Alice Zeniter, écrivaine et dramaturge, s’est fait connaître du grand public en 2017 avec l’art de perdre, récompensé par six prix littéraires, contant la trajectoire de migration de sa famille et des harkis d’Algérie vers la France dans les années 1960. Dans Frapper l’épopée, l’auteure nous emmène sur une terre où on ne l’attendait pas : la Nouvelle-Calédonie. Un roman d’une actualité brûlante puisque depuis trois mois les émeutes ont repris sur l’île sur fond de crise économique et de société – plus que jamais fracturée. On suit son héroïne, Tass, qui a grandi sur le « caillou » et qui revient à Nouméa comme professeure, après sa rupture avec Thomas resté sur le continent. Parmi ses élèves, des jumeaux kanaks, avec leurs tatouages mystérieux, la fascinent. Sont-ils liés à cet insaisissable mouvement indépendantiste « l’empathie violente »qui mène des actions de « terrorisme poétique » destinée à faire vivre aux « zoreilles » (comme sont appelés les Métropolitains) des expériences sensibles et humoristiques de « dépossession » ? Dépossession qu’eux-mêmes, kanaks ont vécu depuis des siècles. Dépossession d’un territoire, d’une vision du monde, d’une identité malmenée par des vagues de peuplement successives, par le métissage, par l’exode des jeunes des villages ancestraux vers des cités de Nouméa lépreuses ; dépossession mais aussi exploitation et explosion des inégalités.
Tout est nickel ?
Lorsque les jumeaux disparaissent, Tass part à leur recherche, une quête qui va la mener à la découverte de sa propre histoire, qui croise celle de l’île : celle des Kanaks, de l’arrivée des premiers colons, de l’installation du bagne avec ses matons, ses 25 000 forçats exilés parmi lesquels Louise Michel, écrivaine féministe, figure emblématique de la Commune de Paris – et décédée à Marseille en 1905. Le destin aussi plus méconnu des Algériens déportés, des Vietnamiens et des Indonésiens traités comme des esclaves. Et puis, ce seront les arrivées opportunistes de « métros » durant le boom du nickel. Frapper l’épopée est aussi une fresque politique des quarante dernières années marquées par les luttes pour ou contre l’indépendance, la répression et les tentatives de compromis toujours insatisfaisants.C’est bien une épopée, intime et collective, que nous offre Alice Zeniter, riche, foisonnante, créative, politique et subtile comme à son habitude. Un vrai bol d’oxygène et d’intelligence en cette rentrée littéraire. Et comme nous sommes chanceux, on pourra la retrouver du 27 novembre au 1er décembre à La Criée avec Édène, inspirée du roman Martin Eden de Jack London, une ode aux femmes et à la l’écriture qui fait écho à je suis une fille sans histoire, son précédent spectacle, joué à La Criée en 2023.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Frapper l’épopée, d’Alice Zeniter Flammarion - 22 € Sorti le 16 août
Complice du festival depuis ses débuts, l’ensemble de musique contemporaine Télémaque se révèle particulièrement présent sur cette édition.
Jazz du Caucase
Trois de ses membres emblématiques se sont réunis en une formation nouvelle, le Trio Sayat, particulièrement enthousiasmante. À l’écoute de leurs premiers souvenirs de musique, et de mélodies arméniennes ayant bercé leur enfance mais aussi l’histoire de leurs ancêtres, le pianiste Nicolas Mazmanian et le violoncelliste Jean-Florent Gabriel ont concocté plusieurs morceaux. Certains, très écrits, d’autres plus improvisés. « On ne vous dira pas quelles parties ! » préciseront les musiciens, soucieux d’apporter ce qu’il faut d’éclairages personnels et parfois historiques pour faire entendre l’originalité de leurs compositions mais aussi leur ancrage aussi bien mélodique que thématique. Avec, pour fil rouge, l’exil comme inévitable héritage, et un rapport délicat au son et au chant : on entrevoit, sur plusieurs notes tenues, ou le temps d’un accord audacieux, la possibilité d’explorer un chant enrichi de quarts de tons, ou des harmonies aux confins de la tonalité et de la modalité. Le percussionniste Christian Bini se fait ici batteur, et se prête de même que ses complices à des rythmes et tonalités touchant au jazz, aux musiques du monde et tout particulièrement d’Asie mineure. Une formation née pendant le COVID, et que l’on espère voir se développer sur davantage de scènes.
Parfaitement décapant
Dans une mise en scène enlevée du comédien Olivier Pauls, également – on le découvrira assez vite – présent sur scène, la pépite Désaccords Parfaits nous replonge dans les expérimentations réjouissantes de Berio, Ligeti, Cathy Berberian, Jacques Rebotier, Max Lifschitz ou encore Georges Aperghis et l’inimitable John Cage. La musique contemporaine des années 1970 ne s’attarde plus à l’exploration d’un énième renouveau du langage musical : elle se questionne, souvent avec une autodérision décapante, sur la nature même de la musique. Et tout particulièrement du chant, en s’aventurant sur le terrain déjà familier de la parole, mais aussi du théâtre, où bruit, onomatopée, râles s’enchaînent au fil de partitions très écrites.
La trompette avisée de Gérard Ocello et la voix virtuose de Brigitte Peyré se dévoilent ainsi dans toute leur technicité mais aussi toute leur théâtralité, propices au déploiement d’une étrangeté et d’un comique jubilatoire. Et d’autant plus précieux qu’ils se sont depuis fait rares depuis dans le monde de la musique contemporaine ! L’absurdité réjouissante de pages mêlant bruits, gestes et modalités fantaisistes d’interprétation se joint à celle de textes théâtraux de Dubillard ou de Ionesco, dont Olivier Pauls savoure le goût de la raillerie et de l’épate.
SUZANNE CANESSA
Le Trio Sayat s’est produit les 9 et 19 juillet et le 12 août L’Ensemble Télémaque a joué Désaccords Parfaits les 13, 14 et 19 août
Dans les ruelles pavées de Saint-Pierre d’Argençon en fin de matinée, un groupe de visiteurs écoute, attentif, l’historique des auberges locales, retraçant au passage une évolution des habitudes de consommation comme de mobilité, sur la place-même de l’Auberge de la Tour, emblématique halte du coin. C’est cette mise en abyme qui préside au festival La grande évasion, lancé cet été par la Communauté de Communes du Buëch-Dévoluy, dans le sillage du Veyn’Art, un événement culturel interrompu en 2022, qui prenait place à bord d’un train.
Séduisant pour les habitants comme les touristes de passage, le concept de cette nouvelle manifestation est limpide : présenter le riche patrimoine du territoire, chaque jour dans un village différent, ponctué par des spectacles le soir. Impulser des moments de communion et décrypter le paysage humain et géographique alentour, en sollicitant les forces vives locales : Observatoire des Baronnies Provençales pour scruter le ciel du Dévoluy, urbaniste pour présenter le patrimoine ferroviaire de Veynes, médiateurs pastoraux, chercheurs…. Ici, tout le monde met la main à la pâte !
Un tour à vélo
Le soir venu, c’est la compagnie veynoise du Pas de l’oiseau qui s’attelle à la programmation, en veillant à varier formats comme esthétiques, d’une forme théâtrale de rue à une soirée de contes, en passant par du grand spectacle de cape et d’épée saupoudré d’une bonne dose de second degré. Sans oublier le road movie intimiste en vélo de La Bouillonnante : portée par un urgent souci de décélérer, la facétieuse Charlotte Tessier nous y narre son arpentage du coin à bicyclette les jours passés. Un récit accompagné des somptueux dessins réalisés en temps réel au fusain par l’illustratrice Chimène Voronkoff. Entre monts et vallées, biche et pneu crevé, on s’absorbe dans les mots et les traits. Un délicieux moment suspendu parmi d’autres, qui ponctuèrent durant 5 jours la vallée, du matin au soir, de vieilles pierres en forêts. En ligne de mire : une 2e édition l’été prochain, pour célébrer les 150 ans de l’arrivée du train à Veynes. En voiture !
JULIE BORDENAVE
La Grande évasion s’est tenue dans cinq villages du Buëch-Dévoluy (Hautes-Alpes), du 29 juillet au 2 août
La 32e édition des Nuits Pianistiques s’est révélée, comme chaque année, riche en révélations, redécouvertes et célébration d’une certaine idée de la musique et de la pratique de l’instrument. Outre les grands solistes internationaux – les formidables Seonghyeon Leem et Jan Jakub Zieliński dans les Concertos de Chopin –, la tenue de l’habituelle académie, et la bonne idée, cette année, de ponctuer le festival de deux concerts de stagiaires, cette édition a tout particulièrement mis en lumière une certaine école française de composition mais aussi de pédagogie, généreuse et expansive.
Échos-construction
On a ainsi eu la chance d’entendre à deux reprises Darius Milhaud – dans le Conservatoire aixois qui porte son nom – et ayant laissé derrière lui, entre autres, deux très belles pièces pour quatre mains et deux pianos. Gisèle et Fabio Witkowski se sont ainsi emparés de Bœuf sur le Toit et Scaramouche avec panache et un sens du rythme confinant à la danse. Entrecoupés de pièces de Schubert et de Schumann fortes d’un beau jeu d’échos, entre expressivité et sens choral, ces morceaux de bravoure ont fait briller leurs interprètes, d’une complicité rare. On crut entendre une pièce toute autre, mais tout aussi intéressantes, sous les doigts de Michel Bourdoncle, directeur et fondateur du festival, et de son fils Nicolas Bourdoncle : virtuose, pleine de swing mais aussi d’une étrangeté polytonale en faisant une œuvre unique en son genre, jouée en hommage à l’immense pianiste et pédagogue Dominique Merlet. Menée par un des plus célèbres de ses élèves, le pianiste, essayiste et producteur Philippe Cassard, cette soirée donna à entendre, au fil de nombreuses anecdotes, quels souvenirs peut laisser une formation aux univers des compositeurs et compositrices, pensés non pas comme des espaces clos mais comme des vases communicants. Une très belle soirée de clôture pour un festival qu’on a déjà hâte de retrouver !
SUZANNE CANESSA
Les Nuits Pianistiques se sont tenues du 30 juillet au 10 août au Conservatoire Darius Milhaud, Aix-en-Provence
Uraguchi Kusukazu. Au large, 1974. Avec l’aimable autorisation d’Uraguchi Nozomu
C’est une histoire multi-millénaires dans un lieu millénaire. À l’abbaye de Montmajour, à quelques minutes de route d’Arles, les Rencontres proposent une plongée dans l’œuvre du photographe Uraguchi Kusukazu, qui a passé plus de trente ans aux côtés des ama, ces pêcheuses japonaises qui fendent la houle et la peur depuis plus de 3000 ans.
À l’œil, c’est un contraste entre le noir et le blanc qui s’offre au visiteur. Le noir des abysses, des algues et des combinaisons de plongée. Un noir dur, pur, profond, qui tranche avec le blanc : celui de la peau, du sable, ou des tenues de coton – que les ama ont commencé à porter après l’importation des mœurs occidentales dans le pays, elles qui pêchaient jusqu’alors nues, ou avec un pagne.
Mais derrière ces couleurs ouatées, il y a les scènes de vie quotidienne. On comprend que ces femmes font un travail dangereux et harassant. Elles plongent au fond d’une eau froide, parfois déchaînée, à la recherche d’algues ou d’ormeaux. Des scènes d’action, ou de contemplation, qui témoignent d’un labeur rude et fascinant.
Uraguchi Kusukazu. Sous l’eau, 1965. Avec l’aimable autorisation d’Uraguchi Nozomu.
En voie de disparition
Photographe amateur, Uraguchi Kusukazu a passé une trentaine d’années à leurs côtés. Une fidélité qui lui a permis de gagner leur confiance, et d’ouvrir certaines portes fermées au reste du monde. Comme celles des amagoya, cet espace de repos exclusivement féminin où les plongeuses se retrouvent le matin et le soir pour se changer, se réchauffer, échanger des techniques ou des bons coins de pêche.
L’exposition redécouvre les archives de ce photographe décédé en 1988, riches de plusieurs dizaines de milliers de clichés consacrés aux ama. C’est aussi une archive d’une pratique en voie de disparition : changement de modes de vie, industrialisation, surpêche… cette pratique est désormais trop risquée pour les maigres gains qu’elle procure. D’ici quelques années, n’en restera peut-être que ce témoignage photographique, ainsi que les nombreuses œuvres que ces femmes ont inspirées aux artistes nippons à travers les siècles.
NICOLAS SANTUCCI
Ama, de Uragachi Kuzukazu se tient jusqu’au 29 septembre à l’abbaye de Montmajour, Arles
Ambitieux, le programme d’Agir pour le vivant, cinquième édition ! Jugez-en d’après son édito, qui cherche comment « réorganiser le travail pour entendre les revendications des travailleur·euses, anéantir le désir de posséder, décoloniser la pensée, faire alliance avec le reste du vivant », ou encore « déverrouiller la complicité de l’économique et du politique, de l’intérêt privé et de l’État ». Une volonté assez amusante pour une manifestation conçue, notamment, par celle qui fut ministre de la Culture sous présidence macroniste, Françoise Nyssen, héritière des éditions Actes Sud. Et puis assister aux tables rondes et rencontres prévues a un coût : 22 € le tarif réduit à la journée, même si un dispositif de « billet solidaire », sur le principe des cafés suspendus, est aussi mis en place, et si certaines propositions sont gratuites. Ceci étant dit, que cela ne nous empêche pas d’apprécier le contenu du festival. Sans bouder son plaisir d’investir les douze lieux magnifiques où il se tiendra, de la Chapelle du Méjan aux Alyscamps, en passant par le Théâtre Antique.
Renouvellement des formes
À noter, une attention portée sur la diversité des formats, en empruntant à la littérature sa force narrative. C’est ainsi que carte blanche est donnée à l’écrivain Marin Fouqué, boxeur, chanteur lyrique, rappeur et auteur chez Actes Sud de romans bruts, 77 et G.A.V.. Il promet, pour l’ouverture le 26 août, de « mettre la paix sur table opératoire », pour voir ce que ce vieux concept insaisissable a dans le ventre, une fois les néons crus de la réalité allumés. Ses invités, en particulier Nancy Houston qu’on ne présente plus, et la poétesse algérienne Samira Negrouche, auront certainement beaucoup à dire sur ce thème, sans esprit lénifiant. Le lendemain dès l’aube, le public aura la joie de retrouver Thierry Thévenin, paysan-herboriste qui avait éclairé de son humanité la première édition d’Agir pour le vivant, à l’occasion d’un rituel matinal au jardin (gratuit sur inscription). Il sera aussi place Voltaire, en fin d’après-midi, aux côtés de trois sociologues, Sophie Swaton, Fanny Charasse et Bertrand Hagenmüller, pour évoquer le renouveau du soin, cette attention au monde trop longtemps négligée. Et, le 28 août, lors de la projection au cinéma du Méjan d’un documentaire qui lui a été consacré par Quentin Herlemont, Simples. Parmi la foule d’autres rendez-vous, ne manquez pas, le même jour, la table ronde réunissant deux économistes, Anne-Laure Delatte et Nicolas Da Silva, avec Mickaël Correia, journaliste de Mediapart, auteur d’une enquête remarquée sur le groupe Total, « criminel climatique ». Ils y dénonceront la collusion du pouvoir et des entreprises privées.
GAËLLE CLOAREC
Agir pour le vivant Du 26 au 31 août Divers lieux, Arles agirpourlevivant.fr
Quand on organise le Festival du film historique, il y a des anniversaires qui ne se manquent pas. Et certainement pas le 80e anniversaire du débarquement de Provence. À cette occasion, l’association Ciné Salon 13, organisatrice de l’événement, intègre une sélection de films documentaires jusqu’alors absente dans les éditions précédentes, dont Août 1944, l’autre débarquement de Christian Philibert, et Missak et Mélinée Manouchian réalisé par Katia Guiragossian, leur petite-nièce. Les classiques du cinéma français choisis pour les projections gratuites ont aussi pour cadre cette période de l’histoire, traitée avec humour dans La Grande Vadrouille de Gérard Oury, et avec émotion dans La Fille du Puisatier de Marcel Pagnol.
Avant-premières
Le Festival du film historique est également le lieu de plusieurs avant-premières. Le public salonnais pourra donc découvrir Niki, premier film de Céline Sallette dans lequel Charlotte Le Bon campe une Niki de Saint Phalle en prise avec la dépression et les démons de l’inceste. Passe aussi Louise Violet d’Eric Besnard, avec dans le rôle titreune Alexandra Lamy en institutrice chargée d’imposer l’école de la République dans une campagne française.
Ciné Salon 13 programme cette année une troisième avant-première en clôture de son festival. Le 28 août sera donc projeté Ni chaînes ni maîtres, premier film réalisé par le scénariste Simon Moutaïrou. Nourri d’un important travail de documentation, ce film de survie transporte ses spectateur·ice·s sur l’île Maurice du XVIIIe siècle, pour évoquer la condition des esclaves fugitifs à travers l’épopée d’un père et de sa fille (Ibrahima Mbaye Tchie et Anna Thiandoum). Ici, Camille Cotin se glisse dans la peau d’un personnage sombre et oublié par l’histoire, Madame La Victoire, chasseuse d’esclaves la plus craint de l’île.
CHLOÉ MACAIRE
Festival du Film historique en plein air Du 17 au 28 août Château de l’Empéri, Salon-de-Provence
L’Amérique latine tient une place de choix dans la riche diversité culturelle marseillaise. On pense aux Rencontres du cinéma sud-américain organisé par l’Aspas, ou à la désormais célèbre Cumbia Chicharra, qui entrechoque les sonorités latines traditionnelles, urbaines et actuelles. En cette fin d’été, un nouveau pont entre les continents s’érige, cette fois avec la Biennale de la culture cubaine, porté par l’association Latino on the Move. Pendant près de deux semaines, plusieurs rendez-vous mettent en lumière les richesses de la plus grande île des Antilles. Avec de la musique bien sûr, mais aussi une exposition photo, un carnaval, de la danse et de la gastronomie.
C’est d’abord en photos que le rendez-vous s’ouvre. Celles de Philippe Mano – ancien journaliste, premier « Monsieur cinéma » de Marseille sous la mandature de Robert Vigouroux, et militant d’un rapprochement entre Cuba et la cité phocéenne. Décédé en 2021, il était un des initiateurs de cette Biennale. « On avait débuté ce projet ensemble, et il voulait lancer un jumelage entre La Havane et Marseille », explique Llucia Adrover, de l’association Latino on the Move. Sur la Canebière, à la Maison des associations de Marseille, ce sont d’ailleurs ses photos prises dans la capitale cubaine qui sont exposées, et à découvrir jusqu’au 24 août.
Place ensuite à la première grande soirée festive de la Biennale ce 23 août au Couvent Levat. Dès 17 heures, une initiation à la percussion cubaine est proposée sous la houlette du musicien cubain installé à Marseille Yoandy San Martin. Puis un atelier cuisine, avec La Cubana – à coup sûr l’occasion de découvrir les secrets derrière les papas rellenas. Si le programme est déjà copieux, il faudra garder de la place pour le dessert musical. Car on écoutera un DJ set épicé de Mama Loba, et un live de Ruben Paz « une référence de la musique cubaine en région Paca » précise Llucia Adrover.
Les 25 août et 10 septembre, la Biennale quitte la Belle de Mai et investit le cours Julien. D’abord avec un grande fête en plein air aux accents carnavalesques, où l’on va suivre une déambulation de la troupe Conga Paca, puis une série d’animations célébrant tour-à-tour la rueda de casino, le reggaeton, la salsa… et même un défilé de mode. Changement de style le 10 septembre au cinéma Vidéodrome 2, avec la projection du documentaire Movimiento, qui revient sur l’essor du rap à Cuba.
Après cette première édition, l’association Latino on the Move espère revenir dans deux ans avec une Biennale plus ambitieuse encore. « Marseille étant la capitale de la mandoline, on souhaite créer un échange autour de cet instrument et du tres cubain [instrument à corde proche de la mandoline, ndlr] », explique l’association Latino on the Move. Un pont entre les continents qui se matérialiserait par un dialogue entre un orchestre d’ici et de là bas. Mais la route est encore longue (7 844 km), et place d’abord à cette première édition qui s’annonce grandiose.
NICOLAS SANTUCCI
Biennale de la culture cubaine Jusqu’au 10 septembre Divers lieux, Marseille
Depuis 1998, le groupe Marat (qui tient son nom d’un détachement de partisans de la Main-d’œuvre immigrée) s’attache à perpétuer la mémoire de la Résistance et à faire connaître le rôle important des étrangers dans celle-ci. Cet été, dans le cadre des 80 ans de La Marseillaise, l’association propose à l’Alcazar une exposition intitulée La Marseillaise dans la Résistance, qui suit les premiers pas du journal, dans une ville et un pays occupés par l’Allemagne nazi. Créé à la fin de l’année 1943 par le Front National pour la libération et l’indépendance de la France, le journal est publié et distribué dans la clandestinité jusqu’à la Libération de Marseille, en août de l’année suivante.
Au troisième étage de la bibliothèque du cours Belsunce, les différents panneaux de l’exposition s’intéressent autant aux résistants écrivant dans La Marseillaise, comme Pierre Brandon, qu’à ceux ayant permis son impression. Comme Eugène Tournel, qui imprime les premiers numéros du journal à Aix-en-Provence, jusqu’à son arrestation. C’est ensuite grâce aux typographes du journal collaborationniste Le Petit Marseillais – dont La Marseillaise occupe aujourd’hui les anciens locaux – que le journal continue d’être publié.
Le 27 août, des résistants sont fusillés lors d’une distribution de La Marseillaise dans les quartiers Nord. Si Fantini et Gaston Dutour survivent, Mala Kriegel, elle, succombe à ses blessures après ces mots : « C’est terrible ce qui nous arrive, mais malgré tout j’aurais eu la joie de voir nos journaux au grand jour ». Le lendemain, la ville est libérée. Une page se tourne pour La Marseillaise, qui peut enfin publier officiellement et porter pour les décennies à venir l’héritage de la Résistance.
CHLOÉ MACAIRE
La Marseillaise dans la Résistance : une naissance clandestine (décembre 1943 - août 1944) Jusqu’au 28 septembre Bibliothèque Alcazar, Marseille
Celle qui a été la monteuse d’Agnès Varda pour Sans toit ni loi, qui a réalisé en 1989 son premier long, Peaux de vaches, puis Saint-Cyr, Sport de filles, Paul Sanchez est revenu et Bowling Saturne nous a parlé de son dernier opus, de sa genèse, de ses personnages et de ses actrices, de la musique et de bien d’autres choses avec le franc-parler qui la caractérise. Une Patricia Mazuy à qui la Cinémathèque avait consacré une rétrospective en octobre 2022. Entretien
La genèse du film
Patricia Mazuy. « À l’origine, c’est un film de Pierre Courrège qui, en 2005, était passé devant une prison à Maubeuge et avait été marqué par des femmes qui attendaient pour un parloir. Il a commencé à écrire en 2012 avec François Bégaudeau un pur film social. Ils ont travaillé entre 2012 et 2018 mais ne sont pas arrivés à produire le film. Le producteur Yvan Taieb qui avait vu mon film Paul Sanchez est revenu m’a proposé de faire le film ; après avoir vérifié qu’ils le laissaient tomber, j’ai accepté. Mais pour moi, c’était trop conceptuel : c’était des conversations « lutte de classes ». On ne voyait jamais les maris des deux femmes et pour moi, il était évident qu’il fallait montrer pour quoi ces deux femmes vivaient et donc, faire exister leurs maris en prison. Il y avait de l’humour dans les dialogues. Les personnages sont des clichés, la bourgeoise esseulée et la mère courage des cités. Il s’agissait de complexifier les clichés. L’autodérision de la bourgeoise, Alma, dans le vide absolu, ça lui donnait un air perché. Sa maison n’est pas une prison mais une sorte de mausolée. Deux destins de femmes que je voulais mettre en héroïnes. Et l’humour était important. Ce n’est pas un film feel good mais un film grave que je voulais traiter avec légèreté. De 2019 à 2021, on a travaillé le scenario et je l’ai proposé à Isabelle Huppert qui m’avait dit qu’elle voulait retravailler un jour avec moi [après Saint Cyr, ndlr]. J’ai pensé à Hafsia Herzi pour jouer Mina et opposer les deux corps. Hafsia est tellement pulpeuse, cela me plaisait ! Entretemps, j’avais fait Bowling Saturne, un film très noir, très dur. Je voulais explorer la douceur. La dernière année, j’ai travaillé avec Emilie Deleuze. Un scenario, ce n’est pas que des dialogues. Il fallait que ce ne soit plus un territoire étranger : pour moi, les bourgeois c’est comme aller filmer des Inuits. Je ne connais pas les grandes maisons riches, ni les cités. Le personnage de Yassine a été très compliqué à construire ; c’est un mec qui souffre à cause de la mort de son frère. Il est blessé donc dangereux et la souffrance fait peur. Yassine c’est comme les petits blancs des romans de Faulkner. Il est imprévisible car il ne sait pas se gérer. Mais je n’avais pas l’argent pour faire un film comme Audiard. Je voulais que ce soit comme un conte, une fable. Et je voulais que Mina soit amoureuse de son mari, Nasser. La vie d’Alma, elle, est tragique : elle reste chez elle, va chez le coiffeur et au parloir. C’est tout ! C’est l’arrivée de Mina qui va la révéler à elle-même. Comme une histoire d’amour, une parenthèse. »
La documentation
Patricia Mazuy. « Je me suis bien sûr documentée. Il est difficile d’accéder aux maisons d’accueil et aux parloirs. J’ai vu des documentaires sur les prisons, comme celui de Stéphane Mercurio [À côté de Stephane Mercurio et Anna Zisman – ancienne contributrice de Zébuline, ndlr]. On voit dans ces lieux des femmes très différentes et ce n’est pas irréaliste que des femmes comme Alma et Mina s’y croisent. Quand j’ai fait le casting sauvage des femmes de la maison d’accueil, j’ai vu celles qui fréquentent les parloirs. Leur vitalité absolue face à cette vie dure m’a surprise. »
Le décor
Patricia Mazuy. « J’aurais aimé tourner à Strasbourg mais pour différentes raisons, on a choisi Bordeaux. La maison d’Alma a été très difficile à trouver. Il fallait des murs de couleur. Pas de murs blancs ; cela aurait été trop difficile pour éclairer Isabelle. On a vraiment soigné les couleurs et une galerie parisienne nous a prêté les tableaux – il y en avait pour 800 000 euros ! Pourquoi celui de Jacques Villéglé, dans l’entrée ? Il y a longtemps, j’avais connu sa fille qui m’avait emmenée dans l’atelier de son père ; il déchirait des affiches dans les rues pour composer ses tableaux ; un des pionniers du street-art. Je trouvais marrant que ce soit un grand tableau Et des affiches déchirées, c’était bien par rapport à la déchirure de l’amour. Un mec qui n’arrête pas de tromper sa femme et qui lui offre des affiches déchirées, c’est drôle, non ? »
La musique
Patricia Mazuy. « Dés le scenario, je voulais une musique douce et très mélo. On avait peu de temps si on voulait que le film soit prêt pour Cannes. Je désirais aussi qu’il y ait une chanson comme dans un film d’Altman, que j’adore, Le Privé (The long good Bye), adapté d’un roman de Chandler, avec Elliot Gould. Il y a une chanson de John Williams, d’Amine Bouhafa.Pour la chanson, cela a été plus compliqué. Je me suis mise à écrire les paroles et j’y ai passé beaucoup de temps. Et pour Sarah McCoy qui l’interprète, c’est grâce au manager de Bertrand Belin pour qui j’avais fait un clip (Surfaces). Avant le tournage, j’avais juste une maquette avec le sifflet. Je voulais garder le sifflet pour trouver la voix. Très compliqué : je voulais quelque chose qui groove, de jazzie et après de longues recherches, Sarah McCoy, une chanteuse super, un bonheur ! »
Le titre : La Prisonnière de Bordeaux
Patricia Mazuy. « Le titre est romanesque. Il fait très « Princesse de Clèves ». On se demande qui est LA Prisonnière de Bordeaux. Sans doute Alma, avec son destin de femme soumise, dans sa prison dorée ? »