Zébuline. Vous portez, seule en scène, un spectacle construit et mis en scène avec Guy Cassiers. Qui est à l’origine du projet ?
Valérie Dréville. Nous avions déjà travaillé ensemble, et avec Kae Tempest, pour Tiresias. Nous nous étions dit, à l’issue de ce travail, que nous voulions recommencer, que le premier qui trouvait un texte le proposerait à l’autre. Quand j’ai lu Thésée de Camille de Toledo ça a été tout de suite évident. J’avais trouvé.
Pourquoi ?
D’abord parce que la langue est très singulière, que le roman superpose plusieurs modes d’énonciation, récit, dialogue avec des personnes disparues, photos, poésie, prière… C’est une langue très orale aussi, travaillée pour être dite, je l’entendais en la lisant. J’avais l’impression que Camille de Toledo ne pensait pas à la littérature en l’écrivant, mais à faire entendre des voix. Et de fait c’est toujours l’invisible qui m’intéresse au théâtre.
Vous êtes une femme, une comédienne, vous vous emparez d’un texte autobiographique d’un homme, que vous portez seule sur scène. Est-ce paradoxal ?
Je ne crois pas. D’abord, je ne pense pas qu’il fallait incarner Camille de Toledo. Et puis… je me conçois comme un intermédiaire entre le public et la quête. Camille de Toledo ne parle pas de son histoire pour parler de lui, mais de tous. Donc il s’agissait pour moi de traduire une pensée plutôt que d’incarner cette pensée. D’être le raconteur de cette histoire, pas un personnage. J’épouse tous les points de vue, tous les personnages, pour entrer dans la tête de chacun.
Le spectacle est vraiment une adaptation, ou traverse-t-il d’autres écrits ?
C’est une adaptation qui suit le fil chronologique. Après le suicide de son frère, puis la mort de ses parents qui a suivi de près, l’auteur quitte « la ville de l’Ouest », change de philosophie, il change aussi socialement. Ses parents sont de riches industriels, des gens qui ont œuvré pour la prospérité de l’Après-guerre. Il part à l’Est, à Berlin. Mais même la radicalité de ce changement ne lui permet pas d’oublier. Les traces, les esprits de ses ancêtres apparaissent, et il devra faire un autre voyage, intérieur, jusqu’à son arrière-grand-père, au traumatisme initial. C’est à la fois une histoire privée et une histoire historique. Suivre sa famille c’est suivre le siècle. Il y mêle aussi le mythe, Thésée, et il fictionne énormément, il déplie, il éclaire les zones d’ombre, les failles, qu’il expose à la lumière. Il déconstruit le mythe de la force aussi, de la puissance, pour s’occuper de ce qui est fragile.
Il est question, donc, de traumatisme transgénérationnel, d’épigénétique…
Exactement. Notre héritage nous transforme, on sait désormais que les descendants de la Shoah ont été marqués génétiquement. Il s’agit de prendre soin, de nettoyer symboliquement les eaux du corps. Le chemin est très long pour lui, son corps est très impacté…
Comment Camille de Toledo a-t-il réagi à l’idée d’une mise en scène son livre, si intime et douloureux ?
Il a eu l’extrême générosité de nous donner tout son fonds d’archive, ses photos qui sont dans le livre, d’autres. C’est ce matériel qui est dans le spectacle.
Des vidéos ?
Une à la fin. Vidéo et photo au théâtre, c’est très différent. Ce qui nous intéresse, ce sont les photos, qui sont de véritables pièces à conviction dans son enquête. Des preuves à interpréter. Il y a des caméras qui filment en gros plan la scène, et ont une autre fonction. Ce texte est une enquête.
Pourquoi, au fond, la déplier au théâtre ?
Ce livre est un trajet de réparation et pour moi, c’est le théâtre qui est le lieu de la transformation. Celui qui permet de sortir du drame. La tragédie a toujours deux dimensions, une sombre et une lumineuse. Elle répare, elle est cathartique, elle permet aux fantômes enfouis, qui font mal, de faire surface et de soigner les blessures.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL
Thésée, sa vie nouvelle
Du 12 au 24 juillet
L’autre scène, Vedène
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