octobre à l’Espace Bargemon, avec Traversées, une exposition issue de la Grande Commande de Photojournalisme 2021-2022 voulue par le Ministère de la Culture et pilotée par la BnF (Bibliothèque nationale de France). Les oeuvres de dix photographes ayant travaillé sur le thème des migrations y sont visibles. Parmi ceux-ci Patrick Zachmann, déjà présent l’année dernière au centre Fleg avec Voyages de mémoire, est allé à la rencontre, pour Les Maliens d’Evry, des héritiers nés en France des générations issues de l’immigration. La photographe Anita Pouchard Serra, dans Algérie(s) une mosaïque d’héritiers, explore la communauté composite liée à l’Algérie sur le territoire français. Et Antoine d’Agata donne à voir, dans Frontière France, la richesse d’une nation construite sur le métissage, en prenant l’exemple de la Guyane.

Focus

Parmi les 40 évènements proposés pendant toute la durée du festival, le Prix Maison Blanche 2023 est devenu un incontournable. Les salons de la Mairie des 9/10 accueillent les travaux des quatre lauréats : Henri Kisielewski (1991) photographe franco-britannique autodidacte, qui explore la frontière poreuse entre le réel et le fictif en photographie dans Non Fiction. Mouna Saboni (1987) diplômée de l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, pour Disappearance, projet autour de la disparition progressive de l’eau, des images réalisées le long de la route 90 en Jordanie, point central de la « diagonale de la soif » qui s’étend de Tanger jusqu’en Chine. Jean-Michel André (1976), diplômé de l’école des Gobelins, pour À bout de souffle, une vision politique et poétique du « pays noir », le bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais. Et Andrea Graziosi (1977) qui, avec Animas, est allé photographier, dans différents villages du centre de la Sardaigne, d’anciens cultes entretenant un lien, à travers masques et costumes, à l’être-animal et à la divinité. 

Délires de Plossu et Nuit de l’Instant

À la galerie Territoires Partagés, Bernard Plossu propose sous le titre Plossu Expérimental des photographies où il expérimente « les pires délires et les pires blagues » qui ne font pas toujours les plus mauvaises photographies. Tandis qu’au Centre Photographique de Marseille, l’exposition collective Dits-Écrits Dispersés signe le retour au sein de Photo Marseille de la Nuit de l’instant, absente depuis 4 ans. Elle invite à porter un regard sur la présence de la photographie dans d’autres mediums et pratiques artistiques : vidéos, diaporamas, installations, performances, films, peintures, projections, dessins, photofilms…  Une exposition signée Pascale Cassagnau, responsable des fonds audiovisuels et nouveaux médias au Cnap ( Centre national des arts plastiques) avec des oeuvres de John Akomfrah, Marwa Arsanios, Bouchra Khalili, Randa Maddah, Mehdi Medacci et Frédérique Lagny.

MARC VOIRY 

Photo Marseille
Du 12 octobre au 19 novembre Traversées Place Bargemon
Du 14 octobre au 18 novembre. Plossu Expérimental Galerie Territoires Partagés
Du 26 octobre au 21 novembre Prix Maison BlancheMairie du 9/10
Du 27 et 28 octobre. Dits-Écrits DispersésCentre Photographique de Marseille
laphotographie-marseille.com

MOMAIX : pour grandir de plaisir

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Duel Reality © X-DR

S’inscrivant au cœur des missions du service public, le festival Mômaix aborde les divers domaines du spectacle vivant, danse, musique, contes, cirque, théâtre, initiation vivifiante qui amène les jeunes publics à se rendre dans les lieux culturels. Des nombreuses représenattions sont gratuites, drautres à des tarifs très attractifs). Les spectacles sont à partager en famille, stimulant le dialogue, aiguisant les goûts, éclectiques, tout aussi exigeants par les thèmes abordés, les formes soignées, qu’attentifs à être compréhensible par tous.  

Il faut cependant veiller aux âges indiqués sur les programmes. Tenir compte de cette recommandation permet à tous les spectateurs de partager le plaisir  des spectacles, qui s’adressent aussi aux adultes. 

Savoir écouter l’autre

Au Théâtre Antoine Vitez, Petite Touche du théâtre Désaccordé aborde une histoire où se rencontrent une petite fille aveugle et un grand corbeau qui ne sait pas parler. Les deux personnages uniront leurs forces pour vaincre le méchant Marabout qui souhaite ôter la voix de tous les oiseaux du monde. Grâce aux marionnettes, les personnes voyantes comme non-voyantes (ces dernières seront invitées à découvrir du « bout des doigts » quelques secrets de la représentation) pourront partager le même temps de spectacle (17 nov). 

Engagée plus encore dans la construction du tissu social, la pièce Quand j’étais petite, je voterai, adaptée du roman de Boris Le Roy par Émilie Capliez, se remémore des fameuses élections des délégués de classe au Jeu de Paume (17 et 18 oct) : en une journée de « campagne électorale », s’affronteront Anar, le « candidat du peuple », Cachot, adepte de la loi du plus fort, Lune qui a bien du mal à se faire entendre… 

On sera sensibilisés à l’écologie par une initiation au chant et à l’écriture au Petit Duc en partant de chants d’oiseaux et de l’utilisation de la Bird Box (boîte à musique) grâce à l’Atelier-concert de Merle (18 oct) mais aussi grâce à Zikotempo, « RecyClown », qui met en scène ZIK qui fabrique ses instruments avec des rebuts et sauve ainsi la musique, occasion de s’interroger sur Soi, le Beau, le Nécessaire et ce que nous faisons de nos déchets… L’engagement c’est aussi faire soi-même avec les autres, c’est ce que Komaneko, une petite chatte malicieuse (en japonais, « le chat qui prend des images ») entreprend en décidant de réaliser avec ses amis un film d’animation : quatre moments rêvés au 6mic avec ces quatre courts métrages de Tsuneo Goda, sur lesquels les percussions, guitares, claviers, voix et objets sonores improbables de Damien et Franck Lizler dessinent leurs mondes musicaux entre électro, jazz, et indie pop. 

Réinventer  le conte

Île au chant meles © Martin Sarrazac

Le Théâtre des Ateliers invite, avec l’équipe de Lecture Plus, à découvrir un conte du Liban, Hanné et la Gazelle, qui prendra vie avec des bouts de carton et des effets de lumières et d’ombres. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont explorées avec délices et les astuces dévoilées aux enfants. Au Jeu de Paume, on retrouvera l’histoire d’Hansel et Gretel, création de l’Opéra de Dijon qui se faufile dans la forêt graphique du dessinateur Lorenzo Mattoti. 

Au 6mic on suivra la passionnante Odyssée d’Hyppo, l’hippocampe fou puis le ciné-concert Komaneko, pour les tout-petits. 

Réinvention et création déjantée s’abriteront au Pavillon Noir : avec la danse de Fouad Boussouf, Näss, et dans Firmamento de la Compagnie La Veronal, les corps redécouvrent leurs possibilités et leurs limites.  Tandis qu’au Bois de l’Aune,  ce sont les objets de Bruno Meyssat et sa compagnie du Shaman qui dessinent un univers d’émerveillements  dans Si ça se trouve, et que L’école du risque (Mickaël Chouquet, Baltazar Daninos / Groupe N+1) nous convie sur scène pour éprouver en loufoqueries diverses les capacités de jeu des matériels exposés sur le plateau. 

Du grand spectacle et des concerts

Pépé Mémé © X-DR

Au Grand Théâtre de Provence la compagnie circassienne québécoise Les 7 doigts revient pour conter l’histoire de Roméo et Juliette (Duel Reality du 22 au 25 nov) en joutes inédites où les corps défient les lois de la pesanteur et de l’équilibre et l’Orchestre national de Lyon pour le Carnaval des animaux de Saint-Saëns sur des poèmes d’Elodie Fondacci dits par le comédien de théâtre et de cinéma Michel Vuillermoz

L’amphithéâtre La Manufacture accueillera la chanteuse et compositrice Marion Rampal et Les Rivières souterraines pour un conte musical, L’île aux chants mêlés, où les chants du monde tissent un univers d’utopies douces et de rêves… 

Il faudrait encore évoquer le travail étonnant de Thierry Balasse  et ses expériences acoustiques au 3bisf, la Danse à Livre Ouvert de la compagnie Marie-Hélène Desmaris à la Mareschale, la poésie de Pierre Gueyrard au Petit Duc, la redécouverte de l’enfance à L’Ouvre-Boîte avec la cie Les Brûlants (Martin Mabz, Stéphane Dunan-Battandier et Cédric Cartaut) dans le spectacle musical Baby Boum, et tant d’autres propositions qui aident à grandir, par la grâce de leurs inventions et la profondeur de leurs propos.

MARYVONNE COLOMBANI

Mômaix
Du 17 octobre au 23 décembre
Divers lieux, Aix-en-Provence
aixenprovence.fr

Sols fertiles 

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À l’automne 2021, deux ans après son inauguration et l’exposition 100 artistes dans la Ville qui avait investi le cœur de Montpellier, le MO.CO inaugurait la première édition de SOL! La biennale du territoire, avec comme axe de programmation la volonté de reflèter le territoire et la scène artistique locale. Une manifestation se voulant intergénérationnelle, inclusive, célébrant la dynamique créative qui anime Montpellier et sa région. Titrée Un pas de côté, elle explorait une perspective de « décentrement », s’appuyant sur le constat qu’ « aujourd’hui de plus en plus d’artistes quittent les grandes capitales au profit de territoires moins denses, abandonnent les modèles de la production entrepreneuriale au profit de formes vernaculaires : les frontières entre art et artisanat, entre le noble et le prosaïque, s’estompent ». Résultat : une exposition brouillant les frontières entre art brut, artisanat et beaux-arts, présentant les travaux d’une trentaine d’artistes, parmi lesquel·le·s on trouvait Aldo Biascamano, Becquemin & Sagot, Anne-Lise Coste, Daniel Dezeuze, Joëlle Gay, Claude Viallat.

Robert Combas, LE DERRIÈRE DE LA LOUISE XV_2015

Corps et langage

Ce deuxième volet de la biennale, dont le vernissage a lieu ce vendredi 13 octobre à 18 h, intitulé Soleil Triste, a été confié par Numa Hambursin, directeur général du MO.CO, à la curatrice Anya Harrisson. Elle prend pour point de départ et fil conducteur une figure historique, une œuvre littéraire et un épisode méconnu dans l’histoire de Montpellier : en 1766, le marquis de Sade, en séjour dans la ville, y aurait rencontré une femme qui lui aurait inspiré le personnage de son premier roman Justine ou Les malheurs de la vertu. L’impact de ce texte, paru anonymement en 1791, reste incontestable sur la culture, la philosophie et les modes de pensée en France. Le corps et le langage, tous deux hautement transgressifs chez Sade, sont donc au cœur des travaux présentés par la vingtaine d’artistes invités par la biennale, parmi lesquels des artistes qui ont adopté cette terre comme la leur : Johan Creten, Paul Maheke, Robert Crumb, et d’autres qui ont grandi ou suivi leur formation artistique ici : Lou Masduraud, Renaud Jerez

MARC VOIRY

SOL ! La biennale du territoire
Du 14 octobre au 28 janvier 2024
MO.CO, Montpellier
moco.art

L’Afrique, ici et partout

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Ici ailleurs © julsphotography

Dès les premières minutes, le spectacle proposé en inauguration de la première édition biennale Euro-Africa de Montpellier fait exploser les clichés. Pas de musique tribale, pas de vêtements en wax, pas de décors exotiques. Non, ce soir l’Afrique n’est pas celle des fantasmes occidentaux. Elle est autre, multiple, vivante, pleine de contradictions. Sur scène : huit danseurs, cinq hommes et trois femmes aux vêtements colorés. La peau est parfois ébène, parfois lumière au gré d’éclairages qui tentent de guider le groupe dans l’obscurité. Les danseurs avancent d’un pas saccadé, reculent parfois, s’enfuient pour revenir, regardent vers un hors scène dont on ne sait vraiment ce qu’il représente. 

Corps dansants

Créé en décembre dernier à l’Institut français de Yaoundé au Cameroun dans le cadre du forum Notre Futur, le spectacle Ici et ailleurs est ici présenté pour la première fois en Europe. La chorégraphie est signée Chantal Gondang, dont le parcours débute dans la danse traditionnelle avant de très vite s’enrichir d’influences fortement contemporaines, et Bouba Landrille Tchouda, lequel a commencé en autodidacte dans le hip hop avant de collaborer en tant que danseur pour la compagnie Accrorap comme pour Jean-Claude Gallotta, puis de faire sa place comme chorégraphe avec sa compagnie Malka. La musique est quant à elle signée par le percussionniste franco-camerounais Manuel Wandji, entre sonorités urbaines contemporaines et rythmiques ethniques et métissées. 

Infiniment libre et inventive, la chorégraphie se nourrit de danse patrimoniale africaine, de danse contemporaine et de hip hop, comme des filtres qui s’ajouteraient les uns aux autres pour mieux nous emmener ailleurs. Sur un territoire au-delà de toutes frontières, les corps sont traversés par les sonorités, les émotions, les énergies. En entendant les bruits de la rue, les sonorités de la mer, on pense à ceux qui partent et ne reviennent pas toujours. Même si le spectacle semble vouloir nous faire comprendre que peu importe où ils se trouvent, les corps dansants portent l’Afrique en eux tout en s’imprégnant de leur quotidien, aussi loin soit-il de leur terre natale. Alors, ils ne sont plus ni d’ici ni d’ailleurs, juste là. 

ALICE ROLLAND

Ici et Ailleurs a été présenté au Corum de Montpellier dans le cadre de la biennale Euro-Africa le 9 octobre

Quand l’étrange erre à Nîmes

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Rendez-vous était donné à 17h ce 7 octobre sur la place du Chapitre à Nîmes par la Cie 1Watt, venue en voisine de son QG créatif d’Anduze. Il faut beau, la place est grande… Et les spectateurs sont au rendez-vous. Comme des trublions survoltés, les neuf artistes, essentiellement des femmes (mises en scène par un homme, Pierre Pilatte) virevoltent dans l’espace. Elles en appellent publiquement à faire place à « l’estrangement » et « la curiosité ». Un joyeux désordre qui a de quoi désorienter le public, lequel doit sans cesse sortir de son immobilité d’observateur pour se déplacer, aller à la rencontre du spectacle en mouvement, rester en constant état de veille. Une des femmes affirme : « On ne fait pas de spectacle pour révolutionner le monde mais pour s’autoriser ». 

Une performance totale

C’est là que le spectacle commence vraiment, décidé à porter des récits de luttes, des histoires individuelles comme les mots de Peter Handke, prix Nobel de littérature 2019. Les mots sont là sous toutes les formes, parlés, scandés, chantés, inscrits sur des pancartes ou sur les corps. Un festival de revendications dans lequel la place de la femme est centrale, forte et faible, affirmée et dans le doute, douce et révoltée, humaniste et bagarreuse. Au diable les jugements, « Nous sommes nous », crie l’une d’elles, se faisant parole collective dans un élan de sororité. Comme pris d’une fièvre contagieuse, revêtus de tenues carnavalesques multicolores allant parfois jusqu’au grotesque (mais jamais ridicule), les corps entrent dans une transe. Le public, lui, est fébrile. La performance est totale, démontrant le talent d’une troupe maîtrisant l’art de métamorphoser l’espace public. Impossible de ne pas se questionner sur notre place de spectateur, ni centrale ni périphérique, ni simple observateur ni vraiment acteur, juste traversé d’une énergie exubérante qui nous empêche de nous figer dans un lieu précis. « Nous sommes peu à peu, vous et nous, une seule et même chose », dit une voix calme. Différentes et semblables, les neuf femmes ne s’arrêtent plus de danser et chanter, étrangement libres. Et nous aussi. 

ALICE ROLLAND

Nous impliquer dans ce qui vient de la Cie 1 Watt a été présenté le 7 octobre à Nîmes par Le Périscope et le Théâtre Christian Liger
À voir le 11 novembre à Montpellier dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée. 

Caligula : les raisons du monstre

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Caligula © Marc Domage

Le Centre dramatique national ouvre ses portes avec une pièce de théâtre d’Albert Camus emblématique du courant philosophique de l’absurde et très classique dans sa forme. Pour Jonathan Capdevielle, c’est une première. Le metteur en scène, marionnettiste, acteur, chanteur, compagnon de création de Gisèle Vienne, a jusqu’ici plutôt adapté des récits, ou écrit ses spectacles. Avec Caligula il s’attaque à un matériau intouchable et peu joué aujourd’hui, les ayants droit d’Albert Camus refusant toute adaptation. C’est donc au texte intégral de la pièce de Camus que nous invite le metteur en scène. Celui de 1941, créé en 1944, augmenté de quelques pages de la version de 1958. 

Caligula, jeune empereur romain, vient d’enterrer sa sœur et maitresse Drusilla (oui oui chez les Romains aussi cela s’appelait un inceste), Il rentre à Rome et se transforme en tyran meurtrier, procédant à ce que Camus a nommé un « suicide supérieur ». Séduisant, beau parleur, fin analyste du réel, il entraine et dévoie les plus pures consciences et assassine à tour de bras une cour de patriciens corrompus et ennuyeux, tout en incendiant son peuple. Et il y a des raisons à cette entreprise de destruction, que Capdevielle figure sur scène par une première image marquante : la noblesse en maillots sur une plage où les rochers puent et où le bruit des mouches couvre celui de des vagues… 

Excuser les tyrans ? 

Le regard d’Albert Camus sur la tyrannie a sensiblement évolué entre les deux versions de sa pièce, après la révélation des horreurs nazies. Le personnage de Chéréa, patricien qui s’oppose au tyran et participe à son élimination, démolit en 58 les raisons qu’avance le monstre pour justifier ses meurtres. Qu’il soit dans la mise en scène de Jonathan Capdevielle joué par une femme (Anne Steffens) lui donne plus de poids encore : l’absurdité et la médiocrité du monde ne justifient pas qu’on le saccage, et l’exercice combiné du pouvoir et de la liberté absolus ne dégénère en hécatombe que si la perversion les guide.

Cette morale de 1958 n’est pas celle de 1941, ni celle sans doute de 2023. Capdevielle, qui incarne l’empereur romain, prête au personnage son talent d’acteur multiforme surprenant. Les costumes queers, la scénographie qui mime l’enfer, la présence permanente de musiciens live ajoutent à la folie du personnage le désordre d’un environnement baroque et hostile, mais indéniablement beau. Le propos, clairement, porte sur les monstres et les tyrannies contemporaines, le rapport entre les générations, la place du sentiment esthétique et les contours de la folie dans notre XXIe siècle déliquescent.

AGNES FRESCHEL

Caligula
Albert Camus, Jonathan Capdevielle
Du 17 au 19 octobre
Théâtre des Treize vents
Centre dramatique National de Montpellier 
13vents.fr

Les plantes sont vivantes

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DONATIEN AUBERT Les jardins cybernétiques (Disparues - Bouquet), 2020 Sculpture en polyamide, imprimée en 3D par frittage de poudre Crédit photo : Donatien Aubert

Le Grenier à sel, longtemps dévolu au théâtre, a été racheté par la Fondation Edis et présente depuis 2017 des expositions contemporaines à la croisée des arts numériques et des  sciences, souvent naturelles. À forte orientation écologique, les œuvres présentées y cherchent de nouveaux biais pour changer notre regard sur la nature et sur notre environnement technologique, faisant souvent l’apologie du low tech, de l’artisanat, du temps long et de la miniature, rapportés aux emportements et à la globalisation des destructions environnementales. Une fois encore, Véronique Bâton, directrice du lieu et commissaire de l’exposition, a su rassembler des œuvres qui se répondent et entrent en dialogue avec des films des pionniers du cinéma, et des herbiers des premiers naturalistes. 

Science consciencieuse

L’invention du cinéma, dans la prise de conscience de la vie et du mouvement des plantes, est primordiale. En 1929 Jean Comandon filmait, accéléré 200 fois, La croissance des végétaux. L’éclosion d’un pissenlit, un liseron qui tortille, un iris qui pousse un à un ses pétales. Trois ans plus tôt Max Reichman filmait aussi Le miracle des fleurs, comparant leur danse à celle de ballerines (trans !), allant quant à lui jusqu’au flétrissement et au pourrissement. Commande de l’industrie chimique allemande qui voulait promouvoir son engrais. Le film, par son montage et ses accélérations, révélait au grand public, et aux surréalistes, la vie passionnante de végétaux considérés jusqu’alors comme inertes. 

Deux extraits d’herbiers complètent l’approche scientifique de l’exposition : des prélèvements corses de Jean-Henri Fabre (1848-1852), l’impressionnante Boite d’herbier de M. Lepeltier, fruit d’une collecte de 60 ans (1809-1871). Répertorier et conserver les espèces s’avère dès le début une entreprise poétique, qui révèle le vivant. Jusque sous la terre : quatre botanistes, dans les années 1960, ont réalisé un incroyable Atlas racinaire, plus de mille dessins à la main, d’une beauté sidérante, qui explorent les réseaux des racines de toutes sortes de plantes, parfois jusqu’à plusieurs mètres de profondeur, partie cachée, nourricière et subtile, jusqu’alors négligée, du règne végétal… 

Art  conscient 

Les œuvres artistiques, par leur nature et surtout par leur époque, sont nettement plus inquiètes. Si elles répertorient et conservent, c’est pour montrer la destruction à l’œuvre, les disparitions, l’espoir aussi d’une renaissance, parfois. 

Des fleurs coupées et gelées, comme mortuaires, ouvrent l’exposition (Laurent Pernot, Our endless love, 2021). Et l’herbier de Valère Costes, formé de plantes cultivées en impesateur, dans l’espace (Extrapolation for Space agriculture, 2021) confronte les plantes terrestres et leur avatars monstrueux, cultivées loin du sol. Le bouquet blanc, imprimé en 3D, de Donatien Aubert (Disparues, 2020) évoque l’extinction de masse des espèces végétales tandis que l’installation de Benjamin Just met en scène la déforestation dans une Forêt résiliente (2021-2023) qui s’adapte et des arbres qui continuent de croitre de leurs lents cercles de bois concentriques. 

Floralia répond sur un autre mur, avec quatre écrans diffusant des créations végétales dystopiques : Sabrina Ratté se projette dans un avenir où la végétation aurait disparu, et ne serait préservée que dans des archives virtuelles forcément inexactes, mais colorées et fascinantes, vestiges réinventés d’une symbolique et d’une classification des espèces.

Préserver, recréer, respirer 

Nettement plus sombre mais éclairée d’étoiles discrètes, la forêt primordiale photographiée par Thierry Cohen est un abime qui capte le carbone et s’ouvre sur un ciel étoilé, superposé à la photographie (Carbon catcher, 2020), qui se devine quand on approche.

Une vidéo de Fabrice Hyber (La Vallée) nous montre l’artiste dans son territoire, sa forêt, cette vallée vendéenne qu’il a replantée et qui est aujourd’hui peuplée d’animaux et de végétaux de toutes essences. On y voit l’artiste au travail dans cette nature ressuscitée où il a trouvé son vert si caractéristique, celui « des jeunes pousses ».

Meta nature IA de Miguel Chevalier fait aussi le pari de la re-création végétale, virtuelle et numérique quant à lui.  Des fleurs colorées et des matières végétales croissent et se meuvent, comme des animaux dans des évolutions aléatoires infiniment colorées. 

L’exposition se clôt par un film d’animation 3D de Jérémy Griffaud que l’on visite au casque virtuel 360°, et qui dessine la transformation du vivant  par l’homme (The origin of things). 

Mais avant cela une boucle vidéo de 2 minutes de Betty Bui, Respirations (2001), fait inspirer et expirer les feuilles d’un arbuste. Trucage artisanal, une des deux seules ouvres de femme de l’exposition, peut être la plus simplement poétique !

AGNÈS FRESCHEL

Ce que disent les Plantes
Jusqu’au 22 décembre
Grenier à sel, Avignon
legrenierasel-avignon.fr

Rêver une musique sans frontières

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Raoul Lay est le directeur artististique, chef d'orchestre et compositeur de l'Ensemble Télémaque, à l'initiative de l'October Lab©Groundswell

Zébuline. Après les évasions pour les terres lointaines, Pays de Galles, Canada, Chine, l’Ensemble Télémaque effectue un retour à ses sources méditerranéennes. D’où est né ce besoin de revenir à vos origines ?

Raoul Lay. Curieusement, cette envie vient de la Chine ! Lors de notre October lab là-bas, nous avions travaillé avec le sheng, cet orgue à bouche chinois qui date de 1100 avant notre ère. Cet instrument traditionnel très ancien est enseigné dans les conservatoires au même titre que le piano ou le violon. Les musiciens y apprennent lecture et écriture, que ce soit pour la pratique d’instruments traditionnels ou « classiques », ce qui n’existe pas en Europe : l’enseignement de la tradition et de la modernité en même temps ne se voit guère, même si à l’IMM d’Aubagne, par exemple, il y a un essai de poser les musiques « savantes » et les musiques traditionnelles dans un même apprentissage. Est intéressante la question de la relation entre musique traditionnelle et contemporaine, de l’association de musiciens traditionnels et contemporains, artistes « savants » et « non-savants », je mets des guillemets car la différence est liée aux univers musicaux et non aux connaissances ni aux techniques. J’ai souhaité alors me confronter aux traditions de la Méditerranée, puisque c’est chez nous, et voir si l’on pouvait réunir dans une même œuvre des interprètes de musique traditionnelle avec leurs instruments et une composition contemporaine, autrement dit faire vivre ensemble musique de tradition et musique d’écriture.

Comment s’est effectué le choix des musiciens et des compositeurs ?

Au début, j’ai rêvé de toutes les îles, puis, je me suis retourné vers un premier florilège – je compte bien traverser la mer et parcourir le plus grand nombre de modes de composition qui fleurissent en Méditerranée – la Corse, la plus proche, la Sardaigne, sa voisine et Malte (j’ai été directeur artistique du Malta Philharmonic Orchestra en 2019-2020). Mais d’abord, à Marseille, je me suis adressé à Vincent Beer Demander qui, avec un instrument traditionnel, la mandoline, est en même temps enseignant et lecteur, afin qu’il soit soliste du premier concerto. Ensuite, en Sardaigne, je me suis intéressé à la launeddas, une sorte de clarinette polyphonique à triples tuyaux et anche simple dont les sonorités peuvent faire penser à la cornemuse et qui est jouée principalement au cours d’instants ritualisés. J’ai donc passé commande pour ces deux instruments et ceux de l’Ensemble Télémaque de trois concertos, l’un dédié à la mandoline, auprès de Karl Fiorini (Malte), l’autre à la launeddas (soliste Michele Deiana) auprès de Jérôme Casalonga (Corse) et le dernier, double, à la mandoline et la launeddas à Maria Vincenza Cabizza (Sardaigne). À Marseille, le spectacle sera joué quatre fois, puis au printemps nous serons reçus en Corse à Pigna, en Sardaigne (Cagliari et Sassari), puis à Malte (La Valette). Il y aura neuf représentations en tout, ce qui permettra de faire vraiment vivre ces œuvres. 

Pouvez-vous nous en parler en avant-première ?

Il y aura d’abord une œuvre connue ! Aux trois créations s’ajouteront les Folk Songs pour soprano et ensemble que Luciano Berio a écrits en 1964, une manière de montrer que l’histoire des liens entre la musique populaire traditionnelle et la création contemporaine n’est pas si neuve : le compositeur italien puise dans les répertoires folkloriques des Etats-Unis, de l’Arménie, de la France, la Sicile, l’Italie, la Sardaigne, l’Azerbaïdjan et plus précis encore de l’Auvergne ! En ce qui concerne les trois créations, je ne voudrais pas tout déflorer, cependant je peux déjà évoquer les titres et les tonalités de chaque œuvre. Jérôme Casalonga, le plus tellurique, a travaillé sur les bourdons pour Nuraghe qui évoque les tours rondes en forme de cône tronqué, symboles de la culture nuragique sarde apparue entre 1900 et 730 avant J.-C.. Karl Fiorini, le plus méditerranéen et le plus lyrique, a choisi un titre anglais, c’est la langue de Malte, Fighting for Hope, une respiration dont on a plus que besoin ces temps-ci ! Maria Vincenza Cabizza, la plus contemporaine, joue sur le sens et la forme avec Il ballo delle occhiate, (« La danse des regards »). Umberto Eco disait que l’on doit pouvoir tout récupérer. L’ultra-modernité s’était transformée en nouvel académisme lorsqu’elle refusait à tout crin la tonalité avec laquelle il a fallu rompre à une époque. Avec Télémaque, en bientôt trente ans, on a pu constater l’évolution de l’idée de la création et perçu la grande peur de l’Occident de ne pas contrôler l’écriture ! Aujourd’hui en musique on est en synchronie, on a accès à tout ce que l’on veut, ce qui permet des croisements sans fin. Écrire c’est improviser, improviser puis écrire. Il y a toujours un va-et-vient entre l’inconscient et le geste musical. C’est avec ce dernier qu’il faut travailler, sinon on peut déboucher sur des partitions injouables pour tel ou tel instrument ! 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI

Au programme
18 octobre Mucem Lab, rencontre colloque « Instruments traditionnels et création contemporaine : circulations, échanges et métissages en méditerranée » avec les compositeurs et solistes invités mais aussi avec l’ethnomusicologue Elisabeth Cestor, la fondatrice de l’IMM d’Aubagne, Margaret Dechenaux, le musicologie et organologue André Gabriel, le compositeur Nicoló Terrasi, le compositeur, chanteur, auteur, programmateur Manu Théron.
19 octobre Concert commenté à l’Alcazar.
20 octobre Concertos des trois rives à la Cité de la Musique de Marseille.
21 octobre Concertos des trois rives à l’Espace Tino Rossi, Les Pennes-Mirabeau.
22 octobre Concertos des trois rives au PIC Marseille.
October Lab
04 91 43 10 46 
ensemble-telemaque.com

Liberté, qui dit mieux ?

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© X-DR

« Liberté, égalité, fraternité… ces concepts appartiennent au champ de la philosophie classique, s’amuse Jacques Serrano. Mais qui nous empêche de les repenser ? La Pop philosophie est entrée dans l’institution, l’an dernier il y a même eu un colloque sur Beyoncé à Normale Sup’, rue d’Ulm. Il est temps que la Semaine de la pop philosophie s’empare à son tour de thèmes classiques. » Aussi le fondateur de la manifestation a-t-il entrepris de réveiller la devise républicaine, bien endormie sur ses lauriers au point de ne plus trop paraître sur le terrain de la démocratie française, en la détournant d’ironique manière. Le fil rouge de cette Saison XV sera donc : Liberté, équité, solidarité. Comme l’écrit la philosophe et historienne des idées Françoise Gaillard, qui interviendra sur la scène de La Criée le 17 octobre,  pourquoi ne pas « sortir l’égalité du droit, pour l’ouvrir à une justice qui intègre une part d’inégalité, l’équité » ? Après tout, est-il juste que les foyers au revenu élevé aient droit à autant d’allocations familiales que les pauvres ? « Ça vaudra le coup de venir, déclare Jacques Serrano, vous pourrez ne pas être d’accord, c’est tout l’intérêt de ces rencontres. »

Mots, maux, mojitos ?

Indéniablement, il y aura ample occasion de débattre, défendre ses positions, changer d’avis ou les nuancer lors de cette semaine d’ébullition philosophique à Marseille. Le 18 octobre, par exemple, à la bibliothèque de l’Alcazar, aux côtés de Gilles Vervisch. Son spectacle s’intitule Êtes-vous sûr d’avoir raison ? et il est recommandé de s’y rendre en famille, oui oui, avec ses enfants et ados. Ou bien le lendemain au Muséum d’Histoire naturelle, où Marin Schaffner lancera son public dans les affres du doute à propos du… saumon. Cet animal, que l’on connaît « surtout fumé et d’élevage », mais qui existe encore à l’état sauvage, avec ses migrations impressionnantes jusqu’à sa rivière natale, déterminées par son odorat, est-il libre ? 

Malgré cette rude concurrence, c’est toutefois le Frac qui risque d’accueillir les plus féroces controverses, le 21 octobre, pour une après-midi consacrée à la censure et la cancel culture. L’avocate Agnès Tricoire y côtoiera le rédacteur en chef de Philosophie Magazine, Martin Legros, de même que Hubert Heckmann, maître de conférence en littérature médiévale, et un linguiste, Jean Szlamowicz, tant il est vrai que la langue est au cœur des écharpages idéologiques. N’oublions pas, après toutes ces émotions, que la musique adoucit les mœurs : il sera doux de se réconcilier au soir de cette journée de clôture, en écoutant des airs cubains au bar de La Maison Hantée, auprès de Maura Isabel Garcia, Yoandy San Marin et Ernesto Montalvo Reyes

GAËLLE CLOAREC

Semaine de la Pop philosophie
16 au 21 octobre
Divers lieux, Marseille
semainedelapopphilosophie.fr

Au Frac Sud, la danse des conteneurs 

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«La Chorégraphie des marchandises» est visible au Frac Sud jusqu'au 5 novembre © Romana Schmalish et Robert Schlicht

La chorégraphie des marchandises est la dernière proposition en date de Romana Schmalisch et Robert Schlicht, artistes et réalisateurs qui vivent et travaillent en Allemagne, lié à leur projet À la pêche à l’épave, né de leur résidence au Frac Sud en 2021. Trois rendez-vous ont déjà eu lieu : au Vidéodrome 2, en octobre 2020, une présentation du premier long-métrage de Gerhard Friedl Wolff von Amerongen a-t-il commis des infractions en matière de faillite ? Au Musée d’Histoire de Marseille, fin janvier 2023, une performance cinématographique, Le fétiche du conteneur, où les artistes intervenaient en compagnie de l’acteur Robert Rizzo et du critique Nicolas Feodoroff. Et quelques jours après, au Frac Sud, la table-ronde Containers unchained, à laquelle participaient, à côté des deux artistes, Sergio Bologna (historien du mouvement ouvrier et de la société industrielle), Delphine Mercier (sociologue, Cnrs) et Michel Peraldi (anthropologue et sociologue, Cnrs). Deux autres rendez-vous sont à venir : le 2 novembre à Montévidéo pour Le Fétiche du conteneur, épisode 2, et le 6 novembre à 16h au MucemLab, une lecture proposée par les deux artistes.

Bienvenue dans la Matrice

Romana Schmalisch et Robert Schlicht revendiquent un travail autour de la notion de la représentation et de la réalité du travail dans des sociétés capitalistes. Et dans La chorégraphie des marchandises, il s’agit de visibilité et d’invisibilité : car aujourd’hui, « bien que 80 % des marchandises internationales qui vont et viennent entre les continents soient transportées dans des conteneurs, le conteneur lui-même reste pratiquement invisible ». Dans leur film on ne voit donc aucune marchandise, mais on voit les conteneurs, leurs aires portuaires de stockage, les machines qui les déplacent, les bateaux qui les transportent. Le film est organisé en neuf séquences, sans titre, le plus souvent en split screen (écran divisé). Accompagnées par une voix off, qui, avant de s’adresser directement aux spectateurs sur un ton de méditation-relaxation, invitant à une forme de noyade angoissante mais tranquille dans les profondeurs de la faillite globale, propose un conte métaphorique. L’aliénation d’un homme autonome (« pêche, chasse, construisait ses meubles, se suffisait à lui-même ») par la marchandise, voire sa substitution (« choisir un objet c’est exprimer un peu de soi », « vous vivez avec vos meubles, vous êtes vos meubles »). Puis la crise. Sur l’écran se combinent, des plans vertigineux et monumentaux de terminaux et de porte-conteneurs, se jouxtent des mouvements de portiques, bals aériens, translations rectilignes, horizontales et verticales. Tout un système célibataire et fascinant, semblant fonctionner par lui-même, pour lui-même. L’humanité apparaît à travers la présence, dans les dernières séquences, sur quelques notes de piano, d’un danseur parcourant les espaces, frôlant de sa main les parois métalliques, dansant au milieu d’un paysage désertique, à côté d’une petite oasis de cyprès préservés.

MARC VOIRY

La chorégraphie des marchandises
Jusqu’au 6 novembre
Frac Sud, Marseille
fracsud.org