lundi 23 février 2026
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Chemins de traverse

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© Jael Travere

Reflet des récitals de Jean-Pierre Rampal, à qui l’édition 2022 de la Convention de la flûte traversière est dédiée -le génial interprète aurait eu cent ans cette année-, le concert d’ouverture de la Convention Internationale de la Flûte offre un large spectre temporel, de l’époque baroque à la nôtre. « Mon père était un rassembleur et un susciteur de talents », rappelle son fils, Jean-Jacques Rampal, luthier et expert en instruments du quatuor, « il aimait les flûtistes, transmettre son savoir, partager. » Digne héritier de cet état d’esprit, l’immense flûtiste Emmanuel Pahud partage la scène avec Philippe Bernold, alternant les pièces ou duettisant avec élégance. Dialogue fluide sur la Sonate en trio en mi mineur pour deux flûtes et basse continue (violoncelle continuo de Frédéric Lagarde) de Telemann, final enlevé grâce à la spirituelle Sonate en ré majeur pour deux flûtes et piano (Fuminori Tanada) de Mozart… La subtilité des Trois romances de Clara Schumann invite l’auditoire au cœur de ses bulles poétiques, ruisseau du piano sur lequel la ligne mélodique de la flûte dessine ses orbes, rêveries aériennes, tableautins finement croqués dans le frémissement du vibrato naturel de la flûte (E. Pahud). La création de la Deuxième Sonate pour flûte et piano (originellement pour violon) de Guillaume Connesson frappe par l’équilibre de sa composition. Ici, le piano n’est pas seulement l’accompagnateur de la flûte (P. Bernold) mais joue à égalité avec elle, en un véritable duo où s’établit un ample dialogue à l’écriture ferme, solidement articulé. Autre création, aussi en présence du compositeur, commande de La Traversière, Association française de la flûte, la Sonate n° 3 Op. 156 pour flûte et piano de Nicolas Bacri est sublimée par l’interprétation de Pahud. La flûte rend sensible l’impalpable tandis que le piano complice décline ses cadences. Phrases suspendues, amples mélodies lumineuses, solo de flûte ébouriffant (un temps suspendu que chacun trouve bien trop court), art des nuances, émotions exacerbées, concourent à une conclusion exaltée. À la sortie, les musiciens sont acclamés comme des rock-stars, groupies, selfies, rires. Oui la musique classique ça peut être ça aussi !  

MARYVONNE COLOMBANI

Concert donné le 26 octobre au conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence

Le féminisme à l’affiche 

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Riposte féministe © Palmeraie et désert – France 2 cinéma

Vous les avez tous·tes croisés sur les murs des villes, ces messages vigoureux, drôles, poétiques parfois, revendicatifs. Lettres noires peintes sur des papiers blancs, le plus souvent format A4, une lettre par feuille… Et ces mots nous interpellent, nous interrogent, servent de rappel des droits, des faits, empêchent l’oblitération oublieuse des comportements déplacés, des agressions verbales et physiques, des viols, des féminicides. Le film documentaire réalisé par Marie Perennès et Simon Depardon, Riposte féministe, évoque à travers une galerie de portraits attachants ces collages féministes. 

« Je te crois »
On suit à Brest, au Havre, à Saint-Étienne, Compiègne, Paris, Marseille, Gignac, les femmes qui ont accepté, malgré les risques, de témoigner à visage découvert, selon un schéma identique : scène de fabrication des collages, les collages en ville (choix des supports, des lieux, des visibilités) et une conversation au café. Au fil des narrations se dessinent les grandes lignes de ces actions qui réagissent au début à l’atroce multiplicité des féminicides. Les voix des « colleuses » livrent avec liberté et naturel divers points de points de vue sur les méthodes de lutte violentes ou pacifistes à mener. Afin que cessent, non seulement les exactions perpétrées à l’encontre des femmes, mais aussi l’inégalité de la reconnaissance salariale de leur travail par rapport à celle de la gent masculine. 

Participent à ces questionnements et ces combats la communauté LGBTQI+. Féministe, politique, antiraciste, le mouvement des colleuses permet une réappropriation de la rue, du paysage urbain, et redonne confiance. Ce ne sont pas les femmes qui sont à condamner si elles sont harcelées, agressées, mais bien ceux qui les agressent. La simple inscription « je te crois » a des vertus libératrices. 

Trois représentantes du collectif marseillais des colleuses venaient se prêter au jeu des questions à la fin de la projection et rappelaient avec humour que le mouvement des « colleuses » est né à Marseille. Sa destinée est énorme, toute la France désormais ou presque connaît ses vivifiantes inscriptions et essaime aux USA, en Australie et dans bien d’autres pays et continents. Certes, les textes sont parfois arrachés (il est à noter d’ailleurs que cette manière de donner la parole aux murs ne les détériore pas), « ils ont donc malgré tout attiré l’attention », sourient les jeunes femmes avec un calme souverain. À Cannes, où elles ont été conviées à leur grande surprise, elles ont déployé une banderole énumérant les prénoms des femmes tuées depuis le début de l’année. Un signe fort sur les marches.

MARYVONNE COLOMBANI

Riposte féministe, de Marie Perennès et Simon Depardon 

Des femmes noires

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Saint Omer © Les Films du Losange

Une femme noire s’avance dans la mer, un enfant dans les bras, la nuit alors que s’amplifie le bruit des vagues. Une femme s’éveille, regard tourmenté, après un cauchemar. Un amphi rempli d’étudiants, visages attentifs, tendus vers l’écran où défilent des images d’archives de femmes tondues à la Libération, accompagnées d’un extrait d’Hiroshima mon amour de Marguerite Duras… « O douleur, je suis perdue dans la nuit ». Une professeure de littérature et romancière, Rama, part à Saint Omer assister au procès d’une femme accusée d’avoir tué sa fille de 15 mois. Ces images, comme mises en miroir dès le début du premier film de fiction d’Alice Diop, Saint Omer, en donnent un peu la clé. Regards de femmes sur des femmes.

Qu’est-ce qu’être mère ?

Alice Diop était connue jusqu’alors pour ses documentaires courts et longs dont Nous, prix du meilleur documentaire à la Berlinale 2021. Et c’est bien le réel qui a inspiré Saint Omer : une photo, d’abord, que la cinéaste a vue dans Le Monde, devenue une sorte d’obsession. Un cliché de Fabienne Kabou, sénégalaise comme elle. Elle va donc en 2016 assister au procès de cette femme qui a tué son enfant métisse. Fabienne Kabou devient Laurence Coly. Alice Diop a reconstitué son procès à partir de ces minutes mêmes ; nous y assistons en même temps que Rama que bouleverse profondément la vie de cette femme. Qu’est-ce qu’être mère ? De quelles douleurs, de quels non-dits héritons-nous ? Le film se bâtit autour de ces deux personnages, celle qui ne sait pas pourquoi elle a tué son enfant, celle qui veut tenter de comprendre, si quelque chose peut être compris. Dans sa chambre d’hôtel, elle regarde, sur son ordinateur, Maria Callas tuant ses enfants dans le Médée de Pasolini… Au fil des heures, au fil des jours, au tribunal, des regards s’échangent.

Blessures intimes

Le visage souvent impassible, Laurence Coly, interprétée magistralement par Guslagie Malanda, dans un langage soigné, évoque son adolescence, ses rêves, ses aspirations contrariées par sa famille, son amour pour un homme de 30 ans son ainé et surtout sa grande solitude. Kayije Kagame joue avec retenue Rama qui peu à peu change, prenant conscience de ses blessures intimes. Dans une mise en scène parfaite, la caméra de Claire Mathon capte les émotions de tous ceux qui témoignent, de ceux qui assistent, de celle qui dit et de celle qui écoute. Les plans du visage de Laurence Coly devant les boiseries ocres de la salle d’audience ont la beauté de tableaux. « Les premières références que j’ai envoyées à Claire Mathon étaient des tableaux. Il y avait La Ferronnière de Léonard de Vinci, certains tableaux de Rembrandt, des modèles noirs peints par Cézanne, et puis un tableau qui m’a beaucoup frappé au MET, Grape Wine d’Andrew Wyeth, le portrait d’un vagabond noir, peint comme aurait pu l’être un tableau de Titien. » Et c’est avec le visage d’Aurélia Petit (l’avocate) lors de la plaidoirie, face caméra, que nous quittons la salle de tribunal, bouleversés. Le film nous interroge, nous traverse et remet peut-être en question nos certitudes.

ANNIE GAVA

En salle le 23 novembre

Alice Diop présente Saint-Omer le vendredi 25 novembre à 20 heures aux Variétés, Marseille.

Avec Roschdy et les siens

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Roschdy Zem

Le titre

Pendant très longtemps, le film avait pour titre Sans filtre mais lors de la présentation à Cannes, ce titre n’a pas été apprécié ! (rires) Les miens est venu très naturellement à partir de l’affiche qui montre une photo de famille avec un personnage  qui ne regarde pas l’objectif et se tourne vers eux, moi . Il y avait ainsi une belle corrélation entre l’image et le titre. Je deviens le narrateur et raconte ma famille. Une famille confrontée à tout ce qu’elle traverse, en particulier un accident. Une histoire racontée avec mes yeux.

Un film autobiographique

Quand on passe la barre des 50 ans, on commence à se rendre compte que le temps qui nous reste est plus court que le temps vécu. Cela amène à une réflexion sur soi, sur ce qu’on a parcouru et ce qui reste à parcourir, accentuée par ce qu’on a tous vécu, le confinement. J’ai réalisé que ma famille était digne d’être racontée. J’ai attendu d’avoir un prétexte : l’accident qui est aussi une façon de raconter ces 50 dernières années, cette France dans laquelle j’ai grandi et vécu, cette famille qui m’a porté, avec un regard bienveillant sur moi. Il y a là une sorte d’album photo, d’hommage qui me semblait nécessaire à ce moment de ma vie. Forcément, on réfléchit à ses propres lacunes : au fait que je me suis beaucoup consacré à mon métier et moins à ma famille. J’ai la chance de pouvoir l’exprimer à travers une fiction.  

L’écriture du scenario à quatre mains

Quand j’ai parlé de ce projet à mes producteurs, ils m’ont dit d’aller voir un film, en post production, parce qu’il avait été écrit et tourné en quatre semaines. C’était ADN. J’ai donc contacté Maïwenn pour savoir comment elle avait pu travailler aussi vite. Fort de ses explications, j’ai décidé de lui demander de travailler avec moi. Elle a apporté au film une écriture charnelle. C’est une réalisatrice qui ne théorise pas. Je ne sais pas écrire seul et j’ai toujours travaillé en binôme avec des scénaristes intellectuels. Là, j’étais avec quelqu’un qui, comme moi, s’est fait tout seul. On n’a pas usé nos culottes sur les bancs de l’école. On est des autodidactes, des instinctifs, et j’avais besoin de ça pour raconter cette histoire personnelle. Elle m’a donné les codes pour y aller de façon plus fluide, d’avoir une vraie mise à nu. Ce qui nous distingue et qui a son importance, c’est que ses films sont souvent des règlements de comptes avec sa famille. Moi, je n’ai pas de comptes à régler avec la mienne. Ce film est avant tout une déclaration d’amour. On a avancé ensemble et Maïwenn m’a permis d’avancer de façon plus charnelle, plus organique. C’est sa force à elle.

Connivences

Sami Bouajila. J’ai profité de cette proposition pour mettre à profit la complicité tacite et le parcours de vie commun qu’on a Roschdy et moi. Sachant que cela existe, que la caméra, qui est d’une froide objectivité va l’imprimer, il ne fallait pas jouer. Si cette complicité moléculaire est là, si elle est légitime, elle ressortira. Et pour moi, le plaisir se prolonge même après. On sort du réalisme et quand on peut s’épanouir là, c’est super !

Roschdy Zem. Il y a entre Sami et moi une complicité qui dure depuis trois décennies et il y a beaucoup de similitudes entre lui et mon jeune frère que Sami connait d’ailleurs. Sami est le seul acteur pour qui j’ai écrit le rôle et je ne sais pas si le film pourrait exister sans lui. Avec Sami, on a fait beau coup de films ensemble. Il y a une connivence naturelle, quelque chose d’organique qui m’émeut. Le reste du casting s’est constitué quand le scenario a été terminé.

Préparation et tournage

Nina Zem. Le film a été préparé en très peu de temps. Et on n’a pas eu vraiment le temps de se rencontrer. On ne se connaissait pas tous et cela s’est fait très naturellement dès le premier jour. On a commencé  par une scène de déjeuner dont le tournage a duré toute la journée, peu préparée. Cinq ou six heures de rencontres. C’est là qu’on a préparé la suite.

Roschdy Zem. Une dizaine d’acteurs sur le plateau dès le premier jour et, heureusement, je n’ai pas eu de problèmes d’ego à gérer ! Bien sûr, il y avait l’expérience de Sami et de Meriem Serbah, qui étaient dans une attitude de transmission. Donc cela a très vite fonctionné entre l’ancienne et la nouvelle génération. Moi, je sais « voler » des moments d’échanges mais si cela ne se produit pas, je ne peux le créer car cela deviendrait superficiel. La scène finale du film est révélatrice de ce qu’on a vécu. Elle n’est pas écrite au scenario et je ne sais pas que je vais la tourner le jour où je la tourne !  Je ne sais pas comment je vais terminer mon film. C’est le dernier jour, les acteurs sont sur le plateau. Cette idée naît naturellement et il se passe ce que vous voyez. Cela ne s’invente pas et, quand je prends Sami dans mes bras, c’est Sami, pas Moussa, le personnage.

La direction d’acteurs

Roschdy Zem. J’offre à mes acteurs un terrain de liberté. Je leur impose l’enjeu de la scène et à l’intérieur de la séquence, chacun doit trouver sa place. Chaque acteur a une fiche détaillée de son parcours et sait à quoi il aspire. Cela donne une liberté à l’improvisation. Il y a du texte certes mais on laisse vivre tout cela ; il y a deux caméras et pas de off. Tout le monde est dans le champ et les cadreurs sont aussi metteurs en scène que moi. Les plans durent entre quinze et vingt minutes. Je découvre tout sur la table de montage. J’ai un film de quatre heures et j’en tire la quintessence.

Nina Zem. Au début, il y a un peu d’appréhension d’être dirigée par son père devant toute une équipe. Et en fait, comme c’était ma première expérience de long métrage, j’avais besoin d’être un peu poussée, avec la bienveillance et l’exigence d’un père qui a su amener sa fille, son actrice, à des endroits pour pouvoir créer. Cela a été une expérience gratifiante. Je me suis sentie dirigée comme les autres acteurs.

Sami Bouajila. Je me souviens que la première fois que Roschdy m’a dirigé c’était pour Omar m’a tuer. Omar est un taiseux et c’était un combat pour lui, pour le peu qu’il avait à dire. Sur le plateau se dégage une énergie collective. Se faire diriger, ça marche à deux comme pour la danse. Il y a du désir, un dialogue. Ce n’est pas une histoire de rapports de force mais plutôt de séduction, de partage. Une mise en danger.

Roschdy Zem. Je ne sais pas être dur. Je ne crois pas qu’on puisse obtenir quelque chose en bousculant les acteurs. Quand j’ai été acteur, les metteurs en scène ont toujours obtenu de moi ce qu’ils voulaient par la douceur. Un film est une œuvre collective et il faut s’écouter. Même quand on a tourné la scène un peu violente entre Moussa et son fils qui se battent et que j’ai demandé à ma fille de crier plus fort, elle m’a dit que ce n’était pas évident car elle n’avait jamais crié !

PROPOS RECUEILLIS PAR ANNIE GAVA

Lire la critique du film

Famille sous tension

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Les miens © le Pacte

« En passant la barre des 50 ans, j’ai réalisé que ma famille était digne d’être racontée ». Et c’est effectivement un accident familial qui a inspiré le sixième long métrage de Roschdy Zem, Les miens. Tout commence par un repas d’anniversaire auquel assistent les quatre frères, Ryad (Roschdy Zem), Moussa (Sami Bouajila) que sa femme vient de quitter, Salah (Rachid Bouchareb), Adil (Abel Jafri ) très réceptif aux thèses complotisteset la sœur Samia (Meriem Serbah) , qui prend tout en charge. Il ya aussi les enfants de Moussa, une jeune cousine, Nesrine (Nina Zem), la femme de Salah et Emma (Maïwenn), la compagne de Ryad.
Si Ryad, présentateur sportif connu, se voit reprocher ce jour- là son égocentrisme et son manque de disponibilité pour les siens, c’est Moussa, victime d’un traumatisme crânien quelques jours plus tard, qui va bouleverser la vie de tous. Il a perdu son poste de directeur financier et passe la majorité de son temps à dormir.  Il a toujours été doux et attentif aux autres ; il est à présent sans filtre, désinhibé et balance à tout son entourage ce qu’il ressent, souvent très agressivement. En colère pour la moindre frustration, il perd peu à peu le lien avec ceux qu’il aime sauf avec Ryad. La courte séquence où, alors qu’il a perdu le gout et l’odorat, il lui offre une part de gâteau qu’il a lui -même préparé en dit long sur l’attachement à ce frère qu’il admire.
Tourné souvent en plans séquences par Julien Poupard, alternant scènes de groupes remplies d’énergie et confrontations plus intimistes, ce film autobiographique, superbement interprété, aborde des sujets universels comme la famille, la communication, les accidents de vie. Une sorte de chronique, tantôt tendre, tantôt violente, telle la vie.

ANNIE GAVA

En salles le 23 novembre
Les miens, en compétition à la Mostra de Venise a été présenté en avant-première au festival Cinemed de Montpellier, en présence de Roschdy Zem, Nina Zem et Sami Bouajila
Lire notre entretien avec ici

La justice des sentiments

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Les Repentis © Epicentre Films

Un sujet sensible

Les Repentis (titre espagnol : Maixabel), neuvième film d’Icíar Bollaín, revient sur les années de plomb au Pays basque et en Espagne, peu avant la dissolution en 2018 de l’organisation indépendantiste, E.T.A (Euskadi Ta Askatasuna). Ce mouvement, à l’origine antifranquiste, avait choisi la lutte armée pour faire triompher ses idées, dérivant vers une radicalité responsable de plus de 800 exécutions, des mutilations par centaines, des enlèvements, des extorsions de fonds et un climat de guerre civile larvée entretenu au sein des villes et villages. Le cinéma s’est déjà emparé du sujet et la série TV Patria, adaptée du best-seller de Fernando Aramburu, traitait déjà de la confrontation des victimes et de leurs bourreaux. Icíar Bollaín innove ici en partant d’une expérience moins connue et controversée, initiée en 2011 par les autorités : organiser des rencontres entre les prisonniers repentis et les familles de leurs victimes.

Partir de la fin

Pays basque espagnol. Commémoration de la mort de Juan Maria Jauragui, ex-gouverneur de la province de Guipuzcoa, proche du gouvernement socialiste de Felipe Gonzáles, assassiné onze ans auparavant par l’Eta, dans un café de Tolosa. Autour de sa stèle se sont rassemblés ses amis politiques, victimes pour certains de la même organisation terroriste, sa famille, sa fille (Maria Cerezuela), sa veuve Maixabel Lasa (Blanca Portillo). Et, conduit par cette dernière, Ibon Etxezarreta (Luis Tosar), un des assassins de Juan. Le « repenti » tient un bouquet. Dix fleurs rouges pour le passé, une blanche pour le futur. Peu à peu, tous entonnent une chanson populaire basque, hommage à un ami disparu…Evoquer cette poignante scène finale, superbement mise en scène, ce n’est pas déflorer un scénario qui reprend fidèlement des faits avérés et se nourrit de souvenirs plus intimes de la vraie Maixabel Lasa. C’est partir de cet impensable dénouement vers lequel tend tout le  film, qui en deux heures, réussit à nous faire penser cet impensable-là.

Une longue insomnie

La réalisatrice part du traumatisme initial, l’assassinat sauvage, la joie des meurtriers et l’onde de choc dans le cercle familial. Revient rapidement sur le procès de ceux qu’on a pu arrêter, qui tambourinent à la cage de verre les séparant de la salle d’audience, et invectivent des autorités qu’ils ne reconnaissent pas. Puis, par une ellipse temporelle, nous projette dix ans plus tard. On retrouve Maixabel Lasa, les cheveux blancs, encore responsable du bureau d’aide aux victimes du terrorisme (Gal et Eta), sa fille, devenue mère à son tour, et un pays toujours divisé et blessé. En parallèle, on entre dans les prisons où sont détenus des membres de l’Eta. Certains ont changé. Il y a dissension entre ceux qui, hantés par les crimes qu’ils ont commis, ont pris conscience de l’engrenage qui les a happés, et ceux qui persistent à croire que ce qu’ils ont fait était juste, terrorisés à leur tour par les représailles possibles pour leur famille s’ils « trahissent » la cause en faisant amende honorable. Rien n’est oublié. Victimes et assassins sont dans une longue insomnie sans repos. La réalisatrice va analyser les processus parallèles qui conduisent Maixabel aux tueurs de Juan et les tueurs de Juan à Maixabel.
L’homme peut-il changer ? Se repentir sincèrement ? Et ce repentir peut-il être reçu par la victime ? Peut-on pardonner à quelqu’un qui vous a volé votre vie ? Je préfère être la femme de celui que vous avez tué plutôt que votre mère dit Maixabel à Ibon. Elle ne pardonne pas mais trouve un semblant de paix en reconnaissant l’humanité d’Ibon et en refusant de le haïr.

Montrer sans démontrer

Si le film d’Icíar Bollaín fait entendre les arguments de chacun, le discours n’est jamais ni pesant ni suffisant. L’expression des visages saisis en gros plans, les regards, les silences maintiennent une tension constante. La réalisatrice montre sans démontrer. Classicisme et sobriété. Pas d’exubérance dans un chagrin qui devient consubstantiel aux personnages. La terreur ne peut être qu’aveugle. Dès qu’on lui donne visage et corps, elle perd sa pureté idéologique. Camus déjà la condamnait sans appel affirmant qu’il préférerait toujours sa mère à la justice. Ibon a trahi sa famille, détruit ceux qui l’aimaient, ceux qui aimaient ses victimes et s’est détruit lui-même. Pour autant le monstre est un homme.
Contre la loi du Talion s’affirme l’état de droit, auquel le film rend hommage. Les criminels, malgré la gravité de leurs actes, ont accès à un procès, à un traitement digne. La justice fait de la rédemption, un objectif.

Blanca Portillo est Maixabel

De ce film intense nous reste le portrait d’une femme d’un courage hors du commun. Droite dans sa vie et ses principes. Interprétée admirablement par Blanca Portillo, Goya de la meilleure actrice 2022. Une des séquences la suit marchant le long d’une plage. Encore menacée par l’Eta, elle est accompagnée par deux gardes du corps qui se maintiennent derrière elle, à distance. Sur l’horizontalité du paysage, sa fragile verticalité exceptionnellement saisie de loin devient l’image d’une force qui va et nous bouleverse.

ELISE PADOVANI

Actuellement en salle
Projeté au cinéma Le Prado, à Marseille, le 17 novembre, dans la section Panorama de la 21ème édition du festival CineHorizontes (12 au 24 novembre).
cinehorizontes.com

Cécile Rattet, « tout’émotionnante »

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Cécile Rattet, Tout'émotionnée © ArtisReflex

« J’ai commencé à travailler sur ce spectacle avant le confinement, je voulais parler des émotions, les rendre tangibles au jeune public, lui permettre de poser des mots sur ce qui est épidermique et informulé. Les deux années confinées m’ont permis de préciser pour moi aussi le sens de ce que sont les émotions. Au moment où il fallait éviter tout contact avec l’autre, où tout se repliait, devenait insipide, il m’est apparu encore plus clairement combien les émotions, même, surtout ?, du quotidien, minuscules sans doute, mais bien là, étaient essentielles à notre vie, à notre développement… » Cécile Rattet sourit. Voici, pour la première fois devant un public non scolaire (quelques représentations ont été données au sein d’écoles de la région), Tout’émotionnée, un seule en scène, délicieusement accompagné par le doudou Jojo. « Jour un de la grande aventure ! ». Après s’être extirpée d’un lit-fauteuil symbolique, l’exploratrice en herbe vérifie qu’elle emporte bien tout pour son voyage, « une passoire pour regarder le soleil à travers », « des petits cailloux, mieux que des miettes de pain », des « madeleines pour la faim », des « mandarines pour les vitamines » … Comme « le vent a tout emporté » et que le monde est aussi « moche qu’une pizza sans olives ou qu’une crêpe sans chantilly », le parcours s’annonce monotone et peu apte à répondre à la question préliminaire « c’est quoi des émotions ? ». Au fil de ses pérégrinations, la comédienne trouve des boîtes qui renferment chacune des choses qui donnent des papillons dans le ventre et se traduisent par des onomatopées, des « argh », des « grrr », des « poc » des rires dansés et des peurs toutes bleues qui vous font vous recroqueviller d’effroi. Bref, les émotions émergent, symbolisées par des marionnettes fantasques, la « bleue » de la peur, la « rouge » de la colère… Chaque émotion identifiée devient sable coloré recueilli précieusement dans une petite bouteille, tandis que des reliefs s’élèvent, rythment le plateau et affirment que la Terre n’a pas la platitude désolée que l’on pensait. Les couleurs se feront tableau, transmutation des émotions en art, sans doute le seul et dernier endroit capable de donner de l’éclat, du mouvement, du sens enfin à notre existence. L’aventure continue, peuplée de mots aux saveurs gourmandes et « chamboulantes ».

MARYVONNE COLOMBANI

Spectacle donné le 19 novembre à La Capelane, Les Pennes-Mirabeau.

Land of Hope

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Le troisième roman d’Anna Hope a fait grand bruit lors de sa parution en septembre dernier. Bien connue des fans de Doctor Who, l’autrice et comédienne a déjà à son actif quatre romans, parus entre 2016 et 2022. Le Rocher Blanc, édité conjointement dans sa version originale et sa traduction française, est paru aux éditions du Bruit du Monde. L’attachement de l’écrivaine à Marseille et ses alentours est tangible : après un passage à Manosque en septembre dernier, la revoilà donc parmi nous ! C’est tout d’abord à la librairie Histoire de l’œil qu’elle fera escale le jeudi 24 novembre à 19 heures. Puis à l’Institut de l’image d’Aix-en-Provence qu’elle présentera Un Monde plus Grand de Fabienne Berthaud, qui explore, de même que Le Rocher Blanc, l’histoire des traditions et rites chamaniques, le vendredi 25 novembre à 18 heures. Et enfin au Festival du livre de Marseille, le samedi 26 novembre à partir de 16h45, qu’elle viendra à la rencontre d’un public que l’on espère nombreux.

Mémoire des deux rives

La richesse de la langue mais aussi et surtout la richesse narrative du Rocher Blanc, font en effet de ce texte un des temps forts de cet automne littéraire. La traduction d’Elodie Leplat est pour beaucoup dans le pouvoir de fascination de cette saga qui déploie quatre récits se déroulant à quatre siècles d’intervalle autour d’une petite île aux pouvoirs mystérieux. Documentées mais pas dogmatiques pour deux sous, les escales historiques esquissent une lignée par-delà les peuples, genres et strates sociales. Soit en 2020 autour d’une écrivaine vivant conjointement une maternité récente et un divorce ; en 1969, autour d’un chanteur évoquant fortement Jim Morrison ; en 1907, auprès d’une amérindienne ; et enfin en 1775, sur le bateau d’un capitaine à la dérive. La principale force du Rocher Blanc réside dans l’attention égale apportée à chaque segment, et donc à l’intérêt suscité par chaque personnage. Mais également dans l’alliance opérée par le texte entre narration, contemplation et divagation, qui nimbe Le Rocher Blanc d’une poésie toute mystique.

SUZANNE CANESSA

Le Rocher Blanc d’Anna Hope, traduction d’Elodie Leplat, paru au Bruit du Monde en septembre.

Dix ans après 

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« Ali m’a parlé d’un endroit, proche de chez nous, au fin fond du désert où un beau jour un lac est apparu de nulle part… C’était un miracle. Dans mon pays, les gens croient à la magie et à ce genre de choses… Mais quelques mois plus tard, on a découvert la vérité. C’était un ruissellement dû à une mine de phosphate. L’eau était devenue noire. Elle était toxique. Finie la baignade ! » C’est par ce conte en voix off, celle d’Alyssa (Salima Maatoug), la plus jeune sœur d’Ali (Adam Bessa) que commence Harka, le premier long métrage de Lotfy Nathan.

Police et contrebande
Aux longs travellings sur de beaux paysages, succèdent des plans serrés, saccadés sur les gestes d’Ali qui remplit des bidons d’essence. Dans les rues de Sidi Bouzid, il les vend illégalement, racketté au passage par des policiers corrompus. Ali survit, couchant sur un chantier, et rêve d’Allemagne, même si son ami essaie de le convaincre de renoncer à partir : « Là-bas ce n’est pas mieux qu’ici et il fait froid ».
Quand Alyssa vient lui annoncer la mort de leur père et que, juste après l’inhumation, il apprend que son frère Skander a trouvé du travail à Hammamet, Ali doit revenir dans la maison familiale, s’occuper de ses sœurs et trouver l’argent nécessaire pour éviter la saisie de leur maison. Contrebande d’essence à la frontière libyenne, traversées dans des paysages de western où les pick-up blancs soulèvent la poussière, fuite quand la police les surprend. Ali n’aura pas l’argent négocié et décide d’aller à Hammamet demander à son frère de les aider. En vain. Ali, de plus en plus désespéré, de plus en plus en colère, impuissant à payer leurs dettes, expulsé de la maison familiale, ne trouve qu’une issue : offrir à ses sœurs un voyage à Hammamet et aller, lui, voir le gouverneur. …En vain.
Dans ce film âpre, tourné en 35 mm à Sidi Bouzid, le réalisateur américain d’origine égyptienne, Lotfy Nathan, pointe les maux de la société tunisienne (chômage, corruption…) à travers l’histoire d’un jeune qui ne s’en sort pas. Et dresse un bilan contrarié des espoirs suscités par le Printemps arabe dix ans après.
Si le scénario n’est pas très original, on apprécie le regard bienveillant du cinéaste sur ses personnages, une mise en scène très maîtrisée, et les images soignées du chef opérateur Maximilian Pittner. Quant à Adam Bessa qui joue Ali, dans presque tous les plans du film, il a su rendre, par un jeu très intériorisé, tous les états que traverse son personnage : accablement, désespoir, colère et tendresse parfois. Un rôle qui lui a valu le prix « Un certain regard » de la meilleure performance au dernier festival de Cannes. À juste titre.

ANNIE GAVA

Harka de Lofty Nathan

À Cannes, le cinéma c’est toute l’année

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Isabelle Hupper dans "La syndicaliste" de Jean-Paul Salomé © Le Pacte

Six salles de cinéma de la ville de Cannes, le Miramar, la Licorne, les Arcades, Cineum Cannes, Cinétoile Rocheville et le Cannet Toiles accueillent les 35e Rencontres Cinématographiques qu’organise Cannes Cinéma. Films, rencontres avec les cinéastes ou les acteurs, master class, ateliers : de quoi réjouir les cinéphiles et les autres, curieux de découvrir les films en avant-première ou d’en (re)voir de plus anciens.

Le « Panorama des Festivals » propose huit films en compétition venus d’Espagne, de France, de Grande-Bretagne, d’Indonésie et d’Iran parmi lesquels un film d’animation. Nul doute : la tâche du jury présidé par l’écrivain Douglas Kennedy, accompagné par la comédienne-réalisatrice Marilyne Canto, le comédien, Pablo Pauly et le scénariste- dessinateur, Pierre Alary ne sera pas simple !

Avant-premières

Pas moins de 23 films sont en avant-première, dont Maestro(s), en ouverture le 21 novembre à 19h  au Théâtre Croisette, en présence de son réalisateur Bruno Chiche et des acteurs Caroline Anglade et Nils Othenin-Girard. Ce film présente un combat des chefs (d’orchestre) entre un père et son fils.
En clôture le 26 à 19h, Jean-Paul Salomé présente La Syndicaliste, l’histoire vraie de Maureen Kearney, (Isabelle Huppert),déléguée CFDT chez Areva qui, en 2012, est devenue lanceuse d’alerte pour dénoncer un secret d’État… Une autre histoire vraie avec celle du frère du cinéaste Rachid Hami, qui, lors d’un rituel d’intégration dans la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr a perdu la vie. Il nous raconte ce drame et ses suites dans Pour la France, un film sans concession, efficace, superbement interprété par Karim Leklou, Shaïn Boumedine et Lubna Azabal.

On va découvrir de premiers longs métrages comme Brillantes de Sylvie Gautier avec Céline Sallette, Camille Lellouche et Eye Haïdara, un film sur la dignité des invisibles ; ou comme Petites de Julie Lerat-Gersant ; le parcours d’une adolescente confrontée à une grossesse non désirée qui bouleverse sa vie. Ou encore Les Survivants de Guillaume Renusson, un thriller social où Samuel, interprété par Denis Ménochet, se retrouve malgré lui dans la peau d’un migrant, pourchassé par des xénophobes.

« Un film fait par une femme pour des femmes » : c’est ainsi que l’actrice Emma Thompson décrit Mes rendez-vous avec Léo de la réalisatrice australienne Sophie Hyde. L’histoire de Nancy, jeune retraitée qui fait appel aux services d’un escort. On peut aussi aller faire un tour en Grèce en compagnie de Mathilde (Laure Calamy) et Blandine  (Olivia Côte) et rencontrer à Mykonos « Bijou » (Kristin Scott Thomas), toutes trois époustouflantes dans le dernier film de Marc Fitoussi, Les Cyclades.

Hommages et cartes blanches

Pour un hommage à Jean-Luc Godard, quoi de mieux qu’À bout de souffle ? Pour Bertrand Tavernier, ce sera Quai d’Orsay (2013) et pour Mario Bava, Le Masque du démon (1961) et  Les Chiens enragés (1974).

Trois cartes blanches sont données à « Cannes Dakar » qui propose une séance de courts métrages, à Licange Production avec trois documentaires dont Jean Seberg, la douleur de vivre, la fureur d’aimer de Sophie Agacinski et au Prix de la citoyenneté avec Leila et ses Frères de Saeed Roustayi.

ANNIE GAVA

Rencontres Cinématographiques de Cannes
Du 21 au 27 novembre
Divers cinémas, Cannes
04 97 06 45 15