On avait adoré la prestation d’Abdellah Taïa lors de la soirée Omar Sharif, ma grand-mère et moi, il y a quelques mois à Marseille, dans le cadre du festival Oh les beaux jours ! et en ouverture de la Saison Méditerranée. Aux côtés de quatre autres auteurs – Marwan Chahine, Amira Ghenim, Maya Ouabadi, Nassera Tamer –, Taïa évoquait son enfance au Maroc, petit enfant différent au sein d’une famille de filles dans un quartier populaire de Salé.
Depuis son premier roman Mon Maroc (2000) jusqu’à son avant dernier, Le Bastion des Larmes (2025) – le héros, Youssef, un professeur exilé en France, revient à Salé, au Maroc, pour vendre l’appartement familial. Ce retour réveille les blessures d’une enfance dans laquelle les souvenirs douloureux se mêlent aux jours heureux auprès de ses six sœurs, flamboyantes, insoumises et libres. Taïa ne cesse de construire une œuvre largement autobiographique qui parle de la nostalgie de l’enfance, d’exil et d’homosexualité – il fut le premier écrivain marocain à faire son coming-out. Debout dans tes rêves s’inscrit pleinement dans cette continuité.

Liberté et étranger
Le roman suit Majid, jeune marocain gay tout juste débarqué à Paris au début des années 2000 pour étudier à la Sorbonne, où il prépare un mémoire sur le peintre Fragonard. Sa vie est marquée par l’instabilité administrative : il doit renouveler son titre de séjour tous les trois mois, contrainte qui pèse sur chacun de ses choix. Cependant, loin du regard de sa famille et de la société marocaine, il peut vivre plus librement son homosexualité. Pour subsister, faute d’aide financière, l’étudiant devient baby-sitter et se voit confier la garde de Gabriel, petit garçon de trois ans, issu d’un milieu aisé. De cette relation, qui va durer sept années, naît un lien d’une grande intensité car l’enfant, contrairement aux adultes, n’a pas d’a priori.
À travers Majid, Taïa interroge la manière dont la société française perçoit et traite l’étranger, notamment lorsqu’il a « un physique maghrébin » ; un regard qui n’épargne pas non plus sa vie amoureuse. Grégoire, l’homme quitté, projette sur lui ses propres préjugés au moment de la rupture. Acculé, Majid retourne alors l’accusation en bravade : « Oui, je suis celui qui quitte, qui part, qui se sépare, qui coupe, qui brise, qui rend les coups, qui s’enfuit, qui fracasse tout autour de lui. C’est ma stratégie depuis l’enfance pour survivre. »
Là où certains affirment être droits dans leurs bottes, Taïa, lui, préfère revendiquer le droit de rester debout dans ses rêves d’un monde plus doux, qu’il nous invite à partager.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Debout dans tes rêves d’Abdellah Taïa
Éditions Julliard - 21 €








