Campeche était, à la fin du XXe siècle, l’une des villes les plus importantes de l’industrie pétrolière mexicaine. C’était aussi, et c’est toujours, la capitale de l’un des États les plus pauvre du pays. Josefina Orlaineta a grandi là, dans cette ville où la pauvreté a été organisée, « administrée ». Elle y a passé la majeure partie de sa vie, et y a exercé une quarantaine de métiers. Sa vie, dictée par l’argent et surtout par son manque, est au cœur de Mi Madre y el dinero (« ma mère et l’argent »), écrit et mis en scène par son fils, le comédien Anarcasis Ramos.
Mère et fils
La performance se découpe en courts chapitres dont les titres, tels que « Esthétique » ou « Épicerie », font référence à certains emplois exercés par Josefina. Sur scène, le duo mère-fils rejoue des scènes de vie, la rencontre des parents, les échauffourées avec la police des douanes, la préparation du chorizo qu’iels vendent ensuite aux spectateurices, transformant la salle du Théâtre Joliette en marché le temps de quelques minutes !
Iels rejouent aussi la genèse de la pièce, dont Josefina doutait de l’intérêt et surtout de la rentabilité. Pour la convaincre, Ramos lui démontre cyniquement la valeur marchande qu’aurait une pièce sur la vie d’une femme « pauvre et racisée » et son fils « queer, racisé, transfuge de classe » d’une région détruite par le capitalisme et l’impérialisme, dans les festivals internationaux. Mais cet humour grinçant couvre en réalité ses vraies motivations, révélées dans une lettre qu’il lit à la fin de chaque représentation : recréer un lien avec sa mère et lui faire comprendre son amour du théâtre.
Prendre soin
Cette tension entre cynisme et sincérité traverse toute la pièce. Un texte dans lequel Ramos exprime la honte de cette abjecte pauvreté qu’il ressentait enfant est projeté sur l’écran de carton qui surplombe le plateau, mais il ne le dit pas devant sa mère, une pudeur qui témoigne du soin qu’il porte à leur relation.
La mise en scène maintien une certaine légèreté, alternant entre scènes écrites, improvisations, vidéos amusantes, description de la ruine de Campeche… Cette forme hybride permet de ne jamais sombrer dans l’apitoiement, sans pour autant minimiser ou banaliser les violences vécues. Ramos le dit lui-même, à propos de la relation de ses parents, à laquelle s’opposaient ses grands-parents : ce n’est pas une histoire d’amour qui surpasse l’adversité, mais « une histoire de violence et d’argent ». Magnifique.
CHLOÉ MACAIRE
Mi Madre y el dinero
a été donné du 24 au 26 octobre
Théâtre Joliette, Marseille




