Il y avait enfin un peu de monde sur le Vieux-Port en cette fin de vendredi après-midi. Les organisateurs avaient convié l’ensemble Musicatreize pour un long extrait en avant-première d’une œuvre de Zad Moultaka, Inanna, prémisses d’un projet qui devrait aboutir dans un an et demi : « Inanna s’appuie sur des textes sumériens très archaïques qui datent du début de notre civilisation, il y a 4500 ans, explique le compositeur libanais. Le spectacle sera monté avec l’ensemble Musicatreize, quinze musiciens d’instruments traditionnels et des grands chœurs amateurs ». Inanna, déesse Sumérienne de l’amour, de la fertilité et… de la guerre, a inspiré de nombreux mythes mésopotamiens. Sur scène, les musiciens se sont installés. Le concert débute par un solo du ténor Xavier de Lignerolles. Face au public, il incante des mots inconnus mais dont on comprend la signification sacrée mais aussi martiale quand celui-ci se frappe violemment la poitrine avec les mains. Il est rejoint par les instruments d’abord l’oud d’Abderraouf Ouertani puis le qanûn de Khalil Chekir et enfin la flûte anatolienne d’Isabelle Courroy dont les sonorités transportent instantanément dans un paysage d’immensité aride. Enfin le ténor rejoint par l’alto Alice Fagard et sous la direction de Roland Hayrabedian, déclament un poème d’amour, scellant le mariage sacré entre le Roi et son épouse rituelle, l’une des prêtresses de la divine Inanna.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Le concert de Musicatreize s’est tenu le 14 juin dans le cadre du festival Art explora
Les yeux dans les yeux, les artistes et leur public ne font plus qu’un. La signalétique peu claire du festival Art Explora n’aidant pas, une quinzaine de participants seulement trouvent le chemin et s’organisent en un groupe mouvant au gré des indications des artistes DashaSedova et Omar Aljbaai. Tous deux font partie de l’association L’atelier des artistes en exil qui aide à la réinsertion des artistes ayant fui leur pays. C’est le cas ici avec Le corps s’étend, qui leur permet de nouer des liens avec le milieu culturel marseillais via un atelier qui inclut la population locale. Le regard est l’axe principal de la performance : à plusieurs moments, une personne est désignée et tout le monde doit se placer dans son champ visuel ; un autre temps est dédié à l’observation des passants. En plus du regard, le contact et la prise en compte du corps sont aussi des éléments phares de l’atelier. De très jeunes enfants comme une personne âgée ont pris part à la performance : avec la volonté de s’adapter à tous, elle supprime la barrière de la langue, qui fait défaut à Dasha et Omar, pour nous réapprendre à être ensemble.
MARTA ROGER-GERMANI
La performance d’Artistes en exil a eu lieu le 13 juin dans le cadre d’Art explora
Comment rater un événement culturel sur le Vieux Port et ne pas réussir à rassembler plus de quelques centaines de personnes autour d’une programmation, pourtant réussie, d’artistes du territoire ?
C’est l’exploit d’Art Explora à Marseille. Le festival itinérant, qui veut sillonner les mers du monde pour proposer des expériences artistiques gratuites, n’en est qu’à sa troisième étape (après Venise et Naples), et semblait essuyer les plâtres d’une construction menée à la va-vite. Malgré l’occupation médiatique, le partenariat média avec BFM TV, dont les spots tournent sur l’écran de fond de scène, malgré la présence du 6 au 18 juin sur le quai de la Fraternité au bas de la Canebière, dans un espace public qui a vu foule quelques jours auparavant pour l’arrivée de la flamme, malgré les 47 mètres du bateau-musée et son impressionnante voilure de plus grand catamaran voilier du monde, personne ne semble savoir parmi les passants ce qui se passe derrière les barrières Vauban qui enclosent la programmation de spectacles et d’exposition.
Il faut dire qu’ils sont gratuits, mais qu’il faut s’y inscrire… et qu’on peut aussi y assister sans inscription ! Aucune signalétique n’annonce le programme, aucun flyer d’information n’est diffusé, pas même un QR code qui pourrait renvoyer à un agenda… Personne ne sait ce qui se trame là, derrière le passage étroit gardé par des agents de sécurité très souriants, mais qui sont là pour fouiller les sacs et pas pour accueillir le public et renseigner sur les programmes.
Expositions
A l’intérieur, même amateurisme bienveillant : sur le catamaran un défilé pas marrant de poncifs sur les civilisations mésopotamiennes, une expo « immersive » numérique qui anime les figures féminines du Louvre sur les parois courbes du bateau, déformant leurs formes… Faut-il vraiment offrir au visiteur des succédanés d’œuvres déformées qui ne peuvent que leur en donner de fausses images ?
À quai, dans un container, une autre exposition confronte plus judicieusement des œuvres contemporaines et des estampes de Miro, une émouvante petite sirène antique, des dessins d’enfants, dans une belle unité thématique qui donne un vrai accès aux œuvres.
Spectacles
La soirée d’ouverture, avec Zaho de Sezagan a fait le plein d’un espace public à la fois vaste et bizarrement contraint. Et sur cette scène les compagnies du territoire, de Hylel à La Madelena, de Josette Baïz à De la Crau, de Kader Attou à Maria Simoglou, ont fait défiler les talents de musiques du monde et de hip-hop que Marseille recèle… devant un public pour la plupart du temps clairsemé. Les conférences scientifiques et projections ont attiré moins de monde encore, malgré la pertinence de leurs thématiques et invités.
Au concert deSpartenza, un public habitué de la Cité de la musique ou de Babel Med, agrémenté de quelques curieux passés par là et attirés, au fur et à mesure, par la force de la musique : le duo de la chanteuse sicilienne Maura Guerrera et du guembriste et oudiste algérien Malik Ziad, auquel s’adjoignait le tambourin occitan de Manu Théron, et ses contre-chants, tissent des liens charnels entre les rives, les cultures, les pratiques, les histoires populaires des artisans, les rêves des enfants.
Un imaginaire commun que les prochaines éditions d’Art Explora sauront sans doute mieux mettre en valeur, pour peu que le contexte politique n’interdise pas, à l’avenir, les échanges.
AGNÈS FRESCHEL
Art Explora a eu lieu du 6 au 18 juin sur le Vieux Port, à Marseille
Giorgia Meloni a été désignée Présidente du Conseil le 21 octobre 2022.
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, une héritière du fascisme accède au pouvoir en Italie
Zébuline. Vous dénoncez dans votre ouvrage la politique culturelle menée par le gouvernement de Giorgia Meloni. Quel est le point de départ de ce livre ?
Alberto Mattioli. La thèse de mon pamphlet est qu’il y a un parti qui a été exclu de la vie démocratique de la nation depuis 80 ans, et qu’il s’en plaignait. En 80 ans, on pouvait supposer qu’il avait réfléchi à une quantité d’idées fortes, marquantes, à présenter à l’opinion publique. Alors qu’en réalité il ne se passe absolument rien, sinon l’occupation du plus de places possibles à la tête des grandes institutions culturelles.
Cette vague de nominations est-elle inédite ?
En Italie, c’est la règle que le personnel qui gère les grandes institutions culturelles soit nommé par le parti au pouvoir. La compétence a toujours été un surplus, l’important c’est la fidélité à son propre parti politique. Le problème ici, c’est que ceux qui occupent le pouvoir ne savent pas quoi en faire, c’est étrange.
« Le populisme est le contraire de la culture, qui pense la complexité du monde »
Pouvez-vous parler de certaines de ces nominations ?
Ils ont par exemple choisi Pietrangelo Buttafuoco à la tête de la Biennale de Venise. C’est un intellectuel très droitier – qui a écrit de très beaux romans – et qui s’est converti à l’Islam. Sicilien, il voulait se rapprocher des racines anciennes de sa culture. Moi je n’ai pas été scandalisé par cette nomination – à la différence de beaucoup à gauche – mais ce qui me dérange et me choque, c’est que personne, ni le ministre, ni Buttafuoco lui-même, ne nous a dit ce qu’il voulait faire à la tête de la Biennale.
Ils viennent également de nommer Fortunato Ortombina à La Scala de Milan. Un homme de grande valeur, un ami à moi. Mais le seul commentaire du ministre de la Culture après cette nomination était qu’après deux Français et un Autrichien, La Scala avait enfin un Italien à sa tête. C’est ridicule.
Par deux raisons selon moi. Cette droite est arrivée au pouvoir en soutenant des thèses populistes, les mêmes que le Rassemblement national en France. Mais le populisme n’est rien d’autre que la réduction de problèmes complexes à des solutions très faciles, élémentaires. Il est le contraire de la culture, qui pense la complexité du monde, en analyse les contradictions, les fractures. Si vous faites une politique qui est entièrement dominée par le populisme, alors évidemment vous avez un problème très grave avec la culture. Cette droite a aussi un problème d’identité. Alors qu’en Italie il y a eu le fascisme, une droite chrétienne, une pensée libérale conservatrice… cette droite n’a aucune identité. On ne comprend même pas d’où elle agît, même si ses racines sont sans doute dans le fascisme. Mais bien évidemment, ils ne s’en réclament pas.
« Il a dirigé un JT qui ferait passer un journal soviétique des années 1970 pour un modèle de pluralisme et de diversité d’opinion »
Au ministère de la Culture a été nommé Gennaro Sangiuliano. Pouvez-vous nous parler de lui ?
Il est napolitain et a débuté dans le Movimento Sociale, un parti d’extrême droite. Puis il est devenu journaliste à la télévision publique. Très marqué par la Ligue du Nord de Matteo Salvini puis de Giorgia Meloni, il a dirigé un JT qui ferait passer un journal soviétique des années 1970 pour un modèle de pluralisme et de diversité d’opinion : c’était de la pure propagande. Et il vient d’être récompensé par cette nomination. Il se pique aussi d’être un grand intellectuel : il est l’auteur de plusieurs livres [des biographiques de Reagan, Trump, Poutine et Xi Jinping notamment… ndlr] et est épris de Prezzolini qui fut l’un des grands écrivains libéral-conservateur italien du XXe siècle. Il le cite dans tous ses discours, tellement qu’on pourrait le soupçonner de n’avoir rien lu d’autre.
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI
Les attaques du Gouvernement Meloni sur la culture :
Novembre 2022 : Tout juste au pouvoir, le Gouvernement adopte un décret-loi punissant jusqu’à 6 ans de prison l’organisation d’une Rave Party. « La fête est finie » se félicite Matteo Salvini, ministre des Infrastructures. Novembre 2023 : Fan de Tolkien, Giorgia Meloni fait financer par l’État une exposition consacrée à l’auteur du Seigneur des anneaux. Certains y voient une symbolique du combat des racines chrétiennes contre le mal (Le Monde). Novembre 2023 : Est placé au Conseil d’Administration du Piccolo Teatro de Milan Geronimo La Russa, le président local de l’Automobile club italien – sans lien avec la culture donc – mais il est aussi le fils du président du Sénat Ignazio La Russa, qui « conserve fièrement un buste de Mussolini à son domicile » apprend-on dans Libération. Février 2024 : Vittorio Sgarbi, sous secrétaire d’État à la culture, démissionne après avoir été accusé de blanchiment d’œuvres d’art. Il a par ailleurs estimé que « les éoliennes représentent un viol pour le paysage comparable à celui des enfants ». (Le Monde) Mars 2024 : Dans Libération, Giuseppe Giulietti, ancien secrétaire du syndicat journalistes de la Rai et de la Fédération nationale de la presse, explique que « l’occupation de l’audiovisuel public [par le pouvoir en place] est inédite y compris par rapport à l’ère Berlusconi ». « L’information est sous contrôle, les journalistes d’investigation sont sous pression. […] Plusieurs animateurs vedettes considérés comme hostiles ont été poussés vers la sortie », poursuit-il. Avril 2024 : La Raï censure un texte de l’écrivain Antonio Scurati sur Benito Mussolini, dans lequel il parle des crimes du leader fasciste.
La Destra Maladestra, Alberto Mattioli Éditions Chiarelettere Non traduit
La Rose et le réséda d’Aragon, écrit en 1942 au temps de l’organisation de la Résistance, résonne, écho puissant pour un Nouveau Front Populaire à la naissance hâtée et enthousiaste. La menace imminente d’un régime d’extrême droite qui serait, pour la première fois dans l’histoire de France, élu au suffrage universel, a fait taire les folles querelles. Ou les a assourdies suffisamment pour que les partis de gauche avancent, enfin unis, enfin décidés à entendre les souffrances du peuple et à y proposer remèdes.
Faut-il pourtant, en mettant fin aux querelles, renoncer à la délicatesse d’esprit, en souvenir d’un temps où communistes et gaullistes prenaient ensemble les armes contre l’occupant nazi ? S’aveugler sur ce que la hâte occulte ? À savoir, ici et là, des investitures au forceps de candidats parachutés, souvent des hommes, préférés à des candidats, parfois des femmes, de terrain ?
La demande populaire est là, il faut rengainer les querelles. Dont acte, enthousiaste. Mais faut-il pour autant se satisfaire de l’absence de discours sur la culture, placée dans le programme du Nouveau Front Populaire après la protection de la vie animale, alors que tous les syndicats, toutes les organisations professionnelles, (presque) tous les festivals, toutes les compagnies et les artistes appellent à se mobiliser contre les partis d’extrême droite ?
Beau qui fait le délicat
La place de la culture dans les politiques de gauche est un sujet délicat. De cette belle délicatesse qui donne chaque jour le goût et la joie de vivre, le sens et la pertinence des luttes. Les gauches, pour redevenir ce qu’elles sont, c’est-à-dire des forces de progrès social et d’égalité, doivent, tout en faisant front commun, ne pas foncer tête baissée, et faire les délicats sur la question culturelle face à l’extrême droite identitariste.
D’abord parce que partout, toujours, les intellectuels et les artistes sont, avec les LGBTQI et les racisé·e·s, les premières victimes des régimes fascistes, et que la gauche leur doit protection. Ensuite parce que partout, presque toujours, les intellectuels et les artistes se sont tenus aux côtés des opprimé·e·s et du peuple, des esclavagé·e·s, féodalisé·e·s, exploité·e·s, colonisé·e·s, discriminé·e·s, montrant bien souvent la voie aux politiques. Enfin parce qu’aujourd’hui plus que jamais les problématiques abordées sur nos scènes reflètent et révèlent les grands changements de civilisation que nous vivons, et qui remettent en cause la domination culturelle patriarcale, indissociable du capitalisme.
Aux bords du commun combat
La libre circulation des personnes et des idées, les questions sur le genre, le refus des violences et dominations masculines, des exploitations de classe, l’affirmation de cultures plurielles et populaires, la volonté de décoloniser les arts sont aujourd’hui au cœur de (presque) toutes les programmations culturelles.
Ne pas entendre ce bouleversement des arts et des lettres, ne pas écouter les messages venus des marges, des écrans et du large, serait ignorer ce que la civilisation doit à la délicatesse : sa raison d’être, et l’éther subtil de ses combats.
Zébuline. Il y a deux ans, vous initiiez avec la complicité du maire de Vauvenargues, Philippe Charrin, un festival qui scellait l’amitié entre le village qui avait accueilli votre famille exilée de Syrie. Aujourd’hui, sur quel mode se prolonge-t-il ?
Bilal Alnemr. Certes, on ne peut poursuivre cette manifestation sur le mode des remerciements. Désormais, il s’agit de souligner les liens d’amitié entre mes deux pays, celui de ma naissance et celui dans lequel je vis. À ce propos, il y a une belle histoire : en 1929, était mandatée une mission archéologique française dirigée par Claude Schaeffer en Syrie. Elle y découvrit les vestiges de l’antique Ougarit. Parmi les découvertes, il y avait des tablettes d’argile couvertes de signes cunéiformes. Des notations musicales, les premières connues au monde accompagnaient certaines lettres… plus de 36 chansons composées vers 1400 av. J.-C. Elles sont conservées en France… Ce lien m’est apparu lumineux ! La relation entre nos deux pays était évidente et un échange culturel entre les deux civilisations, nécessaire. C’est pourquoi le festival investira aussi d’autres lieux que ceux disponibles à Vauvenargues, mais se déploiera au musée Granet, pour une soirée exceptionnelle avec Marie Sans à la guitare baroque, Maciej Kulakowski au violoncelle, Jonathan Ware au piano et moi au violon, confrontant Marin Marais et notre contemporain Philippe Hersant dans ses Variations sur la « Sonnerie de Sainte Geneviève du Mont » de Marin Marais.
Une programmation dense sur trois jours !
Oui ! Et qui fait se rencontrer les musiques classiques d’Occident et d’Orient. On peut y déceler des influences réciproques, des esprits qui abordent sur des modes divers les mêmes émotions, les mêmes élans et avec des musiciens de premier plan, représentatifs des deux cultures, je suis particulièrement heureux d’avoir pu inviter de nouveau Waed Bouhassoun mais aussi de faire se rencontrer des œuvres de Ligeti avec l’hommage que leur rend le professeur que j’ai eu en Syrie. La programmation se définit entre les œuvres de Beethoven et les chants bercés des accents du oud, de Debussy ou Poulenc et Albeniz…
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARYVONNE COLOMBANI
Festival de Vauvenargues Du 21 au 23 juin Divers lieux, Vauvenargues Musée Granet, Aix-en-Provence
Difficile de séduire une assistance de mélomanes, surtout après le concert éblouissant donné par Alexandre Kantorow la veille ! Les deux frères néerlandais Lucas et Arthur Jussen relevèrent le gant avec panache. Cintrés dans leurs tenues noires identiques comme les jumeaux qu’ils ne sont pas (ils ont quatre ans d’écart), ils déboulent sur scène avec une énergie joyeuse vite transcrite dans leur jeu, mêlant œuvres à quatre mains et œuvres sur deux pianos. Cette humeur trouvait dans la Sonate en do majeur pour piano à quatre mains KV521 que Mozart composa à trente et un ans (1787) de superbes résonnances : toute la joie espiègle du musicien de Salzbourg, son tempérament joueur exalté par le film de Milos Forman, se voyaient traduits ici en un tempo particulièrement rapide et lumineux. L’entente fine des deux complices est sensible, le choix du vertige est celui qui prime, ivresse heureuse des voltes pianistiques que l’on retrouvera dans la Fantaisie pour piano à quatre mains (D 940) de Schubert. La densité troublante de l’œuvre où les silences vibrent avec autant d’intensité que les notes était sans doute submergée par la théâtralité qui fait partie de la narrativité de l’œuvre : Franz Schubert écrivit cette pièce l’année de sa mort (1828) et la dédia à la jeune comtesse Caroline Esterházy, l’une de ses jeunes élèves qu’il aima profondément et sans espoir. L’allant du jeu et sa fougue donnaient une autre lecture, peut-être en accord avec l’âge du compositeur : Schubert est mort à trente et un ans.
Frères de piano
L’osmose parfaite des deux frères était encore plus sensible sur le Rondo pour deux pianos op. 73 de Chopin. Entrelacements intimes, fluidité des gammes, équilibre, fraîcheur, séduisent par leur verve jubilatoire. Les deux pianistes semblent jouter, rivalisant de technique, s’emballent avec délectation dans le brillant de la partition.
Sans entracte, et malgré un piano dont l’accord a un peu « bougé » avec la fraîcheur qui s’installe, ils déclinaient les Six épigraphes antiques pour piano à quatre mains de Debussy et leur Antiquité fantasmée, creusant élégamment les contrastes, dessinant les étapes de cette musique qui pourrait être écrite pour la scène, miniatures ciselées où le piano rappelle les accents des flûtes, de la harpe, des cymbales antiques (crotales) de la Danseuse aux crotales. On flirte avec l’atonalité, on brouille les pistes de composition, on croit entendre des échos de Stravinsky. Les courtes épigraphes précédant chaque enluminure en livrent l’esprit, « Pour invoquer Pan, dieu du vent d’été / Pour un tombeau sans nom / Pour que la nuit soit propice… », lapidaires constructions poétiques …
Fougue et poésie
La Suite pour deux pianos n° 2 opus 17 que Rachmaninov composa durant l’écriture de son deuxième concerto permettait encore aux deux pianistes aux allures adolescentes de faire une démonstration de leur virtuosité. Le bonheur du compositeur d’avoir retrouvé sa veine créatrice est sensible dans cette œuvre effervescente qui, savante, se nourrit des musiques populaires, un écho slave dans la Romance (Andantino), un parfum d’Italie avec la Tarentelle (Presto). Les notes dansent s’emportent en respirations amples s’ouvrent au monde… en bis ce sera un Bach, parce que « tout vient de lui » sourient les interprètes. Incandescente simplicité.
Maryvonne Colombani
Le 1er juin, Maison du Cygne, Six-Fours, La Vague Classique
Benoît Payan et Raphaël Glucksmann devant la vitrine du Petit Pantagruel à Marseille ce mercredi 19 juin. crédit photo : N.S.
« C’est le début de quelque chose. On voit parfaitement que les tenants de l’extrême droite ne supportent pas qu’on puisse avoir des idées républicaines, qu’on puisse vivre ensemble dans cette société », explique Benoît Payan à Zébuline, devant la vitrine brisée du Petit Pantagruel dans le 7e arrondissement de Marseille. Cette librairie jeunesse affichait depuis quelques jours des messages antiracistes, contre l’extrême droite, et l’homophobie. Ce week-end, sa vitrine a été en partie brisée, certainement par une boule de pétanque ou un coup de marteau – apprenait-on hier dans Marsactu.
« Tout le monde doit prendre conscience de ce que l’on est en train de vivre. On a longtemps cru qu’on jouait à se faire peur, aujourd’hui on ne rigole plus et on doit se mobiliser », poursuit l’édile, en compagnie de Raphaël Glucksmann, présent à Marseille pour soutenir des candidats investis par le Nouveau Front Populaire. L’occasion pour Benoît Payan de rappeler la nécessaire union à gauche : « On allait faire quoi, se diviser ? Bien sûr qu’on a des différences entre nous, mais on n’allait pas laisser la République aux mains des héritiers du régime de Vichy, ça aurait été inconséquent et inconscient de la part de la gauche. »
Régis Vlachos lors de la soirée de remises des Molières 2024
Zébuline. Face à Rachida Dati et devant les téléspectateurs, vous parlez de plan de licenciement massif dans la culture. À quoi faites-vous allusion ?
Régis Vlachos. À l’amputation de 204 millions du ministère de la Culture. Qui entre dans un plan global qui ampute aussi l’écologie de 2 milliards, le travail et l’emploi de 1 milliard… Le 22 février un décret au Journal officiel est venu nous dire qu’il fallait économiser 10 milliards sur le budget de l’État. Un serrage de vis qui est venu s’ajouter aux 16 milliards déjà soustraits au budget 2024. Précisément, la création, le programme 131 du ministère de la Culture, est amputée de 96 millions. Concrètement des centaines de spectacles ne verront pas le jour.
Mais ce n’est pas tout : de nombreuses scènes conventionnées n’arrivaient déjà plus à boucler leur budget et ont dû annuler, avant même ces coupes, une grosse partie de leur programmation. Le constat est unanime, aujourd’hui, des compagnies doivent renoncer à la moitié de leurs représentations ; d’autres mettent la clé sous la porte. Des milliers d’emplois artistiques et techniques sont menacés. Sans décision immédiate et un plan d’aide à la diffusion et à la création, nous vivons effectivement un plan de licenciement massif qui ne dit pas son nom.
Mais le gouvernement assure que ces économies sont nécessaires. Pensez-vous que la culture ne doit pas en prendre sa part ?
Ce sont de petits mensonges entre amis riches. « Celui qui ne connaît pas la vérité, celui là est un imbécile ; mais celui qui la connaît et la nomme mensonge celui ci est un criminel ! » écrivait Brecht dans La Vie de Galilée. Soyons clairs avec la dette publique, l’idée qu’il faut faire des économies, qu’il ne faut pas faire fuir les capitaux ni créer de nouveaux impôts est un mensonge.Bruno Le Maire sait très bien que des centaines de milliards d’euros de crédits d’impôts versés aux entreprises sont allées directement aux actionnaires. Les profits capitalistes sans précédent de 2023 ont été construits avec de l’argent public. Bruno le Maire connaît la vérité, ceux qui répandent l’idée de nécessaire coupe budgétaire pas toujours. Ils se distribuent, selon Brecht, entre criminels et imbéciles. Mais le plan de licenciement massif est loin de reposer sur cette seule coupe budgétaire, qui ne concerne que la culture publique financée par l’État.
Screenshot
En quoi le théâtre privé est-il concerné par le recul des financements d’État ?
Quand le public est sans fric le privé se retrouve privé… de financements ! Pour le spectacle vivant privé, c’est à dire l’ensemble des lieux et compagnies qui ne touchent pas de subventions, ou de manière anecdotique, la survie dépend uniquement des recettes. Et seuls un certain nombre de lieux et de compagnies vivent très bien de leur billetterie, notamment pour les grands succès parisiens, les one wo·man show ou les boulevards formatés pour faire de l’argent. Mais l’immense majorité des compagnies de théâtre privé n’ont pour vivre que les cessions faites aux communes de France. Une compagnie qui pouvait faire 30 dates de tournée dans l’année, faire de bons cachets aux artistes et techniciens et dégager sur chaque cession de quoi rembourser les frais de création du spectacle, est aujourd’hui autour de 10 dates. Et encore…
Pourquoi ?
Les communes et les collectivités n’ont plus d’argent :l’État se dégage sur elles de ses compétences et réduit leurs possibilités de recettes. Résultat, elles se concentrent sur leurs compétences obligatoires et réduisent ce qui leur semble superflu. Evidemment, cela tombe souvent sur le budget culturel et notamment l’achat de spectacles pour la saison culturelle. Tous les ingrédients d’une faillite massive sont réunis.
Est-ce une volonté selon vous, une stratégie ?
Peut être s’agit-il, comme le disait Michel Foucault sur tout autre chose, d’une stratégie sans stratège : on liquide au maximum les compagnies et les créations théâtrales jugées trop nombreuses et souvent trop engagées par cet assèchement des budgets culturels. On rend impossible ainsi l’intermittence d’artistes et techniciens qui vont abandonner et se tourner vers d’autres métiers. Et ne resteront dans le privé que des spectacles rentables aux thématiques consensuelles qui seuls peuvent se passer des subsides de l’État et des collectivités.
Une culture rentable qui se soustrait à la notion d’utilité publique ?
Oui, avec des aides publiques réorientées vers la consommation, et non la création et la diffusion. Bien évidemment, on n’a pas touché au Pass Culture qui coûte 200 millions d’euros, soit deux fois la coupe de la création ; les jeunes s’en servent essentiellement pour aller à Cultura, s’abonner à Spotify, acheter des mangas et voir des succès du box office… et très peu pour aller au théâtre !
Mais pour ce qui est de l’utilité publique, le spectacle vivant et celleux qui le font vivre ne sont pas juste le signe de l’exception culturelle française et le moteur d’émancipation de l’imaginaire : les gens remplissent les salles de théâtre, le festival Off d’Avignon a connu une fréquentation historique l’an dernier ; le spectacle vivant est aussi une économie dynamique et novatrice : laissons les artistes travailler et vivre de leur métier !
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AGNÈS FRESCHEL
* La CGT Spectacle, ou Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle (FNSAC-CGT), regroupe 12 syndicats professionnels : acteurs, musiciens, techniciens, administratifs, audiovisuel, etc.
Le milieu de Nico, c’est le Milieu. Le jeu entre minuscule et majuscule, entre milieu social et Milieu criminel, livre d’emblée le propos du dernier film de Milo Chiarini. Parler du déterminisme social, à travers le film noir qui reprend depuis toujours le fatum des tragédies où tout est déjà écrit. Troisième long métrage du réalisateur marseillais, ex-flic, Mon milieu raconte l’histoire de Nico.
Relaxé après 20 ans de réclusion pour homicide, il est bien décidé à ne pas retourner en prison et à profiter de cette liberté recouvrée en citoyen tranquille. Nico (interprété avec une grande douceur par le réalisateur) retrouve ce qui lui reste de la famille qu’il n’a plus voulu revoir durant sa longue incarcération : sa mère Maria, marquée par les drames, sa sœur Clara (Alice Demeo) née après son arrestation, son frère Antony (Andréa Dolente) qui gère une boîte de nuit. Ses copains d’enfance et de délinquance – ceux qui ont survécu en tout cas – l’attendent.
Ils se sont embourgeoisés dans le banditisme, tel Titi (Nicolas Morazzani), son ami de toujours, son « sang », montant les échelons du clan des Corses sous l’autorité du parrain (Piero Brichese). Nico observe les enveloppes récupérées, le tabassage d’un subalterne, les grosses voitures, les montres suisses en signe extérieur de puissance, les calibres glissés sous les vestes, les paroles chuchotées à l’oreille. Car si des choses ont changé pendant ces vingt années, s’il doit se faire expliquer le fonctionnement d’un téléphone portable, l’essentiel demeure. Peu à peu, Nico bien malgré lui, est aspiré par ce (M) milieu « qui dévore ses enfants pour se perpétuer », et qui est le sien.
Titi fait des affaires avec Djama, (Doumé Sahki) un caïd de la drogue qui a une sœur rebelle et indépendante, Nora (Sabrina Nouchi). Nico et Nora vont bien sûr tomber amoureux l’un de l’autre, attisant sans le vouloir, la jalousie d’Hakim (Yanisse Mahmoudi), compliquant les rapports inter-clans, et activant une mécanique mortifère.
Sous l’aile des maîtres du genre
Réaliser un film à petit budget sur des voyous de Marseille, après tant d’autres sur le sujet, n’est pas chose facile. Milo Chiarini le fait avec modestie. Aucun folklore dans son approche, aucun bain de sang à la coréenne, aucune poursuite sur les chapeaux de roue. Aucune idéalisation du bandit non plus – définitivement sans foi, sans loi, sans beaucoup de cervelle non plus.
On reconnaît en clins d’œil-hommages les grands modèles du genre. Un peu de Coppola avec le mariage de la grande sœur de Djama et Nora (Le Parrain), un peu de Scorsese avec la mauvaise blague qui coûte la vie au blagueur (Les Affranchis). Le réalisateur ne croit pas qu’on choisisse vraiment de devenir un bandit ni que tout le monde soit doué d’un libre arbitre. « Il n’y a pas d’espoir dans ce film seulement des hommes qui vivent par l’épée et qui périssent par l’épée » écrit-il.
ÉLISE PADOVANI
Mon milieu, de Milo Chiarini
En salles le 19 juin
Le film a été présenté en avant-première le 9 avril au Chambord, Marseille.