Akram Belkaïd présentait son nouveau livre le 6 mars à la librairie marseillaise L’Île aux mots, autour d’un apéro iftar, au coucher du soleil. A Marseille, habituellement, on ne fait pas de ramdam autour du ramadan, dont le début était concomitant cette année avec le carême chrétien. À Noailles, il donne à voir ses étals sucrés et révèle les odeurs de menthe et de coriandre dans les rues. À l’heure de l’iftar, les rues se vident progressivement ,pour se réanimer quelques temps après…
Journaliste à l’Orient XXI et rédacteur en chef du Monde diplomatique, Akram Belkaïd est l’un des observateurs les plus fins du monde arabe et de ses diasporas : ces Chroniques du ramadan rassemblent des textes courts écrits au fil des années, fragments de mémoire, réflexions sociales, récits d’iftar et scènes du quotidien. Et leur lecture prenait une saveur particulière à cette heure, en ce lieu, en ce mois….
Au carrefour des vécus
Pour l’auteur, le ramadan est un phénomène social total, qui mobilise simultanément tous les aspects d’une société, sans qu’on puisse les disséquer isolément. Un moment où se croisent foi, consommation, solidarités et paradoxes.
Car derrière l’apparente uniformité du rite, il y a la diversité des vécus, ceux du chibani isolé, de la mère en surcharge mentale, du cadre pressé ou de l’étudiant précaire….
On jeûne à Alger comme à Paris, à Casablanca comme à Marseille, sous des lumières différentes mais dans une même quête spirituelle. Évidemment, de l’extérieur, on voit surtout les tables bien garnies et pantagruéliques, et les restrictions diurnes. Mais la réalité culturelle, partagée est bien plus complexe, et se révèle dans les récits.
La meilleure Zlabia, celle de Boufarik !
Ainsi, Akram Belkaïd décrit avec tendresse les récits ordinaires d’une cocotte-minute récalcitrante, des débats autour de la meilleure zlabia, non la tunisienne mais celle de Boufarik, à côté d’Alger, sa ville natale. Il raconte aussi, avec humour et précision, la préparation de l’iftar ou des prières surérogatoires, recommandées mais non obligatoires, du Tarawih (prières du soir après le Salat, prière rituelle).
Ses chroniques tissent une géographie du ramadan contemporain, faite d’ajustements nécessaires, de solidarité ancestrale et de pratiques culturelles contemporaines. L’auteur ne se contente pas d’observer : il interroge le sens d’un mois à la fois spirituel et profondément social, questionnant les usages jusqu’à ceux des dé-jeûneurs dans une société cosmopolite où la liberté de conscience est fondamentale.
Un ramadan embourgeoisé
Plus concrètement, à ceux qui prédisaient un affaiblissement des rites et de la pratique religieuse, Akram Belkaïd apporte un démenti documenté. « Il gagne du terrain, affirme-t-il, en même temps qu’il évolue, qu’il change, qu’il s’adapte». On pourrait dire qu’il « s’embourgeoise », écrivaient, en 2000, l’historien François Georgeon, ou Fariba Adelkhah dans Ramadan et Politique.
Un paradoxe qui n’est qu’apparent « on jeûne pour ressentir la faim, partager l’épreuve…Mais chaque soir, l’abondance guette, au risque de déjouer tous les messages de prévention des médecins comme des appels à modération des théologiens. »
Car derrière la convivialité des tables se cache aussi la logique d’un capitalisme mondialisé qui a su transformer l’épreuve spirituelle en marketing. Guirlandes rococo, rayons débordants de sirop de glucose et autres sodas, folklore illustré par les chameaux et palmiers…. le ramadan s’est mondialisé jusque dans nos supermarchés et nos assiettes.
Irrationalité et gravité
Autre paradoxe, les Chroniques du Ramadan interrogent le lien entre spiritualité et rationalité. Ainsi, la fluctuation du calendrier religieux génère un espace de débat : pourquoi persister à guetter la lune à l’œil nu à l’heure des calculs astronomiques ? Pour Belkaïd, cette persistance de la tradition dans la modernité reste une part essentielle de la poésie du rite.
À travers sa plume, le ramadan devient ainsi le miroir des mutations d’un islam diasporique, qui reflète les tensions sociales et des élans de générosité qui se réinventent chaque soir au moment de rompre le jeûne.
Mais les anecdotes sur l’origine d’une recette, les débats sur les dates ou le choix d’une série n’effacent pas la gravité de la situation internationale. En préambule de son essai, Belkaïd revient sur les peuples qui meurent de faim, et rappelle que le ramadan à Gaza était dans tous les esprits cette année.Une réalité qui a bouleversé la dimension spirituelle de l’épreuve.
De fait, entre pratique individuelle et consumérisme collectif, les communautés diasporiques peinent à faire entendre leurs voix, à constituer un contrepoids politique face au risque omniprésent d’alimenter l’islamophobie rampante.
L’écriture d’Akram Belkaïd, à la fois pudique et incisive, redonne à ce mois de jeune une profondeur politique : celle d’un temps suspendu où la solidarité devient acte de résistance. Un livre tout en nuances, à l’image de son auteur : discret, érudit et profondément humain.
SAMIA CHABANI
Chroniques du Ramadan
Voyage intimiste au coeur du jeûne
Akram Belkaïd
éditions Tallandier, 2026






