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Oiseau : Ce que la neige recouvre

À la Cour d’honneur, Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee portent l’écriture de Han Kang jusqu’au traumatisme enfoui du massacre de Jeju

Deux femmes en blanc, deux pupitres et le mur presque nu du Palais des papes. Oiseau réunit deux mythes du cinéma et du théâtre : Isabelle Huppert, familière de la Cour, et Hyeyoung Lee, immense figure de la scène et de l’écran coréens. La première avance avec cette netteté inquiète qui lui appartient ; la seconde lui répond dans une langue dont la musicalité fait déjà surgir un autre paysage.

Adapté du début d’Impossibles adieux, le texte suit Gyeongha, envoyée par son amie Inseon sur l’île de Jeju pour sauver un oiseau laissé seul. Mais le voyage, pris dans une tempête, remonte peu à peu vers un autre hiver : celui du massacre de 1948 et de ses dizaines de milliers de victimes. 

La neige est partout chez Han Kang. Elle recouvre les chemins, les arbres, les tombes absentes ; elle efface les contours tout en révélant ce qui demeure dessous. Les silhouettes noires qui émergent du paysage deviennent celles des morts que l’Histoire a voulu ensevelir, et dont la douleur traverse encore les générations.

Cette écriture narrative, poétique, faite de rêves, de déplacements et de strates temporelles, n’est pas la plus simple à porter à la scène. Julie Deliquet choisit justement de ne pas en forcer la théâtralité.

Contre l’oubli

La mise en scène assume la forme d’une lecture, jusque dans ce qu’elle peut avoir de frontal et de presque rétif au spectacle. Le parti pris ne fonctionne pas toujours – comme si le texte résistait encore à devenir action. Mais cette retenue trouve aussi sa nécessité : rien n’est reconstitué, rien n’est illustré avec insistance. Quelques lumières dans la pierre, un sol progressivement gagné par le blanc, la neige qui tombe enfin suffisent à faire apparaître le paysage mental du récit.

L’émotion passe surtout par les voix. Le passage du français au coréen rend particulièrement justice à la langue invitée du Festival : il permet à l’événement enfoui de revenir dans les mots mêmes de celles et ceux qui l’ont vécu. Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee, remarquables de précision et de pudeur, rendent sensible cette remontée vers l’origine de la blessure. Leur naturel apparent ne masque jamais leur maîtrise du plateau : un recul devant le micro, un silence prolongé, un regard porté jusqu’au fond de la Cour suffisent à faire basculer le récit.

Lorsque Han Kang les rejoint pour saluer un public visiblement ému, elle ne prononce aucun mot. Après cette traversée de ce que la neige recouvre sans parvenir à l’effacer, sa présence prolonge simplement celle du texte.

SUZANNE CANESSA

Oiseau, d’après Impossibles adieux a été joué les 15 et 16 juillet à la Cour d’honneur du Palais des papes

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Suzanne Canessa
Suzanne Canessa
Docteure en littérature comparée, passionnée de langues, Suzanne a consacré sa thèse de doctorat à Jean-Sébastien Bach. Elle enseigne le français, la littérature et l’histoire de l’Opéra à l’Institute for American Universities et à Sciences Po Aix. Collaboratrice régulière du journal Zébuline, elle publie dans les rubriques Musiques, Livres, Cinéma, Spectacle vivant et Arts Visuels.
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