mercredi 1 juillet 2026
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« Avignon est un lieu de fantômes »

Avec L’hors-présence, Tiphaine Raffier explore la fin de vie comme un sujet total

Zébuline : Quel rapport entretenez-vous avec le Festival d’Avignon ?
Tiphaine Raffier : C’est un rendez-vous qui fait partie de ma vie depuis le sortir de l’adolescence. J’y suis d’abord venue sans même connaître le Festival : j’étais au camping de la Barthelasse, entraînée par des amis, et j’ai découvert cette sensation très forte du bouche-à-oreille, du fait d’être submergée par l’offre, guidée par d’autres spectateurs dans la rue. J’ai vu des propositions très exigeantes, très belles.

Plus tard, quand j’étais à l’ENSAD, j’ai compris qu’il y avait un autre réseau du théâtre. J’ai joué plusieurs fois dans le Off et dans le In. Et puis La Réponse des Hommes a été annulée, ce qui a été très dur, d’autant qu’elle n’a pas été reprogrammée l’année suivante. Avignon, pour moi, c’est un endroit auquel je reviens comme à une maison de vacances : il y a des souvenirs, des fantômes, de grands moments de joie et de peine.

Y a-t-il un fil entre La Réponse des Hommes et L’hors-présence ?
Oui, il y a beaucoup de fils possibles. Dans La Réponse des Hommes, les œuvres de miséricorde me permettaient d’explorer la question du dilemme moral. Ici, ce n’est pas une séquence de vingt ou trente minutes, mais une pièce entière, déployée autour d’une maison, d’une famille, d’une fratrie. Le huis clos et la famille sont des formes vieilles comme le monde, extrêmement présentes dans l’art occidental. Il m’a fallu beaucoup d’exigence, de travail, mais aussi d’humilité, pour accepter d’y aller.

Quant à la fin de vie, je n’avais pas totalement mesuré à quel point c’était un tabou. Écrire une pièce, c’est se lever pendant deux ans en pensant à un sujet : cheminer avec celui-là n’a pas été facile. Mais c’est aussi un sujet magnifique, un sujet total, qui permet de parler de l’art, du mal, de la violence, de la décence, de la pudeur, de la littérature, de la famille, de l’amour, de la déclaration d’amour, de la langue. Ce n’est pas le rapport au deuil, ni seulement à l’absence : c’est le rapport aux au revoir, à la douleur, à l’agonie.

Le titre dit quelque chose d’une présence qui se retire. Qu’est-ce qui disparaît en premier ?
Je crois que ce qui disparaît en premier, c’est ce à quoi ressemble la vie. La vie est faite de mobilité, de légèreté, de spontanéité. C’est ce que Georges Canguilhem appelait « le silence des organes » : quand le corps ne se rappelle pas sans cesse à nous. Or la mort proche est dans le rappel permanent de ces choses. Pour la combattre, ou retarder son imminence, il faut entrer dans le contrôle : contrôle du temps, contrôle de la langue, contrôle du corps. On ne voit pas ce qui se passe à l’intérieur de la personne qui part, mais il y a des stigmates, des choses qui affleurent, des épiphanies quotidiennes à la surface du corps et de la langue. La question devient aussi celle de sa présence, de ses capacités cognitives, de son consentement, de sa volonté. La tête et le corps partent, et ceux qui entourent la personne partent aussi d’une certaine manière.

L’hors-présence parle de cette qualité de présence qui s’en va, chez celle qui meurt comme chez celles et ceux qui restent. Mais parce que le sujet est brûlant, il fallait aussi réfléchir à la forme du plateau. On parle beaucoup du sujet, et c’est tant mieux, mais j’espère que si l’on peut en parler avec justesse, c’est parce que le geste esthétique le permet. La forme donne la qualité du débat.

Entretien réalisé par SUZANNE CANESSA

L’hors-présence ou Chimères du pays de Morsan
Les 4, 5, 7, 8, 9 et 10 juillet à 11h
La FabricA

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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