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AccueilÀ la Une Salman Rushdie, à la bonne heure 

 Salman Rushdie, à la bonne heure 

Salman Rushdie a livré en juin ses nouvelles de La Onzième heure, la dernière heure avant que l’horloge s’arrête, à vivre pleinement

Il est un des rares auteurs vivants à avoir à la fois marqué l’histoire et la littérature. Les Enfants de minuit, paru en 1983 dans sa traduction française, avait bouleversé le monde littéraire anglophone et francophone, réinventant le réalisme magique en Inde. Ces 1001 enfants nés au moment exact de l’Indépendance indienne incarnaient son histoire en une saga fantastique, sur fond de scission historique du sous-continent, avec ses affrontements religieux, un problématique rapport au désir, la relation ambiguë avec l’Angleterre coloniale, sa langue et sa littérature. 

Et puis il y a eu 1988, Les Versets sataniques et la fatwa lancée contre l’écrivain, ses traducteurs et ses éditeurs, par Khomeiny lui-même. Le romancier de l’histoire indienne, athée de culture musulmane, devenait soudain un symbole de liberté, puissamment protégé. 

Il l’est toujours. Il a subi en 2022 une tentative d’assassinat qui l’a privé de l’usage d’un œil et d’une main. La prime de trois millions de dollars pour celui qui parviendrait à l’assassiner est toujours en cours, promise par l’Iran et Khamenei. 

Le recueil, qui regroupe 5 nouvelles de longueur variée, a été écrit pour la plus grande part, après 2022, et la proximité de la mort y est à la fois omniprésente et comme apaisée. 

Oklahoma comme horizon

Le propre de l’horizon est qu’il recule lorsqu’on avance avec l’illusion de pouvoir l’atteindre. Oklahoma, la dernière nouvelle que Rushdie a publiée à ce jour, figure en quatrième place du recueil. Elle livre des clés subtiles sur son œuvre mettant en scène une quête d’inspiration dans un pays de cocagne illusoire : l’Ouest américain. Il y poursuit l’idée que l’on peut fuir l’Inde, l’Europe, Kafka, Virginia Woolf, la tentation du suicide, le stress post-traumatique des combattants, et extraire de son cerveau la « pierre de la folie » telle que Goya l’a peinte, profondément enfoncée dans le cerveau humain. Une quête illusoire poursuivie par un jeune écrivain indien, un vieil écrivain américain alcoolique, une essayiste brillante : trois déclinaisons inexactes et fantasmées de lui-même…

Parcellaire, auto-ironique, enchainant les récits enchâssés et les changements de points de vue, Oklahoma et les deux autres nouvelles écrites après 2022 invitent le lecteur comme un complice dans l’intimité de l’écriture, et de ses échecs. 

Le Défunt retardataire est romancier anglais homosexuel qui porte l’Inde au cœur et vit dans une université anglaise qui digère la révolution sociétale de 1968. La mort l’a transformé en fantôme, visible seulement par une étudiante bangladaise. Il est à la fois victime et héros de l’histoire, comme Rushdie, mais l’étudiante doit aussi beaucoup à l’écrivain, dans cette université anglaise des années 1970 où il a étudié la littérature, et où elle se méfie de l’amour libre. 

La onzième heure, Salman Rushdie

Refusant qu’on sacrifie la liberté au bonheur bourgeois, ménageant parfaitement ses effets et ses surprises, sa chute et ses révélations, ce Défunt retardataire est un petit bijou de short story de fantômes à l’anglaise, citant ses sources littéraires et cinématographiques, mais cachant ses secrets dans une boîte noire scrupuleusement fermée…

La Musicienne de Kahani est la seule nouvelle qui se déroule en Inde, même si celle-ci habite aussi les récits anglais ou américains. La musicienne est une enfant fantastique, née à minuit et possédant comme les Enfants de minuit un don extraordinaire, pour la musique et pas seulement. Elle s’en servira contre un gourou milliardaire qui a ravi son père, et contre les « riches-riches-riches » de Malabar Hill qui la séquestrent pour assurer leur descendance.

L’importance de la dernière heure

Les deux autres nouvelles, qui encadrent le recueil, ont été écrites avant 2022. Moins tourmentées, elles disent aussi l’approche de la mort et du silence, qui, paradoxalement, semblaient plus acceptées par l’écrivain avant la tentative d’assassinat. À nouveau atteint personnellement par la violence fanatique, à 80 ans, Rushdie écrit l’importance de la vie, de la bonté et de la liberté, et sa confiance en la jeunesse. Avec la douceur et l’éclat qui caractérisent tous ses récits, depuis 50 ans.

AGNÈS FRESCHEL

La Onzième heure, de Salman Rushdie
Traduction Gérard Meudal
NRF Gallimard - 23 euros
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