Les Marseillais, les autres aussi, connaissent bien le travail de François Cervantes et de L’Entreprise, une des plus anciennes et des plus solides compagnies de La Friche. Ils savent aussi son attachement au clown. Celui de Catherine Germain, sa comédienne fétiche, s’appelle Arletti, et n’a pas pris une ride depuis 30 ans qu’il arpente les scènes. Alors que ses parents, celle qui lui donne son corps, ses bras, sa bouche, sa voix, celui qui écrit ses mots, ont naturellement pris de l’âge. Mais les clowns ne vieillissent pas. Ils peuvent être vieux, mais le sont alors depuis toujours…
Que cherche François Cervantes dans le clown depuis 30 ans, et avec ce spectacle encore, modeste, où il joue lui-même son rôle aussi naturellement que s’il nous parlait, assis à sa table qui mime celle d’un écolier, devant une carafe et deux verres Duralex qui rappellent aussi l’enfance ? Rien pourtant n’est professoral dans son ton, il nous parle de son rapport à l’art comme s’il conversait doucement avec nous dans une réunion de vieux ami·es.
L’art est la clef
Et il avance ceci : comme un sentiment dérobé, quelque chose se cache à l’intérieur de nos propres maisons, et l’art peut ouvrir la porte de chambres intimes dont on ne soupçonne pas l’existence. Cette chose-là, cette ouverture, il l’a éprouvée en croisant le regard peint des fresques antiques, en écoutant Tom Waits, en regardant les chiens de Giacometti. Chacun·e de nous l’éprouve, un jour, lorsqu’ inopinément une œuvre bouleverse.
Le texte qu’il dit, d’une qualité d’écriture tranquille, osant l’image et l’émotion, le sentiment même, annonce l’arrivée d’Arletti, qui va tenter d’expliquer qui elle est, comment elle est née. Mais ne le dira jamais aussi bien, aussi juste, qu’en se délectant d’un verre d’eau, en faisant danser ses gants rouges, en s’attardant au moment du départ avec le public pour ne pas laisser s’enfuir la relation.
Catherine Germain démaquillée mais jouant encore viendra ensuite raconter l’histoire avec François, depuis 30 ans. Expliquer comment un clown se construit lentement, s’impose à vous aussi, vous habite, vous change, exposant au dehors cette intimité invisible, inconsciente, qui se soulève quand l’art survient. Et comment les clowns de théâtre se construisent aussi dans la langue d’un auteur, à l’écriture. Tout en appartenant à l’invisible. Justement, comme un poème.
AGNÈS FRESCHEL
Le clown comme poème est joué au Théâtre des Halles jusqu’au 25 juillet (19h)
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