Sacha vit avec son frère, sa mère et une meute de chiens dans un arrière-pays anonyme, qui jouxte « la zone », monde des machines et des fumées. Parce qu’il faut bien gagner sa vie, elle se résout à devenir « employée polyvalente » dans une usine de maroquinerie. Elle y découvre le cycle infernal des journées sans fin, dans un silence imposé, entourée du bruit des machines. L’hinterland, la maison, les chiens, sont pour elle un refuge, qui à tout instant peut se transformer en lieu de danger.
Anna Haillot décrit avec une sensibilité et une justesse rare le travail répétitif et les tentatives de fuite mentale de Sacha. À l’usine, les corps deviennent eux-mêmes des machines, les employés des « bêtes humaines ». L’autrice dépeint avec une rage sourde les rouages d’un « management » qui dissimule à peine sa volonté de soumission des corps et des esprits.
Au-delà de la réalité
Dans ses créations photographiques, Anna Haillot, qui est née dans le Var, travaille à partir de la notion de paysage, en particulier méditerranéen. On retrouve cette obsession dans sa description de l’hinterland, « paysage cosmique », dominé par le ciel et les étoiles. La nature y est omniprésente, qu’elle apparaisse apaisante ou effrayante. Les humains y fusionnent avec les animaux, proies et prédateurs pour un temps cohabitent.
Les poèmes qui scandent le récit sont de petites bouffées d’air que s’accorde Sacha lorsqu’elle griffonne dans son carnet, à l’usine, à la maison. Ils décrivent l’émerveillement de la jeune femme devant les phénomènes physiques et météorologiques, tout ce qui dépasse la réalité sèche et morne, parfois macabre, dans laquelle elle évolue. Il faut « comprendre l’ordonnancement du monde pour lui trouver un sens », écrit l’autrice. Un roman d’une beauté féroce.
GABRIELLE BONNET
Une bête à ton tour de Anna Haillot
Éditions Les Avrils - 21 €








