Zébuline. Entre passés tragiques et présents incertains, vous posez un regard délicat sur les villes littorales. Quelle a été la genèse de cette série ?
Anne-Lise Broyer. J’ai été d’abord inspirée par le travail de Flaubert sur la question des ruines, lors d’une résidence à Carthage en 2017. Mais c’est surtout le film documentaire Méditerranée de Jean-Daniel Pollet qui a été le déclencheur de cette série, avec un texte de Philippe Sollers comme partition. J’ai voulu, à leur manière, partir en voyage photographique, sans conditionner mon regard. Je souhaitais faire dialoguer des ruines, des images de statues qui nous regardent depuis l’Antiquité, avec des personnes de chair qui appartiennent déjà au passé et seront, peut-être, les statues de demain.
Quel est votre rapport personnel à la Méditerranée ?
J’ai grandi dans le centre de la France, donc loin d’elle. Mais je l’ai beaucoup étudiée. Comme pour beaucoup je pense, le mot « Méditerranée » résonnait pour moi avec les vacances, des moments de vie joyeux. Mais en arpentant ses côtes, j’ai ressenti ce rapport à la mer très puissant. Plus on connaît la mer, moins on la voit d’un point de vue naïf. Elle représente une tragédie d’une grande douceur. Certains viennent la voir pour rêver, d’autres pour se changer les idées après une longue journée de travail. À Tanger par exemple, tombeau des phéniciens, on est assis sur l’histoire lorsque l’on se pose sur les ruines face à la mer.
Votre travail porte le message d’un attachement universel à la Méditerranée…
Je transmets un message d’abolition des frontières et des temporalités. La mer est un lieu commun et une mémoire commune, créant un mélange, un bain poétique. Cela fonctionne comme un chant photographique. La mer revient toujours, dans des tons gris, très doux, dans son horizontalité.
Comment avez-vous traité visuellement cette série ?
Je ne voulais pas appuyer la dramaturgie. Naturellement dans mon travail s’est installé une douceur. Pris en plein jour, les clichés sont en nuances de gris plein de soleil, il n’y a plus d’ombre, plus de relief. Il a une distance. Je voulais poser des inflexions sensibles à des questions politiques, notamment sur la guerre, l’immigration, qui se jouent quotidiennement. Ces territoires habités sont couverts de blessures que je voulais exposer, sans chercher à répondre nécessairement à des questions.
Les personnes que vous avez photographiées ont-elles influencé votre voyage ?
Oui, certaines personnes ont eu une influence sur les endroits que je visitais, elles ont enrichi mon voyage. Mais je souhaitais garder une forme d’anonymat. Ce que je recherchais, c’était le commun. Chacun peut se retrouver dans ces regards, ces personnes tournées vers la mer, les yeux qui cherchent l’autre côté de la rive.
Est-ce une évidence d’exposer cette série à Arles, ville chargée d’histoire ?
Cela a du sens car j’ai pris des photos d’Arles pour son histoire liée à l’empire romain, au-delà de son dialogue avec le pourtour méditerranéen. Donc oui, exposer dans cette ville a beaucoup de sens ! J’y présenterai une série de cent clichés argentiques sur les deux-cent-cinquante qui composent mon livre [sorti le 2 juillet, ndlr].
MONA LOBERT
Méditerranée, est-ce là que l'on habitait ?
Abbaye de Montmajour
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