L’abbaye de Silvacane est de ces lieux qui appellent l’épure : pierre nue, lumière retenue, résonance longue. Il fallait donc oser peu, mais juste. C’est ce que réussit Les Voix de Silvacane, deuxième volet d’un rendez-vous où Aix en juin affirme ce que l’on y chérit : la jeunesse à l’honneur, les passerelles entre pratique universitaire et exigence artistique, la création accueillie sans fracas dans le sillage du patrimoine.
Sous la direction attentive de Philippe Franceschi, EV’AMU, ensemble vocal d’Aix-Marseille Université né du partenariat entre AMU et le Festival d’Aix, impose d’emblée la singularité de ce projet. Le chœur ouvre le programme a cappella avec Clément Janequin, maître de la chanson polyphonique de la Renaissance, puis Harald Genzmer, compositeur allemand du XXe siècle, et Emilio Solé-Sempere, qui met en musique Federico García Lorca. La belle tenue collective, le sens de l’écoute partagé unissent les voix sans les durcir. Le chœur garde cette fragilité vivante qui donne au chant choral sa vérité.
La partie centrale, consacrée à l’univers d’Alessandra Soro, déplace le concert vers une Sardaigne de deuils, de berceuses, de rites et d’exil. Turinoise d’origine sarde, chanteuse, compositrice et arrangeuse, elle fait surgir une matière musicale d’une grande sobriété : peu d’effets, des tempi lents, des lignes qui épousent la respiration du lieu. Le minimalisme, ici, paie. Ses pièces originales, Duru duru, Accabadora – Sa Perda De S’Arregordu ou In Su Caminu, croisent des mélodies populaires sardes qu’elle arrange, comme Gotzos Pro Antonia Mesina. Figure mythique de la culture sarde, l’accabadora, femme qui accompagne le passage de la vie à la mort, fait ici office de mise en bouche sensible à l’opéra éponyme de Francesco Filidei, créé cet été au Festival d’Aix. Avec Abbentu, berceuse traditionnelle arrangée par Fabrizio Leoni, le programme poursuit ce travail de mémoire sans folklore appuyé. Les pièces semblent moins raconter l’île qu’en laisser remonter les ombres, dans une langue ancienne et pourtant présente.
À ses côtés, Pauline Fritz trouve une place essentielle. Son violoncelle ne commente pas : il accompagne, relie, veille. Il donne au programme une ligne de basse affective, comme un fil tendu entre les voix, la pierre et le silence. Dans les plus beaux moments, l’instrument paraît respirer avec le chœur, prolongeant les frottements harmoniques dans les voûtes.
La conclusion avec Earth Song de Frank Ticheli, compositeur américain né en 1958, pourrait sembler plus attendue. Mais après ce parcours entre amour, mort, enfance et consolation, l’appel à la paix retrouve une simplicité désarmée. On sort de Silvacane avec l’impression d’avoir traversé moins un concert qu’un seuil : un instant suspendu, modeste et précieux, où la création contemporaine se laisse porter par des voix encore jeunes, déjà habitées.
SUZANNE CANESSA
Le concert a été donné le 20 juin à 16h à l’Abbaye de Silvacane.
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