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Ghana : la photo décolonisée

L'exposition Ghana ! présente un pays tout juste libéré du joug colonial. En quête d’un nouveau futur, et d’une nouvelle image pour se raconter

Voilà maintenant plusieurs années que cette exposition était dans les tuyaux. Prévue initialement en 2020, elle avait dû être déprogrammée en raison du Covid, qui rendait impossible son montage. Il a donc fallu attendre 2026 pour que cette histoire soit présentée au public d’Arles, dans une édition qui lui sied particulièrement bien. Jamais peut-être les Rencontres n’auront autant soulevé les questions post-coloniales dans leurs accroches, que ce soit avec Paul Kodjo, Katia Kameli ou Samy Baloji. Dans Ghana !, présentée au palais de l’Archevêché, la commissaire Damarice Amao raconte comment un jeune pays, sous l’impulsion de son leader Kwame Nkrumah, a utilisé la photographie pour s’affirmer en tant que nation, et se débarrasser des clichés coloniaux racistes et paternalistes.

Nkrumah à la D.A.

Le début de l’histoire a une date bien précise, le 6 mars 1957 : exit l’empire britannique, la Côte de l’Or devient le Ghana, indépendant après plus de 80 ans de colonisation. À la tête de ce jeune pays, Kwame Nkrumah, premier ministre aux idées socialistes, qui mena la lutte pour libérer son pays. C’est ce dernier, et son administration, qui invitent deux photographes américains à venir documenter ce pays : Paul Strand et Willis E. Bell. Les deux sortiront chacun un livre, Ghana : An African Portrait et The Roadmakers, qui sont à la fois le cœur et le point de départ de cette exposition.

Sur les murs de la salle principale, il y a donc les tirages issus de ces livres pionniers. D’un côté celui Bell, et en face celui de Strand. Le premier, co-écrit avec l’écrivaine ghanéenne Efua Sutherland, rassemble une centaine de photos prises en 1959 au moyen format. On y voit le récit d’un pays qui s’industrialise et se reconstruit ; un tableau noir devant lequel un homme s’instruit ; une rangée d’infirmières effectuant une tournée d’inspection ; un autobus flambant neuf qui passe un pont métallique. Dans le livre, les photos sont ponctuées de textes et d’adages ghanéens qui « viennent renforcer un récit faisant subtilement écho au programme politique de Nkrumah » écrit pudiquement l’exposition, qui ne lâchera jamais le terme de propagande.

En face, l’exposition présente le travail de Paul Strand. Il est arrivé au Ghana seulement quelques années après Bell, en 1964. Mais son livre ne sortira qu’en 1976, peu de temps avant sa mort, et quatre ans après celle de Nkrumah. Sur les photos capturées à la chambre, Paul Strand évoque, avec ce crâne d’éléphant ou cet arbre, le Ghana des temps anciens, bien avant la parenthèse coloniale. Architecture et savoir-faire traditionnels traversent d’ailleurs son livre, offrant au Ghana une image positive de son histoire, après une colonisation qui ne cessera, ici ou ailleurs, de la dénigrer.

Une œuvre qui infuse

Outre les deux auteurs américains, cette exposition est aussi l’occasion de retrouver le photographe ghanéen James Barnor, déjà présent à Arles en 2022 pour une grande exposition monographique. Dans ses clichés, on voit le premier ministre de retour de Londres après la conférence des Premiers ministres du Commonwealth, accueilli en héros et au milieu de son peuple. Ou un autre, de ce même Kwame Nkrumah, en famille, sur un simple sofa. Mais la puissance de ses photos réside dans ce qu’elle montre de la société ghanéenne, avant ou après son indépendance. Des scènes de joie lors de fiançailles, un petit déjeuner en famille, ou le portrait d’une jeune employée pensive, dans des tirages grands formats à la vitalité saisissante.

À côté de la figure tutélaire de James Barnor, le parcours met en lumière la scène artistique ghanéenne contemporaine. Intimité et histoires familiales se retrouvent dans l’œuvre de Denyse Gawu-Mensa intitulée Nsasawa. L’artiste rassemble des portraits de sa famille dans le Ghana post-indépendance qu’elle vient découper, coller, imprimer sur textile. 600 portraits, parfois les mêmes personnes répétées, forment ensemble un impressionnant motif, à la fragilité soignée.

La même énergie, le même aller-retour entre le passé et le présent, se retrouvent dans les photos-tableaux de Carlos Idun-Tawiah. Des mises en scène qui jouent des codes du passé, mais qui respirent le présent. Comme sur cette photo où un adulte cire les chaussures d’un enfant en costard bien trop large ; avec au premier plan ce jeune homme à vélo, tout sourire, qui regarde vers l’avant. Vous l’avez certainement reconnue, c’est la photo qui signe l’affiche de cette édition des Rencontres 2026. Une image qui résume beaucoup de propositions à découvrir cette année, où le passé, même désagréable, s’installe dans notre présent. Mais avec joie, il était temps.

Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta.
NICOLAS SANTUCCI
Ghana !
Rêver l’indépendance 1957-1976

Palais de l’Archevêché

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