On connaissait Tedi Papavrami comme violoniste de renommée internationale : né à Tirana, en Albanie, enfant prodige formé par son père puis au Conservatoire de Paris où il décroche un Premier Prix à quinze ans, il a construit une carrière internationale sur les plus grandes scènes du monde. On sait moins que l’homme est aussi, depuis plus de vingt ans, le traducteur de l’œuvre de l’immense Ismaïl Kadaré, écrivain sous la dictature d’Enver Hoxha, exilé en France en 1990, lauréat du Man Booker International Prize en 2005, quinze fois cité pour le Nobel.
C’est par l’intermédiaire de son père, ami et grand lecteur de Kadaré, que le jeune musicien découvre l’auteur albanais. Un été, presque par jeu, il commence à traduire quelques-unes de ses nouvelles. La passion s’installe. Depuis les années 2000, il succède à Jusuf Vrioni – le grand traducteur historique –, signant notamment L’Accident, L’Entravée, La Poupée ou Matinées au café Rostand.
Travail de l’ombre
Avant de prendre la parole, Papavrami a saisi son violon pour offrir au public la Chaconne de Bach mettant en lumière le paradoxe entre les deux activités. Lorsqu’il interprète, le musicien est souverain : il s’approprie la partition, y impose sa patte, son tempo, sa sensibilité. À l’issue d’un concert, c’est lui que le public acclame. Souriant, Papavrami témoigne que même lorsqu’un compositeur contemporain est dans la salle, on l’invite seulement à saluer à la fin.
Le traducteur, lui, doit faire le chemin inverse : son talent se mesure à sa capacité à disparaître, à restituer une voix sans jamais s’y substituer. Ce travail de l’ombre exige patience, écoute et rigueur : trouver le mot juste, saisir une nuance, comprendre non seulement une langue mais tout un imaginaire – imaginaire que l’IA qui menace le métier de traducteur ne parviendra jamais à restituer. Pour Papavrami, l’imaginaire de Kadaré est aussi le sien : celui d’une terre quittée brutalement à l’âge de onze ans.
ANNE-MARIE THOMAZEAU
La rencontre s’est déroulée le 19 juin à l’Alcazar, Marseille.
Une programmation à découvrir jusqu’en octobre
Après cettepremière rencontre, le temps fort La traduction en coulisse se poursuit jusqu’au 24 octobre. Dans quelques jours c’est Khaled Osman qui viendra parler le 26 juin de son travail autour de l’œuvre de Naguib Mahfouz, auteur égyptien lauréat du prix Nobel. La suite se passe à l’automne avec Dominique Vittoz qui a traduit 24 livres de l’auteur italien Andrea Camilleri. Des ateliers d’initiation à la traduction littéraire (arabe, turc, grec) sont également au programme.
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