Une success story où la chance sourit à un réfugié afghan dans un Paris globalement bienveillant, ça peut paraître relever du conte à dormir debout. Pourtant – on le précise dès les premières images – l’histoire est tirée de faits réels. Son authenticité sera même certifiée à la fin du film par le glissement du personnage principal à la personne qu’il incarne. Ma France à moi, septième long-métrage de Benoît Cohen, est l’adaptation de son propre livre Mohammad, ma mère et moi paru en 2018 et dans lequel il racontait l’accueil d’un migrant afghan par sa mère. Un projet familial nourri d’une histoire commune, avec une adaptation d’Eléonore Pourriat, compagne du cinéaste, et une musique signée par son fils Aurélio.
Le Mohammad du livre et de la vraie vie devient Reza, interprété par Nawid Elham, un acteur non professionnel, de l’ethnie Hazara comme lui. La mère du réalisateur Marie-France devient France dont les contradictions seront jouées à la perfection par l’impériale Fanny Ardant qui sauve son personnage d’un aspect archétypal, voire caricatural.Son fils Benoît, rebaptisé Joseph, aura les traits de Pierre Deladonchamps. Quant à l’association qui met en contact France et Reza, elle garde son nom qui est aussi son programme : J’accueille.
Deux mondes
Juchée sur ses talons aiguilles, maquillée et manucurée, vêtements stylés, France est une grande bourgeoise formatée par sa classe sociale mais anticonformiste par nature. Elle réside dans un hôtel particulier du XIe arrondissement, près d’un génie de la Bastille qui n’en finit pas de briser ses chaînes. Elle est généreuse et fantasque, tyrannique et altruiste, exaspérante et désarmante, maternelle et brutale. Veuve depuis peu, vivant loin de son fils unique, financier expatrié à New York, elle se sent seule, vide malgré son trop plein d’amour et d’argent.
Reza a échappé à un attentat tout jeune en Afghanistan. Il a quitté sa famille, sa sœur chérie, son père qui voulait en faire un iman. Il a fui un pays qui ne lui offrait aucun avenir, assoiffé de connaissances, avec pour ambition d’intégrer Sciences Po. Le film met en scène cette rencontre improbable, cette cohabitation, les maladresses de chacun, les malentendus, les frictions, les rapports forcément déséquilibrés – quelles que soient les bonnes intentions – entre celui qui donne et celui qui reçoit. Sans doute politiquement trop « lisse », dans l’euphorie d’une histoire exemplaire qui donne victoire à l’impossible, et ignore les méchants, Ma France à moi se veut celle de l’ouverture. Dans le contexte actuel, ce ne peut être qu’un plus.
ÉLISE PADOVANI
Ma France à moi, de Benoît Cohen En salles depuis le 20 décembre
Campagne d’impact avec l’association « J’accueille » Mobilisation sur jaccueille.fr
Dans ce roman biographique, La femme qui a reconstitué le monde, Eva Tind définit le processus d’adhésion d’une chercheuse à son objet de recherche, à la fois « utile » et « palpitant » : les acariens de mousse, leur répartition géographique validant l’hypothèse de « La dérive des continents comme une tectonique des plaques ». Côté vie minuscule, viennent les descriptions précises des petits animaux, côté vie majuscule, celles des processus propres à la constitution du monde.
La focalisation sur le personnage de Marie se fait progressivement, depuis sa place dans la fratrie, avec sa sœur jumelle notamment. La passion de Marie pour les acariens est directement liée à un quotidien générateur d’expériences. Aussi, l’érudition scientifique se mêle-t-elle aux ressentis du personnage. L’appréhension du monde, chez Marie, est fondamentalement corporelle, sensorielle, et instinctive.
Règne animal et cause des femmes
La proximité de Marie avec la vie s’exprime dans son tropisme zoologique, mais aussi dans ses relations affectives et amoureuses. Le désir sexuel pour les hommes de sa vie s’exprime à l’état vif, tel une force magnétique : « Son corps est une bête autonome, douée d’une volonté indomptable qui fait ce qu’elle veut d’elle ».
L’échelle individuelle, celle de l’héroïne, est en permanence confrontée à l’échelle collective du monde patriarcal, y compris au Danemark, dans toutes ses dimensions, des plus intimes, telles que la passion ou la domesticité, aux plus publiques, telles que la profession ou la célébrité. Un féminisme d’époque est cerné, qui trouve, à la faveur de ses nombreux voyages, à s’articuler à la condamnation des agissements coloniaux. Ce roman restitue ainsi la dynamique complexe d’une vie de femme, pourtant oubliée, soumise aux forces conjointes de la passion et du défi.
FLORENCE LETHURGEZ
La femme qui a reconstitué le monde, de Eva Tind Traduit du danois par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen Gallimard – 26 €
Dédié à la mémoire Nicholas Angelich, le programme pensé par Martha Argerich a su faire de sa simplicité son atout principal. Soit deux concertos des plus grands maîtres du genre, Mozart et Beethoven, interprétés respectivement par Akane Sakai, grande amie de Martha Argerich dont elle dirige le festival à Hambourg, et Argerich elle-même, en compagnie de l’Orchestre Philharmonique de Marseille.
La pianiste japonaise s’empare du fascinant Concerto n°9 avec délicatesse et poésie. L’orchestre, à l’écoute de ses subtils changements de tempi et d’inflexion, où la pulsation s’emballe et se brouille, s’enroule dans ses arpèges aux tournants souvent inattendus. Les trilles s’y font plus mélancoliques que doucereusement mélodieux. Akane Sakaï prend le risque de la lenteur, de la dissonance exposée dans toute sa splendeur, dans ses échanges avec l’orchestre comme dans ses nombreux passages solistes, qui laissent. Cette sensibilité reste intacte dans la Mazurka de Spielmann donnée en bis, ainsi que dans les Contes de ma mère l’Oye donnés en intégralité en bis par les deux musiciennes, visiblement ravies de partager ensemble ce joli moment.
Insuffler du génie
Au retour de l’entracte, Martha Argerich s’impose dès l’introduction orchestrale du Concerto n°2, menée tambour battant par la direction énergique de Lionel Bringuier. Le toucher est ici tout aussi cristallin, mais redoutablement articulé. Chaque note semble ici se voir accorder la même intention, et chaque trait, chaque thème, chaque mélodie chante avec le même supplément d’âme, la même intensité. L’adagio central rappelle évidemment Mozart : ses chromatismes singuliers et prodigieux, ses changements d’humeur imprévisibles. Les gavottes de la Suite anglaise n°3 données en bis rappellent habilement ce que le piano concertant de Mozart doit au contrepoint de Bach. Les voix se chamaillent, s’imitent et se répondent sur des phrases touchant tour à tour au tragique, au grotesque ou à la plaisanterie. Rares sont les interprètes sachant insuffler du génie à des partitions pourtant déjà sublimes : Martha Argerich est de celles-là, et le public, lui hurlant des « je t’aime ! » à chaque sortie de scène, ne semble pas s’y tromper.
SUZANNE CANESSA
Concert donné le 17 décembre à l’auditorium du Palais du Pharo, Marseille.
Enfin, pas seulement « pour les ados », explique Marie Levavasseur, metteure en scène de Et demain le ciel. « Les jeunes sur le plateau s’adressent aussi aux adultes, pour leur renvoyer à quel point c’est dur de s’entendre dire que le monde va à sa perte, que les générations précédentes ont bien profité et n’aimeraient pas être à leur place. » Elle a travaillé, pour concevoir cette pièce, avec douze garçons et filles de 16 à 20 ans. Deux saisons durant, ils ont échangé sur ce que cela signifie de grandir dans un monde de plus en plus instable, où les oiseaux se meurent et la pollution croît. Des oiseaux, il y en a beaucoup, sur le mur du fond où ils s’envolent au ralenti, en de somptueux battement d’ailes. Dans le ciel de nos vies, ils meurent en cascade, comme les éphémères, comme les libellules. « Vous nous dites : c’est le prix du progrès. Pourquoi avez-vous si peur de la beauté ? » s’insurge Cassandre. Les garçons sont inquiets parce que les filles n’ont pas très envie d’avoir des enfants, dans ces conditions. Tous ont besoin de croire à quelque chose qui fait du bien, peut-être le groupe, où l’on peut s’épauler, se contredire sans rompre les liens, agréger l’espoir. Un lieu où vivre ensemble, pour Youssef qui vient de loin et n’a pas ses racines estampillées. Ils sont en ébullition, leur énergie pulse sur scène. « Nous n’avons pas encore votre fatigue ! » Marie Levavasseur s’émeut, croit en l’avenir si nous ne les laissons pas seuls avec un triste héritage. Ces jeunes sont encore très jeunes, ils ont besoin de nous : « Et vous madame, demande l’une d’elle à une femme dans le public, je peux m’asseoir sur vos genoux ? J’ai besoin d’un câlin ».
GAËLLE CLOAREC
Et demain le ciel a été donné le 15 décembre au Théâtre Massalia, Marseille
Il y a comme une douce sérénité qui se dégage des murs du Mac de Marseille. Un ballet de bleu, de vert et de rivages qui s’entrechoquent, dans une harmonie consensuelle de teintes froides mais élégantes. C’est l’œuvre de Marc Desgrandchamps, artiste lyonnais connu pour sa peinture figurative et métaphysique, dont on découvre les dix dernières années de création avec l’exposition monographique Silhouettes qui se tient jusqu’au 31 mars. La dernière exposition voulue par Thierry Ollat, l’ancien directeur du musée, qui en assure le commissariat avec Pauline Nobécourt. Une quarantaine de toiles sont ainsi présentées. Des huiles, beaucoup, des gouaches, un peu, presque toutes en grand format, où apparaissent paysages et scènes de vie quotidienne, empreintes d’un univers vaporeux, à cheval entre surréalisme et classicisme.
C’est avec ses paysages littoraux, chers à l’artiste, que l’exposition s’ouvre. On est immédiatement frappé le coup de pinceau de Marc Desgrandchamps, qui, peignant avec peu de matière, laisse de la transparence dans ses représentations. Les personnages, tongs aux pieds et/ou smartphones à la main, s’évanouissent dans des paysages marins, toujours froids, emplis de solitude et de nostalgie, sans jamais être totalement hostiles.
Peinture d’antan
On découvre aussi de nombreux diptyques et triptyques. « Des références aux grandes peintures d’histoire » renseigne Stéphanie Airaud, la nouvelle directrice du musée, pour cet artiste qui a été « très influencé par le musée des Beaux-arts du Palais Longchamp. » Mais de ces influences classiques, l’artiste en joue et surprend, replaçant l’héroïsme d’antan dans des scènes de vies quotidiennes, dont la lecture est plus floue et équivoque. Comme lorsqu’il s’amuse des narrations, à la manière d’un surréaliste, faisant apparaître ou disparaître telle partie du corps ou tel personnage d’un tableau à l’autre.
On retrouve aussi de nombreuses références à l’antiquité dans son travail. À l’instar de cette Vénus se faisant photographier par une jeune femme en bikini, dans un jeu de miroir entre passé et présent que l’ont sent transparaître régulièrement chez lui. Des références classiques et antiques, qui ont fait de Marc Desgrandchamps un artiste souvent taxé « d’académisme », mais à Stéphanie Airaud de rappeler qu’il souhaite avant tout « parler du présent », tout en étant « accessible par les motifs proposés. »
L’exposition se termine par Desgrandchamps temps mélangés, un film réalisé par Judith Du Pasquier, qui a suivi l’artiste entre 2009 et 2022 et qui nous permet de découvrir le travail de l’artiste derrière ces tableaux.
NICOLAS SANTUCCI
Silhouettes, de Marc Desgrandchamps Jusqu’au 31 mars Musée d’art contemporain, Marseille
Très respectée dans son Danemark natal et alentour, notamment en Allemagne, Stine Pilgaard était encore jusqu’à peu une totale inconnue en France. La parution au Bruit du Monde du Pays des phrases courtes a permis, l’an dernier, cette belle découverte. Rares sont en effet les écrivains ayant à cœur d’explorer un registre comique, et tout particulièrement à la première personne. Quelque chose d’un David Lodge ou, plus récemment, d’un Fabrice Caro, émane de ces ruminations désabusées, au fil desquelles la narratrice semble échapper, grâce à force traits d’esprit et rebondissements bien sentis, aux affres de la dépression.
Le pays des phrases courtes scrutait avec délice la solitude d’une jeune mère dans la petite ville de Velling, partageant son quotidien entre les collègues de son compagnon, enseignant dans une sorte d’école Montessori, et des leçons de conduite bien peu concluantes à l’auto-école du coin. En cours d’adaptation pour le cinéma, ce texte paru en 2020 avait été précédé en 2012 d’un premier roman qui avait fait grand bruit, Min Mor Singer – « ma mère dit ». Bien en a pris à la traductrice Catherine Renaud de le re-titrer Les monologues d’un hippocampe, référence à la zone du cerveau responsable de la mémoire émotionnelle, faisant de régulières apparitions dans la parole de l’autrice. La langue demeure redoutablement drôle mais également très travaillée : les dialogues indirects entre la narratrice, tout juste larguée par sa petite amie, et sa mère décidément combattive, sont notamment particulièrement savoureux. De même que la galerie de personnages – un père pasteur, un médecin dépassé, une amie très portée sur la bouteille – qui accompagne ce léger passage à vide vécu comme une tragédie. Et le transforme en une charmante histoire d’amour.
SUZANNE CANESSA
Stine Pilgaard, Les monologues d’un hippocampe, roman traduit du danois par Catherine Renaud, Le Bruit du monde, 160 pages, 21 €
Zébuline. Dans Assignation, récit publié en 2018 et sous-titré Les Noirs n’existent pas, vous affirmez que « la Race est une vue de l’esprit » et « la mort de l’autre par essence ». Refusant d’être assignée à un être à identité Majuscule, vous voudriez être noire, et non Noire. Que voulez-vous dire ?
Tania de Montaigne. Il s’agit de faire un pas de côté. Le racisme existe mais il naît d’une notion de race qui, elle, n’existe pas. Elle n’est qu’une assignation, fondée sur des préjugés, qui produit du vocabulaire, comme l’expression « français de souche » qui établit des hiérarchies entre les Français. Formulée par le Rassemblement nationale, elle se généralise un peu partout… Que faire avec le vocabulaire, les néologismes ? Comment est-ce qu’on nomme l’autre ? C’est pour cela que l’exposition s’appelle Noire. Le problème n’est pas le mot, mais quel préjugé on met derrière. Ce sont les préjugés qu’il faut neutraliser, pas les mots.
C’est le sujet de votre dernier livre, Sensibilités, qui raconte comment on ôte les mots des livres pour ne pas heurter les sensibilités. Mais que pensez-vous de l’emploi d’un mot tel que « nègre » par exemple ?
Il est fortement connoté. Mais le sens d’un mot, ça change tout le temps. Senghor et Césaire ont retourné ce mot, en ont fait une arme, ce n’est pas rien ! Il y a des moments où il doit être prononcé, pour qu’on n’oublie pas l’histoire. Et puis aujourd’hui, alors qu’on est prêt à se jeter dans le fascisme et l’extrême droite, l’urgence n’est pas d’interdire les mots.
Mais d’interdire les préjugés ?
Même pas, on en a tous. Si notre but est de parvenir à fabriquer une société où ils n’existent plus, on n’y arrivera pas ! Réfléchir ensemble, c’est cela qui m’intéresse. Aucune lutte n’existe portée par une seule personne, mais par un continuum, une intelligence collective.
Augmenter sa réalitéNoire, la Vie Méconnue de Claudette Colvin, propose une stupéfiante plongée dans l’Alabama des années 1950, côté noire
Les casques visuels et audio, à conduction osseuse et à lunettes transparentes, laissent voir le décor dans lequel vous évoluez et les autres spectateurs, qui vous entourent. Mais des hologrammes d’auteurs jouant Claudette Colvin et ses juges, de personnages historiques comme Martin Luther King ou Rosa Parks, viennent à votre rencontre, s’assoient près de vous, sur vous parfois, devenant vos bras et vos corps. Pas de réalisme pourtant, le décor vole comme du coton blanc, celui des champs d’esclaves, et l’image de Claudette adolescente se double parfois du corps plus douloureux, plus vieux, qu’elle est devenue.
Le procédé de cette réalité augmentée qui n’est pas seulement virtuelle, de cette exposition immersive qui n’est pas seulement un spectacle, colle parfaitement à son objet : il s’agit d’éprouver l’eau qui coule, l’étroitesse des murs de la prison, l’oppression des corps. D’entendre à la fois les dialogues des scènes et leur commentaire par Tania de Montaigne. D’éprouver. De lever aussi les yeux vers le plafond de la salle, devenue un ciel démesuré peuplé d’arbres blancs qui se balancent, de comprendre que l’effacement forcé n’est que temporaire, un repli de l’histoire, et que la mémoire de Claudette Colvin est aujourd’hui, réellement vivante. On n’efface plus les femmes noires pauvres.
A.F.
L’exposition de Stéphane Foenkinos et Pierre-Alain Giraud, visible jusqu’au 21 décembre au Théâtre Liberté de Toulon, a été produite par le Centre Pompidou et le CNC.
Refuser l’assignation à une catégorie majuscule, est-ce aussi penser les luttes dans leur globalité, leur intersectionnalité, leurs convergences ?
Là encore, le mot a glissé. Au départ il s’agissait pour une avocate de nommer, pour faire droit et loi, les personnes discriminées par plusieurs préjugés à la fois, femme, noir, handicapé, juif… Le glissement de la parole située, qui consiste à dire « je ne peux lutter qu’à l’endroit où je suis », me dérange. Le concept d’« allié » aussi : par définition un allié change de camp, ce qui n’est pas le cas de ceux qui sont engagés dans les luttes contre les préjugés et les discriminations. Et puis, on doit tous être capables de lutter pour le droit au logement des handicapés, qu’on soit ou non concerné, non ? En écoutant et en observant les besoins, mais ensemble, pas eux et leurs « alliés ». On peut parler au-delà de soi-même, la citoyenneté, c’est de la réalité augmentée. La mémoire d’Anne Franck n’est pas que celle des juives néerlandaises, et si on sépare et hiérarchise les luttes on est cuits.
C’est pour cela que vous vous êtes intéressées à une jeune noire américaine en 1955 ?
Oui. Mon père est américain mais ce n’est pas à ce titre qu’elle m’intéresse, mais parce qu’elle refuse d’obéir à celle qui ne la considère pas comme « un être humain ». Pour cet acte, elle a été malmenée, jugée, condamnée puis effacée de l’histoire, remplacée par Rosa Parks qui était moins pauvre, plus acceptable, et pas enceinte à 16 ans comme elle. Elle a 84 ans aujourd’hui et elle est toujours aussi incroyable, elle affirme qu’il faut se battre pour les droits de tout le monde. Femme, noire, pauvre, mère célibataire, elle sait que lutter en silo, comme si les discriminations n’avaient pas de lien, n’est pas efficace. Aucune discrimination n’est spécifique.
Que pensez-vous des agressions contre les comédiennes de Rebecca Chaillon durant le Festival d’Avignon ?
Je n’ai pas vu son spectacle, je ne peux pas en parler. Mais quoi qu’il en soit si je ne suis pas d’accord avec quelqu’un je ne vais pas aller le taper ! C’est un mouvement de pulsion infantile. En fait c’est simple : on n’agresse pas, on ne frappe pas. Et : ce qu’elle aurait dû faire pour ne pas être agressée n’est pas le sujet, et c’est ainsi que ses détracteurs le posent. C’est inacceptable, tout simplement.
ENTRETIEN RÉALISÈÈS FRESCHEL
Toulon, ex-capitale FN, enterre son passé Olivier Klein et Charles Berling ont signé le 16 décembre un mariage de trois ans, avec Tania de Montaigne comme témoin Olivier Klein, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah pour les intimes) « croit à la force de la culture pour créer un narratif commun et sortir des haines multiples ». Sa mission interministérielle promeut, au sein du Gouvernement, une « action universelle et universaliste » pour « déconstruire les préjugés et mauvaises mémoires inculquées dès l’enfance et raviver les souvenirs manquants ». Il trouve que la scène nationale Châteauvallon-Liberté, « avec cette exposition ou avec ce Molière aux couleurs du rainbow flag qui nous accueille à l’entrée », est un lieu exemplaire. Charles Berling, le directeur, emploie d’ailleurs les mêmes termes etsigne en reprenant les mêmes valeurs universalistes et « humanistes », la même foi en une culture qui « nuance, raconte, rapporte, repense et fait réfléchir ». C’est d’ailleurs un peu gênés qu’ils passent la parole à leur témoin(e). Tania de Montaigne enchaîne, malicieuse : « Ne vous inquiétez pas les hommes blancs, on sait que vous existez, on vous aime bien, on ne va pas faire comme si vous n’aviez pas le droit d’être là. Nous voulons juste augmenter votre récit du nôtre, de celui de tous les autres qui ont été niés. Je le sais : aujourd’hui encore c’est par votre histoire que la mienne existe ». Le dos définitivement tourné au racisme et à l’extrême droite ? On veut y croire. A.F.
Le cas Depardieu nous place face à un effarement critique. Un de ces puits où comme dans un mauvais film de science-fiction on s’enfonce sans fin, contemplant en accéléré les scènes passées, les percevant sous un autre angle, avec un zoom cruel qui nous révèle son vrai visage, et met en doute ce que nos émotions, nos instincts, nos désirs, nous avaient fait éprouver.
A-t-on aimé un monstre ?
Face à ce gouffre ouvert, d’abord, on relativise. Présomption d’innocence, rien n’est jugé rien n’est prouvé, et l’effarant harcèlement qu’on le voit exercer dans Complément d’enquête sur son interprète coréenne ne prouve que sa monstruosité actuelle, maladive, pitoyable. Celui qu’on a aimé n’était pas un monstre encore, et c’est le milieu, le pouvoir, la complaisance servile, qui l’a fabriqué.
Et puis on se souvient.
Les paroles des femmes, en particulier des petites mains du cinéma, sont concordantes, nombreuses et ne datent pas de son allégeance à Poutine. Depardieu se vantait en 1990 d’avoir participé à des viols collectifs. Quelle que soit la vérité de ces auto-accusations, comment a-t-on pu aimer un acteur qui se vantait de violer ?
Alors les images défilent, à l’envers.
Dans Les Valseuses son personnage, « décontracté du gland », « ramone » de tous les sexes féminins qui passent. Dans Le Sucre il les baise en groupe, dans Préparez vos mouchoirs il ne supporte pas de ne pas faire jouir sa femme… Le cinéma masculin de l’époque fait l’apologie d’une libération sexuelle qui se passe du consentement, et on se demande à revoir ces images quel charisme on a pu trouver à ce loubard blond qui très vite pourtant est devenu difforme et gourd…
Puis on se souvient Danton, Marin Marais, Christophe Colomb, Obélix, tous ces héros qui ont aujourd’hui son visage, et parmi les 4 ou 5 films qu’il a tournés par an depuis 1970 il y a son incroyable curé dans Sous le soleil de Satan, tous les Pialat, tous les Truffaut, clairement moins contestables…
Vraiment ?
Dans La Femme d’à-côté Fanny Ardant cède à ses avances dans un célèbre « non non non » qui se transforme en « oui oui oui », que Catherine Deneuve reprendra dans Le Dernier métro face au même désir qui l’emporte comme un ouragan. Fantasme masculin s’il en est, qui préside à la plupart des viols réels, que les prédateurs justifient par un désir inconscient de la victime.
Nous l’aurions donc aimé parce qu’il incarnait des monstres.
Parce que cette fragilité suppliante du regard dans ce corps si puissant, parce que ce désir irrépressible, décomplexé ou quémandant, parce que cette manière de prendre ce qui n’est pas donné, d’outrepasser, de violenter, ressemble dans nos imaginaires, et dans nos critiques, à ce que l’on appelle la présence, le charisme. Le talent.
Depardieu n’est pas le premier, mais il est pour beaucoup de Français, ceux qui sont assez vieux pour l’avoir aimé dès les années 1970, le plus frappant. Juste avant PPDA, son regard mouillé et son sourire en coin qui plaisaient tant aux Français qu’il a fallu qu’il quitte les écrans pour que la parole des victimes se libère, et soit entendue.
Le plus grand acteur français, le journaliste préféré des Français. Il y a quelque chose de pourri dans nos admirations.
Opérette viennoise par excellence, La Chauve-Souris demeure, forte de son ambiance champagne, un grand classique des fêtes de fin d’année. Pour faire honneur à ce chef-d’œuvre populaire, l’Opéra de Toulon encore en travaux s’est montré plutôt cohérent en délocalisant les représentations sur la scène du Zénith, les 27, 29 et 31 décembre.
Afin de rendre justice à cette œuvre dans laquelle les dialogues parlés tiennent une place importante, la production de Jean Lacornerie choisit de maintenir les airs dans l’allemand originel mais de confier la narration en français de l’ensemble des personnages à la talentueuse comédienne Anne Girouard, célèbre Guenièvre dans la série Kaamelott. Guidant le spectacle en maîtresse de cérémonie drôle et mutine, l’actrice anime l’intrigue avec entrain, n’hésitant à prendre chef et public à partie.
Accents germaniques
L’ambiance pétillante du vaudeville traversera également par les nombreux tableaux conçus par Bruno de Lavenère : scénettes présentées au travers d’une galerie de portraits, soirée bourgeoise opulente, ou prison féérique… Une troupe de danseurs participera également à la fête. Remarquable d’entrain et de cohérence, la mise en scène, créée pendant le Covid et autant acclamée à Rennes qu’à Avignon, ne devrait pas décevoir le public varois.
La distribution musicale sera aussi attendue, avec Léo Warynski à la direction de l’Orchestre, et un casting vocal de qualité. Dans cette « opérette-chorale » regorgeant de rôles hauts en couleurs, le choix de la distribution s’est porté en grande partie sur des chanteurs germanophones. Ainsi le baryon Stephan Genz et la soprano Eleonore Marguerre incarneront le couple Eisenstein, le baryton Thomas Tatzl le docteur Falke et Horst Lamnek le geôlier Frank. Tous ont déjà pris leurs rôles lors de la création à Rennes et l’année dernière à Avignon. La soprano colorature canadienne Claire de Sévigné, l’exubérante mezzo américaine Tamara Gura et le français Valentin Thill complèteront la distribution. Une opérette légère mais exigeante, drôle mais ciselée avec précision, que demander de plus pour les Fêtes ?
PAUL CANESSA
La Chauve-Souris Les 27, 29 et 31 décembre Zénith de Toulon operadetoulon.fr
Quelques décennies ont passé depuis les heures de gloire des Gipsy Kings, guitaristes gitans chevronnés issus de deux familles arlésienne et montpelliéraine. La séparation du groupe n’a cependant pas empêché les membres historiques, leurs fils, neveux et autres membres élargis de faire retentir leurs tubes de part et d’autre de la France, pour leur plus grand bonheur et celui de leur public. Les sept concerts organisés par Les Théâtres dans différents lieux de culte des Bouches-du-Rhône ont ainsi fait (re)découvrir du 13 au 17 décembre les voix et le son des guitares si reconnaissables de Joseph Gautier, Georges et Patchaï Reyes dans un cadre propice aux fêtes les éloignant quelque peu du seul cadre chrétien. L’occasion de découvrir un répertoire souvent réservé aux cérémonies de la communauté gitane : fêtes de Noël, mais aussi baptêmes, mariages et autres enterrements… Louant sans ironie aucune un Jésus sauveur, tendant les mains à toutes les âmes errantes et égarées, ces chants ne manquent ni de vigueur ni d’intérêt. Les chanteurs évoquent, amusés, le contexte propre à chaque chant : Georges se fera taquin lorsqu’il reprochera à l’assemblée de ne pas avoir révisé son « Je chante comme David », connu de fidèle venus des quatre coins de l’Europe. Tous rappelleront la vitalité d’un genre se nourrissant aussi bien de références canoniques que de chants populaires ou de musiques actuelles. L’Ave Maria composé par Joseph Gautier a la simplicité et l’efficacité d’un cantique païen ; la version hispanophone et flamenca de l’Hallelujah de Leonard Cohen est redoutablement efficace ; Albéniz et ses arpèges se fraient un chemin sur l’une des improvisations du groupe. En fin de concert, Djobi Djoba et Bamboleo enchaînent sur un méli-mélo italien rassemblant Volare, Come prima et d’autres réjouissances … Avec toujours la même générosité.
SUZANNE CANESSA
Concerts donnés du 13 au 17 décembre dans le cadre de l’Ave Maria Tour dans sept communes des Bouches-du-Rhône.