Étrange choix que ce titre choisi pour la distribution française du film : La vie rêvée de Miss Fran, en écho au rêveries fantasques de Walter Mitty. La comédie très feel good de Ben Stiller ne semble en effet pas compter parmi les influences de Rachel Lambert. Et les rêves dans lesquels la jeune réalisatrice plonge Fran n’ont rien d’idylliques : le titre original, Sometimes I think about dying (parfois, je pense à mourir) en révèle davantage la teneur … La jeune et timorée employée de bureau, campée avec une rare délicatesse par la britannique Daisy Ridley, cache en effet sous ses airs timides et rangés un étonnant goût pour le macabre. S’enchevêtrent ainsi en début de métrage des scènes anodines de bureau, ponctuées d’échanges pour le moins banals entre collègues, de dîners silencieux en solitaires, et d’échappées vers les paysages marins plus sauvages de l’Oregon. S’y déploient toujours, de façon inattendue, les fantasmes morbides de Fran, que le grain de l’image – grâce à la très belle photographie de Dustin Lane – et la musique douce et élégiaque de Dabney Morris rendent étonnamment apaisants. Le fantasme de mort apparaît ainsi non pas comme l’expression d’un désespoir, mais comme un refuge sans doute trop séduisant face à un monde dont Fran peine à appréhender les codes.
L’arrivée de Robert, un nouveau collègue de travail curieux mais plus affables, incarné par l’humoriste Dave Merherje, a tout pour bouleverser le quotidien de Fran, dont les interactions sociales se limitaient jusqu’alors à quelques hochements de tête gênés. Le spectacle de cette éclosion-là, porté par la justesse de la réalisation et l’interprétation très inspirée de Ridley, vaut à lui seul le détour.
SUZANNE CANESSA
La vie rêvée de Miss Fran, Rachel Lambert En salles le 10 janvier
C’est devenu un incontournable de la planète flamenca et au-delà. Le Festival Flamenco, plus que validé par la nouvelle directrice du Théâtre de Nîmes, Amélie Casasole, qui a pris ses fonctions en juin 2023 à la suite de François Noël, le, traditionnel rendez-vous de janvier conserve ses deux semaines de programmation, son volume de spectacles et sa direction artistique signée Chema Blanco (qui est aussi le directeur de la référence mondiale du genre : la Biennale de Séville). Un festival qui sans renier les racines du genre, s’ancre dans l’actualité de la discipline, en souligne les résurgences comme les émergences, se frotte au contemporain, et explore ses devenirs. Et qui sort des murs du théâtre pour s’ouvrir sur la ville, avec notamment un concert au musée de la Romanité, une exposition à l’office de tourisme et l’ouverture, le temps du festival, de la bodega La Macarena.
Cante et toque
Parmi les rendez-vous très attendus des afficionados : la présence du chanteur Israel Fernández, une première. Artiste de Tolède, 34 ans, issu d’une famille gitane, enfant prodige du « cante », il sillonne les scènes internationales en réconciliant les amateurs de « cante puro » et ceux en recherche de modernité, accompagné de la guitare de Diego del Morao (11 janvier). La soirée anniversaire du guitariste Gerardo Núñez est également incontournable : il fêtera, entouré de cinq autres génies de la guitare flamenca, quarante-cinq ans d’une brillante carrière, qui l’a vu recevoir plus d’une dizaine de prix et collaborer avec l’Orchestre Philharmonique d’Udine ou Israel Galván. Génie de la six cordes, il incarne avec Vicente Amigo et Tomatito, la génération qui succède à l’immense Paco de Lucía (le 20).
Baile
Sur la quinzaine de spectacles programmés par le festival, huit sont portés par des femmes. La danseuse de Cordoue Olga Pericet présente en première française La Materia, deuxième volet de sa trilogie inspirée du guitariste Antonio de Torres, avec le danseur Daniel Abreu (10 janvier). María Moreno, jeune danseuse de Cadix, propose elle un voyage à travers l’âme de la soleá, l’un des grands styles du flamenco, à travers une « déconstruction » vertigineuse (12 janvier). Originaire de Cadix également, formée à Grenade et Séville, Lucía Álvarez à la danse puissante et charnelle, tout autant qu’élégante et subtile, présente sa dernière création Insaciable (14 janvier).
La danseuse sévillane Paula Comitre est l’une des étoiles montantes de la danse flamenca. Elle présente deux pièces : en première mondiale, après vous, madame, un hommage vibrant à l’une des grandes novatrices de la danse flamenca : La Argentina (16 janvier à l’Odéon). Et, en compagnie de Lorena Nogal, Alegorías, mêlant flamenco et danse contemporaine, où les deux danseuses, que tout semble opposer, unissent leurs forces pour dépasser les limites (17 janvier). La Toulousaine Stéphanie Fuster a plaqué ses études de droit pour aller vivre sa passion flamenco, à Séville, pendant près de 10 ans. Elle présente Gravida, celle qui marche, inspirée du personnage issu d’un bas-relief antique, où elle désacralise le flamenco, pour mieux le retrouver (18 janvier). Enfin, Prix national de danse en 2021 en Espagne, aujourd’hui directrice artistique du Ballet Flamenco de Andalucia, Patricia Guerrero revient à Nîmes avec six danseurs pour Deliranza, chorégraphie inspirée par Alice au pays des merveilles (19 janvier).
MARC VOIRY
Festival Flamenco Du 10 au 20 janvier Théâtre de Nîmes theatredenimes.com
Sur le carton qui ouvre Scrapper, le premier long métrage de Charlotte Regan, on lit le vieil adage : « Il faut un village pour élever un enfant », aussitôt barré d’un trait et remplacé par un « je me débrouille très bien toute seule » manuscrit. Géorgie (Lola Campbell) a 12 ans, vient de perdre sa mère et ne sait plus trop où elle en est sur le parcours en cinq étapes du deuil : Déni, Colère, Marchandage, Dépression, Acceptation. Elle semble aller de l’un à l’autre. Elle a la maturité que donnent le malheur et la précarité, et les rêves têtus de l’enfance qui croit à l’impossible. Ce sont les vacances d’été. Pour éviter un placement par les services sociaux, elle s’invente un oncle que personne ne voit, qui serait venu s’occuper d’elle et dont le nom inventé de Winston Churchill n’étonne personne. Elle entretient sa maison, paie le loyer grâce aux vols de vélos qu’elle opère avec son copain Ali (Alin Uzun) plus âgé qu’elle. Drôle de binôme, ces deux-là, inséparables complices. Géorgie est une « scrapper » – en argot londonien une fonceuse, une bagarreuse. Dans sa vie bricolée et précaire va faire irruption le peroxydé Jason (Harris Dickinson), son père biologique qu’elle n’a jamais vu, pas vraiment plus adulte qu’elle. L’un et l’autre vont apprendre à se connaître. Géorgie fera grandir Jason et Jason redonnera une part d’enfance à Géorgie.
Un récit joyeux et ludique
Rien de bien original dans ce pitch. Un drame social à la Ken Loach – que la réalisatrice admire. Une communauté ouvrière où tout le monde se connaît, la banlieue londonienne avec ses petites maisons serrées les unes contre les autres, les jardins étroits, la voie ferrée et la campagne pas loin, un pont qui enjambe les routes qui mènent ailleurs, les mômes qui trainent seuls, jouent au foot, chapardent. Un décor qui pourrait être gris mais que Charlotte Regan et sa directrice photo – la réalisatrice du récent How to have sex, Molly Manning Walker, poudrent de lumière et acidulent de rose, jaune, vert, violet. Les personnages ne seront pas définis par leur statut social, le point de vue décalé de Géorgie fait exploser un potentiel carcan naturaliste. Au récit joyeux et ludique des retrouvailles père-fille, s’intercalent des témoignages sur Géorgie, face caméra, façon documentaire, mais qui tourneraient au chœur antique commentant les actes de la fillette : ses camarades assises dans l’herbe trop verte, maquillées, robes roses et paillettes, un trio de jeunes ados Noirs façon comédie musicale sur leurs vélos jaune vif, la fourgue du trafic de bicyclettes, un enseignant peu canonique et un couple d’adultes « responsables » pas très futés. Les araignées de la maison au nom prestigieux de Napoléon ou d’Alexandre le Grand dialoguent style cartoon.
Dans le rôle principal, la jeune Lola Campbell dont c’est la première apparition à l’écran, est formidable de naturel. Après Aftersun de Charlotte Wells sorti l’an dernier et dont on l’a rapproché, Scrapper, qui vient de remporter à Sundance le Grand Prix du Jury dans la catégorie World Cinéma Dramatic, témoigne du talent des jeunes réalisatrices britanniques.
On connait peu de réalisatrices mongoles : en 2006, Byambasuren Davaa avait réalisé Le Chien jaune de Mongolie et en 2011, Les Deux Chevaux de Gengis Khan, l’histoire de la quête de la chanteuse Urna Chahar-Tugchi pour trouver les origines d’une chanson. En 2023 à Cannes, pour la première fois, était sélectionné à Un Certain Regard un film mongol : Si seulement je pouvais hiberner, dela cinéaste et scénariste Zoljargal Purevdash. Un titre emprunté à un souhait d’Ulzii, un lycéen de 15 ans d’un quartier défavorisé d’Oulan-Bator.
Ulzii vit avec sa mère, illettrée et alcoolique, et ses frères et sœur, dans une yourte, à la périphérie de la ville où se sont installés beaucoup de réfugiés économiques. Ils ont été obligés de quitter leur campagne natale pour venir chercher du travail, ce qui est loin d’être facile. Il fait très froid, parfois jusqu’à moins 35 degrés, et dans ce quartier, on se chauffe en brulant du charbon quand on peut le payer, sinon de vieilles planches qu’on récupère. Dans leur yourte, la mère et ses quatre enfants ont froid et faim ; les disputes sont fréquentes entre l’adolescent et sa mère que l’alcool abrutit. Mais Ulzii tient le coup : il va au lycée à la ville, une des plus polluées au monde ; son professeur a repéré ses capacités en physique et lui propose de passer un concours, très couteux pour lui, ce qui lui permettrait d’obtenir une bourse pour poursuivre ses études. Il doit trouver l’argent pour s’y inscrire ; il s’épuise au travail, s’endormant parfois en cours, et va jusqu’à rejoindre un groupe d’hommes qui font des coupes de bois illégales. Il y a des jours où il aimerait hiberner !
District Yourte
La caméra le suit partout, filmant les gestes du travail, les moments de complicité et de jeux avec ses frères et sœur, sa colère quand la mère décide de repartir à la campagne avec un seul des enfants le laissant s’occuper des deux autres. On partage son inquiétude quand son petit frère tombe gravement malade mais aussi ses moments de détente quand il retrouve ses copains, buvant, dansant comme tous les adolescents du monde. On le suit jusqu’au concours national qui se déroule à la campagne, loin de sa yourte. On aurait envie de l’aider et le regard caméra qu’il nous adresse au moment des résultats nous émeut aux larmes.
Zoljargal Purevdash a elle-même vécu dans le district des yourtes après le divorce de ses parents. Adolescente, elle détestait ce quartier auquel elle est attachée aujourd’hui. Elle veut soutenir sa communauté, tenue responsable de la pollution due au chauffage au charbon : « À travers ce film, je voulais montrer que quand on respire cet air pollué, ce qu’on respire, c’est la pauvreté de nos frères et sœurs. » Elle se reconnait dans le personnage de cet adolescent à qui elle a donné ses propres rêves, ayant découvert comme lui que la solution était l’éducation. « J’ai toujours adoré regarder des films, mais je n’avais jamais osé me projeter dans le métier de réalisatrice. Plus tard, j’ai eu une bourse complètepour faire du cinéma au Japon. Quand j’ai vu que tous les scénarios que j’écrivais se passaient en Mongolie, il était clair que je reviendrais travailler ici. » Et c’est réussi !
ANNIE GAVA
Si seulement je pouvais hiberner, de Zoljargal Purevdash En salles le 10 janvier
Zébuline : Vous présentez Versus comme « un duo pour quatre interprètes ». C’est-à dire ?
Michel Kelemenis. Mon sous-titre exact c’est « un duo d’aimants à quatre corps ». J’ai eu le désir d’interroger le duo, mais l’une des particularités du spectacle vivant, c’est que dès lors que l’on met deux personnes en présence, c’est déjà un duo. Alors qu’on ne travaille pas sur la notion de duo, on travaille sur la rencontre de ces deux personnes. Moi je voulais aborder cette figure vraiment dans une préoccupation de chorégraphe. L’idée étant de mettre en perspective, à travers des notions de substitution permanente, une écriture qui va les concerner tous, mais qui se révèle toujours en duo. Ça semble un peu abstrait, mais en réalité c’est très immédiat, dans la perception. J’ai donc travaillé sur cette notion de duo, et d’aimants. « Aimant » étant pour nous en français un terme double, qui évidemment parle de gens qui s’aiment, et qui parle aussi de l’aimant magnétique, où est en jeu le fait de se repousser, de s’opposer ou de s’attirer.
Quel dispositif scénographique avez-vous imaginé pour cette pièce ?
C’est un espace qui est petit, 5m x 5m, 25m2, que les quatre danseurs, deux femmes, deux hommes, vont habiter à peu près en permanence, il n’y a pas de développement qui isole les uns par rapport aux autres. J’ai créé cette image en moi pour travailler : les yeux des spectateurs tout autour seraient l’équivalent des murs d’une chambre d’hôtel, qui voit défiler en permanence du récit de rencontres, qui vont avoir plein de textures différentes. Une sorte d’éternité en déroulement. Ceci amène beaucoup d’obligations pour respecter cette distance et cette présence. Au regard de ce que j’aime moi dans la danse, je me suis refusé à ce que « petit espace -proximité » se traduise par « petits gestes d’intimité ». Donc c’est vraiment une danse de déploiement que je mets en scène, en offrant aux spectateurs de voir les danseurs dans ce déploiement d’une manière qui leur est d’habitude un peu interdite, car le rapport scène-salle éloigne forcément le danseur du spectateur.
Comment avez-vous travaillé sur la musique ?
J’ai travaillé avec ce même musicien qui accompagne le Magnificat de JS Bach, et c’est la quatrième production après Coup de grâce et Légende pour laquelle je fais appel à lui, Angelos Liaros-Copola, qui est un musicien d’origine grecque, mais qui travaille sur la scène berlinoise, avec des petits labels électro. Il y a dans sa musique une sorte de double-entrée, qui est d’être en même temps très en tension, voire un peu noire parfois, un peu inquiétante, et d’un autre côté, une dimension très lumineuse, une sorte de lumière qui s’ouvre dans ses sons, qui pour moi apparaît plus comme son versant grec d’origine. Je lui ai demandé de créer un environnement qui serait l’environnement des spectateurs et des danseurs, comme le brouhaha qui se trouverait en quelque sorte autour d’un lieu, dans lequel va se dérouler cette somme de récits de rencontres, à travers la substitution des danseurs, deux par deux.
Entretien réalisé par MARC VOIRY
Versus Du 9 au 12 janvier KLAP, Maison pour la danse, Marseille
Pas de décor, c’est inutile. Dans Möbius, les dix-neuf acrobates de la compagnie XY redessinent l’espace scénique, occupant toutes les dimensions qu’elles soient verticales ou horizontales. Le cirque devient ici espace de danse, une danse augmentée par les capacités hors normes de ses interprètes. Mais le corps est bien au cœur du propos : pas d’agrès ni d’objets quelconques, la machine humaine suffit. Banquines (ce terme issu de l’italien ancien « saltare in banco » consiste à permettre à un ou plusieurs voltigeurs d’être propulsés par des porteurs qui créent l’équivalent d’une assise sommaire avec leurs mains), main à main, sauts, plongées, colonnes humaines, tout s’articule autour des musculatures des danseurs-acrobates. Les équilibres, les voltes, les saltos, les lancés qui s’entrecroisent, s’orchestrent en un mouvement perpétuel fascinant, le tout sans filet, accordant à cette chorégraphie aérienne la sensation que les limites n’existent plus. Le directeur du Théâtre national de la Danse de Chaillot, Rachid Ouramdane, anime les mouvements d’ensemble à l’image des grands vols d’oiseaux (Möbius a souvent été comparé aux vols des étourneaux), où chacun connaît un parcours propre et cependant est lié au groupe de telle sorte que l’impression d’une unité s’impose. L’énergie collective s’organise selon une géométrie variable qui maintient le mystère sans jamais rompre le caractère hypnotique de sa danse. La création devient le bien commun, chaque artiste a posé sa touche. De tout cela se dégage une harmonie rare peuplée de moments à couper le souffle. L’année 2024 débutera avec panache au Grand Théâtre de Provence !
MARYVONNE COLOMBANI
Möbius 6 et 7 janvier Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence lestheatres.net
D’une telle ampleur, c’est une première, dans une institution française. Et elle est bien méritée. Il suffit de se promener au fil des salles de l’hôtel des collections du MO.CO pour s’en rendre compte. Intitulée Une mouche est apparue, et disparut, l’exposition monographique dédiée à Huma Bhabha s’y déploie avec intelligence, le fruit du travail passionné du regretté Vincent Honoré, directeur des expositions de l’institution montpelliéraine récemment décédé*. Sans jamais surcharger l’espace ni brusquer le regard, grâce à une présentation épurée qui laisse place à l’imagination, on découvre les figures puissantes et polymorphes de l’artiste américano-pakistanaise née en 1962 à Karachi. Qu’il s’agisse de sculptures, de dessins, de photos, de photogravures ou de céramiques, soit une cinquantaine d’œuvres exposées, le visiteur est invité à se plonger avec délectation dans un monde étrange fait de strates successives, physiques comme intellectuelles. Anthropomorphes et pourtant hybrides, ses impressionnantes sculptures forment une armée pacifique de vigies totémiques venues d’un autre monde, dont la présence est presque déstabilisante.
Culture populaire
L’universalisme des formes renvoie à la culture populaire, celle de la littérature de science-fiction et du cinéma d’horreur (ou l’inverse). Mais aussi à la statuaire antique ou à l’histoire de l’art, dont un clin d’œil décalé au Cri de Munch. Huma Bhabha collecte, assemble, modèle les matériaux pour les adapter à son univers singulier et leur insuffler la vie. Ses sculptures sont un enchevêtrement de couches de liège, de polystyrène et d’argile, qu’elle met parfois en forme grâce à des fils de fer, ajoutant souvent une touche de peinture. Cette complexité est contrebalancée par un aspect brut, volontairement inachevé. Qu’il s’agisse de sculptures, de dessins ou encore de céramiques, les figures d’Huma Bhabha s’affirment comme des êtres fantastiques, bien que jamais totalement effrayants, témoins sans âge du dualisme inhérent à notre humanité.
ALICE ROLLAND
Une mouche est apparue, et disparut De Huma Bhabha Jusqu’au 28 janvier MO.CO, Montpellier * suite à son décès brutal fin novembre, l’exposition est gratuite pour tous les publics jusqu’à son terme.
Quel medium étonnant que le polaroid. Innovant par son instantanéité dans les années 1950, il est aujourd’hui un phénomène de mode nostalgique apprécié pour une certaine lenteur, soit une quinzaine de minutes pour se révéler entièrement. Avec le temps les images vieillissent, s’effacent, se transforment, oublient leur histoire… Paulo Duarte s’est imprégné de ce medium de l’éphémère afin de le transposer dans l’espace scénique. Sur scène, Polaroïd est une installation complexe faite de multiples écrans et projecteurs, une façon originale pour l’artiste de recomposer le parcours de son père comme on reconstituerait un album de famille à posteriori. Se pencher sur des souvenirs incomplets, c’est questionner la représentation au-delà même des notions de vrai et de faux. Que dit une image ? Que cache-t-elle ?
Maux d’exil
La voix off de Paulo Duarte nous accompagne comme un phare sonore, tandis que l’artiste contribue au récit en se jouant des images dont certaines sont créées en live, tout comme la musique, avec l’aide de deux acolytes talentueux. Après plusieurs années passées dans un Brésil devenu le paradis des désillusions, Duarte père revient dans un Portugal sous le joug de la dictature salazariste. Dans cette pièce où le son est essentiel, il est ainsi question de mots de filiation comme de maux d’exil, de grande Histoire et de la grandeur des petites histoires. Entre marionnettes et jeu d’ombres (ainsi que de lumière), le théâtre d’objet y est poétique, touchant, innovant. La photographie se fait trace. Comme la mémoire, il est toujours temps de raviver son imaginaire. Et pour lui redonner vie, partager son histoire.
ALICE ROLLAND
Polaroid a été présenté du 12 au 14 décembre au Théâtre de la Vignette, Montpellier
C’était un exercice casse-gueule. Extraire 1 200 objets et documents des fonds du Mucem, pléthoriques parce qu’ils ont hérité de ceux du Musée national des Arts et Traditions populaires, auxquels se sont ajoutées les collections européennes du Musée de l’Homme, et ses propres acquisitions réalisées depuis le début des années 2000 dans l’aire méditerranéenne. Un million d’items, si l’on compte les archives photographiques, estampes, cartes postales… 1 200, proportionnellement, c’est peu, mais déjà beaucoup tant, à parcourir la nouvelle exposition permanente, on se sent débordé par un rendu très chargé. On aurait tort d’en rester à cet effet de vide-grenier : évidemment, le travail de réflexion mené par le commissariat collectif, assuré par les équipes de conservation du Mucem a été poussé, la progression du parcours soignée, la scénographie élaborée par Sylvie Jodar ne démérite pas. Mais sans doute la commande, rendre populaire le Mucem en s’appuyant sur « la force émotionnelle de sa collection », selon les mots de son président, Pierre-Olivier Costa, avait-elle ses limites.
Certes, avoir la chance de découvrir le savoir-faire de bergers du XIXe siècle, qui ont conçu dans l’Eure une très belle cabane mobile, ou l’intérieur complet d’une maison bretonne telles qu’elles se présentaient encore dans les années 1960, est précieux. Certes, les masques animaliers qui ornent toute une section, comme ce bœuf, sobrement stylisé, réalisé par un sculpteur de Sardaigne, Gonario Denti, en 2005, sont de toute beauté. Certes, demander à quatre écrivains – Sophie Blandinières, Lucile Bordes, Arthur Dreyfus et Guillaume Poix – de rédiger des « cartels sensibles », pour faire « ressortir la poétique de l’objet » en y « frottant leurs imaginaires » est une bonne idée. Toutefois, la juxtaposition, de salle en salle, d’autant d’éléments disparates, évoque surtout un vaste cabinet de curiosités.
Muscler le propos
Peut-être, pour convaincre les visiteurs, au delà des CSP+ habitués des structures culturelles, de venir dans un musée de société, faudrait-il leur proposer un peu plus de mordant. Cela pourrait passer par un traitement plus profond, au sens où il s’adresserait à tous en tant que sujets, citoyens, et non simples consommateurs de savoir. Populaire ? est frustrante à ce niveau, parce que la dimension potentiellement très politique des objets du quotidien n’est que parcimonieusement présente. Un pichet peint entre 1848 et 1852 dans la Somme, par exemple, arbore le message « Louis Napoléon est un bon Républicain, buvons à sa santé ». Il fait écho à un autre élément de vaisselle, vu dans le précédent dispositif qui permettait au Mucem de mettre en valeur ses collections, les Abécédaires. Dans Les maternités de A à Z, figuraient des assiettes en faïence produites en Moselle vers 1860, ornées de clichés visant vieilles filles et filles-mères. On rêve d’une prochaine proposition centrée sur les supports de communication idéologique : ils ont bien changé depuis le XIXe siècle, mais la propagande conserve de troublantes analogies…
Outre les Abécédaires, la thématisation a fait ses preuves dans les expositions de plus petite taille proposées au Centre de Conservation et de Ressources du Mucem, à la Belle de Mai. De même que le fait de s’emparer franchement de sujets de société encore brûlants. On se souvient avec enthousiasme de Osez l’interdit en 2019, belle réflexion sur le licite et l’illicite réalisée par des collégiens marseillais à partir des fonds du musée, accompagnés par la scénographe Laurence Villerot. Ou encore de Psychodémie, sous le commissariat d’Aude Fanlo, mettant en perspective la collecte réalisée au printemps 2020, en pleine crise sanitaire.
Autour de l'exposition Durant les deux semaines des vacances de fin d'année, le Mucem veut « faire rimer Noël avec arts populaires ». Au delà de cette formule un tantinet maladroite, il sera sans nul doute délicieux, pour les bambins, de retrouver le rat Raoul Lala, marionnette animée par Cyril Bourgois, en conférence-spectacle (le 27 décembre, à partir de 7 ans), d'écouter la conteuse Jeannie Lefebvre lors d'un goûter gourmand (les 28, 29 et 30 décembre), ou encore de découvrir Ce matin-LÀ, spectacle de clown et théâtre de papier par la Cie Chouette il pleut !, (les 3, 4 et 5 janvier). Noël pop Du 27 décembre au 7 janvier
Il était très attendu. Comment Nanni Moretti, cet immense réalisateur italien de 70 ans, auteur de notamment de Journal intime ou La Chambre du fils (Palme d’or en 2001) allait-il s’emparer de la scène ? Pour s’y atteler, il a choisi deux courtes de pièces de l’écrivaine italienne Natalia Ginzburg Dialogo et Fragola e panna, réunies sous le titre Diari d’amore.
On commence donc avec Dialogo. Sur un lit, un couple se réveille. Entre les deux, un dialogue s’installe où l’on parle de tout et de rien : de travail, qu’ils n’ont pas ; des livres, que monsieur écrit mais qui ne se sont pas édités ; de la famille, que l’on dénigre… Lui est bouffon, elle aussi, les deux se parlent mal, surtout lui, mais de cette bouffonnerie nait d’irrésistibles moments comiques, portés avec finesse par Valerio Binasco et Alessia Giuliani. Au fil des répliques, on comprend qu’on a affaire à un couple de bourgeois fainéants qui ne s’aiment pas. Même quand elle lui avoue le tromper avec son meilleur ami, il en est presque indifférent, s’étonnant que son ami puisse la choisir, alors qu’il aime d’habitude « les belles femmes ». L’ensemble brosse un portrait acide de la bourgeoisie, débordant de tromperies, de bassesses et d’hypocrisie, dans un texte parfaitement ciselé, soit autant de marqueurs que l’on retrouve dès la pièce suivante.
On change de décor. Nous voici dans un grand salon bourgeois d’une maison de la campagne romaine. Débarque Barbara, qui se présente à la servante (formidable Daria Deflorian) comme la cousine des propriétaires, Cesare et Flaminia. On apprendra qu’elle est en fait la maîtresse de Cesare et qu’elle a fui son appartement où son mari la battait. La jeune femme en détresse ne trouvera de réconfort ni de la part de Flaminia, pour qui les aventures de son mari ne sont pas secrètes, ni de Cesare, qui ne dédaigne même pas la voir. Elle est finalement envoyée chez des religieuses, d’où elle s’enfuira, et dont on ne connaîtra pas les suites de l’aventure. Dans cette austère maison, de l’humanité se dégagera seulement quand Flaminia dira tout le mal qu’elle pense de Cesare. Des mots violents, puissants, mais comme dans la pièce précédente, le mari ne semblera pas particulièrement affecté par la diatribe de sa femme, préférant invoquer la « fatigue nerveuse » dont ils seraient tous atteints.
Mais où est Nanni ?
Alors oui, si ces deux pièces traversent les Alpes, et remplissent trois jours d’affilée le Théâtre de La Criée, ce n’est malheureusement pas pour le seul talent d’écriture de Natalia Ginzburg. Mais bien pour le metteur en scène, Nanni Moretti, dont tout le monde attendait de voir les premiers pas en tant que metteur en scène. Mais de mise en scène il en est finalement peu question. Avec Dialogo et Fregola e panna, c’est avant tout le verbe qui est mis en avant. Alors que l’on pourrait reprocher au réalisateur une forme de nonchalance dans sa mise en scène, on retiendra plutôt son goût pour la sobriété et son humilité. Plaçant ainsi les textes forts de l’autrice à leur juste place, sans leur faire d’ombre. On notera aussi les merveilleuses interprétations des acteurs·ices dont Nanni Moretti n’est certainement pas étranger.
Avec ces deux pièces, il donne aussi à penser : que dit de notre époque le regard que l’on porte sur ces deux textes écrits en 1966 et 1970, qui mettent en scène les rapports hommes-femmes, au cœur de nos préoccupations contemporaines. Certains auront noté que le public ne riait pas toujours de concert : d’aucuns s’esclaffant aux bouffonneries misogynes des personnages, à d’autres de s’en étonner. Nanni Moretti, lui, ne s’en préoccupe pas. Il se fait simplement passeur d’histoires, sans artifices, jugements, ou morale : au public de cogiter.
NICOLAS SANTUCCI
Diari d’amore a été donné du 15 au 17 décembre à La Criée, théâtre national de Marseille.