Donner corps aux résistances
Entre installation monumentale, paysage sonore et chorégraphie collective, Feda Wardak et Saïdo Lehlouh composent une œuvre saisissante sur la mémoire, l’extraction et la résistance des corps
Mardi 16 juin, le Centre de la Vieille Charité affiche complet pour l’une des propositions les plus attendues du Festival de Marseille Avec Ce que le ciel ne sait pas, l’architecte et artiste afghan Feda Wardak et le chorégraphe Saïdo Lehlouh proposent une œuvre à la croisée des arts plastiques, de l’architecture et de la danse. Au centre de la cour trône une imposante structure recouverte d’une immense toile de camouflage. Le dispositif scénique, à lui seul, installe une tension sourde. À sa base, un plan incliné semé de rochers et encadré de quatre tourelles d’angle portant des projecteurs évoquant irrésistiblement des miradors.
Diffusée par les haut-parleurs disposés aux quatre coins du site, la voix de Barack Obama émerge dans l’obscurité. Parmi les mots qui nous parviennent, l’expression « kill list » résonne avec une froideur glaçante. Autour de la structure, des formes minérales enveloppées de draps s’animent peu à peu. Les pierres prennent vie, se redressent et révèlent des corps d’hommes et de femmes couleur sable. Lentement, elles s’éveillent et s’organisent sous nos yeux, comme une colonie d’insectes à travers le regard d’un entomologiste.
Soudain une frappe de drone semble donner son sens au titre du spectacle, Ce que le ciel ne sait pas. Les corps s’agitent comme des fantômes, leurs ombres monumentales projetées sur les murs de la chapelle, transforment l’architecture de la Vieille Charité en caisse de résonance du drame. Grâce au travail sonore binaural, la Vieille Charité tout entière semble traversée par une présence invisible, de voix chuchotées, clandestines. Peu à peu, le voile qui recouvre la superstructure est retiré révélant un immense escalier en colimaçon. La tour s’anime, figurant une foreuse, initiant un ballet digne de Sisyphe. Les silhouettes pénètrent dans les entrailles de la structure pour en extraire des pierres, image saisissante qui évoque à la fois l’exploitation minière et l’épuisement des sols afghans. Malgré la dureté du labeur, une vie collective persiste au pied de la tour.
Dans l’une des séquences les plus marquantes, une femme se détache du groupe. Portée par une chorégraphie d’une extrême lenteur, elle fait de sa chevelure un véritable partenaire de danse. Dans ce mouvement suspendu, entre résistance et abandon, le spectacle trouve l’une de ses images les plus poétiques et les plus bouleversantes. Au récit dominant, construit depuis le ciel, les artistes afghans répondent par un récit souterrain. Des applaudissements nourris viennent saluer cette création qui interroge les mécanismes de domination tout en donnant corps aux résistances.
ISABELLE RAINALDI
En corps, après l’explosion
Avec Magec/The desert le chorégraphe Radouan Mriziga signe un hymne à la vie
Le plateau est dans le noir. Un homme accroupi tente d’allumer un feu. Il échoue. Recommence. Y parvient. Une procession s’avance composée de silhouettes masquées, mi-humaines mi-animales. On se croirait dans Dune, ce roman de Frank Herbert des années 1960, qui se déroule dans un empire néoféodal peuplé d’habitants vivant dans un désert d’une aridité extrême.
C’est dans un univers similaire que Radouan Mriziga nous installe ; un désert post-apocalyptique aux allures de mythe fondateur. Dans le ciel, un grand cercle blanc – soleil, cadran solaire, écran de projection – orchestre le temps et les évènements. Il est support au défilement de petits films : un champignon atomique, des créatures hybrides, figées qui s’animent lentement, le Sahara comme terrain d’expérimentation nucléaire de l’armée française. Le texte qui se déploie en amazigh, arabe, anglais et français évoque les essais du CEA et le sort de la gerboise, cet animal aux pattes arrière bondissantes, survivant sur neuf générations à neuf explosions. Les mots parlent aussi de rêve, de révolte, de la posture verticale comme acte de résistance et des expériences qui ont été déplacées chez les frères de Mururoa.
Les sept danseurs, issus de la danse contemporaine et du hip-hop, incarnent un bestiaire imaginaire avec un réalisme saisissant. Les costumes de Salah Barka, symboliques et mythologiques, rendent oniriques ces transformations.
Seule femme sur le plateau, hiératique dans sa longue robe zébrée noire et blanche, le visage dissimulé derrière un masque d’antilope, la DJ et productrice tunisienne Deena Abdelwahed tient le rôle de maîtresse de cérémonie et de compositrice en direct. Elle mêle pulsations électro et mélodies sahariennes, fusion d’une musique à la fois rituelle et futuriste, comme la pièce elle-même qui exulte, rappelle les cérémonies des peuples nomades, célèbre la culture amazighe avec une fraternité joyeuse. Après la catastrophe, la nature et les hommes reprennent leurs droits dans une belle alliance.
Deuxième volet d’une trilogie qui s’est ouvert avec Atlas / the Mountain et se poursuivra, en respect de la géographie vers la mer, Magec / the Desert est une œuvre politique, poétique, écologique et charnelle. Radouan Mriziga, chorégraphe bruxellois d’origine marocaine, réussit à faire du désert ce qu’il est réellement : non pas du vide, mais un lieu de mémoires, de savoirs et de résistances, un territoire dans lequel, même après l’explosion, la vie et la source peuvent renaître.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
Magec / The Desert a été donné le 19 juin à La Criée
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