samedi 14 février 2026
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Djaïli Amadou Amal : « Certaines traditions sont devenues inconcevables »

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Djaïli Amadou Amal © X-DR

Zébuline. Les impatientes (Éditions Emmanuelle Colas) était une autobiographie romancée. Quel est le thème de votre nouveau livre ?
Djaïli Amadou Amal.
Bien que je me sois inspirée de ma vie, les impatientes n’est pas à proprement parler autobiographique. J’ai puisé aux sources d’autres vies, dans les réalités de mon entourage. C’est un roman polyphonique qui donne la voix à trois femmes qui parlent des violences qu’elles subissent, dont le mariage forcé, le viol conjugal ou la polygamie. Mises à part ces trois voix, nous avons celles des mères, tantes, sœurs, qui souffrent, mais continuent de transmettre un seul et même conseil : patience.
Mon nouveau roman, le Harem du roi, parle de polygamie et de servitude et questionne les traditions avec ses pesanteurs sociales aux prises avec la modernité. C’est l’histoire d’un médecin, Seini, qui forme un couple moderne avec Boussoura, professeure de littérature. Ils vivent heureux, jusqu’au jour où Seini décide de devenir Lamido, un roi tout puissant. Il se laisse prendre au jeu du pouvoir, accepte de jeunes concubines qui alimentent son harem royal au grand dam de Boussoura.

Pouvez-vous nous parler un peu plus des personnages de ce livre ?
Boussoura est une femme forte qui se croyait à l’abri de la polygamie. Elle désenchante quand son époux devient Lamido. Seini le roi est pris en étau entre modernisme et tradition, il laisse tomber ses convictions au profit du pouvoir et de sa libido. On découvre aussi Fanta l’amoureuse audacieuse; Aabou l’adolescente vulnérable ; Safia la femme meurtrie pour qui le harem devient un refuge, chacune d’elles avec ses peurs et ses espoirs. Des destins qui s’entremêlent. Le Harem du roi est une odyssée dans l’antre de l’organisation traditionnelle peule à travers son lamidat.

Est-ce que l’un d’entre eux vous ressemble ?
On retrouve toujours de l’écrivain dans une œuvre. Mais je n’ai jamais été une épouse du Lamido et encore moins une concubine ! [rires]. Ce fut une expérience exaltante d’écrire ce texte. Le harem est un environnement fermé que je ne connaissais pas. Le premier défi était de s’immerger et de cerner les mécanismes qui cadencent son quotidien. Le roman s’appuie sur l’histoire traditionnelle peule. Il m’a fallu plus de deux ans de recherches pour m’approprier l’univers du palais royal et engager ma production romanesque. À 48 ans, également l’âge de l’héroïne, il ne m’a pas été difficile d’exprimer les émotions de Boussoura et les questionnements des femmes à l’approche de la ménopause.

Ce conflit entre modernisme et tradition vous semble-t-il encore important en Afrique ?
En Afrique, il y a cette volonté de se développer même si on est attaché à nos traditions. Le défi serait de trouver le juste équilibre. Mais certaines traditions sont devenues inconcevables à notre époque et il est temps d’en parler et de s’en débarrasser. Les traditions sont des pratiques millénaires qui nous viennent des hommes qui nous ont précédés, nos ancêtres comme on dit. Une tradition doit s’arrêter dès lors qu’elle crée de la souffrance ou qu’elle est anti-productive. Certaines d’entre elles étaient adaptées à un moment donné de l’histoire, mais ne le sont plus. Toute société qui n’aspire pas au progrès et à son épanouissement, qui n’interroge pas ses traditions et ne les fait pas évoluer à la lumière des valeurs universelles qui sont celles de notre humanité est vouée à sa propre déchéance. 

Pourquoi avez-vous commencé à écrire ?
Je suis née à Maroua (Cameroun) en 1975. Je dois ma passion des livres à un roman qui parlait d’une forêt enchantée et de fées que je n’ai jamais voulu quitter. Dans le sillage de mon amour pour la lecture, j’ai toujours écrit, dessiné. Je tenais un journal intime. L’expression littéraire s’est installée avec la prise de conscience des réalités sociales. À travers l’écriture, je mets les doigts sur les maux qui heurtent ma sensibilité, et notamment les discriminations faites à la femme.

On vous qualifie d’auteure féministe, vous considérez-vous ainsi ?
Si parler des femmes et de leur droit, lutter contre les discriminations dont elles font l’objet, comme les violences liées à leur genre, fait de moi une féministe, alors je le concède, et fièrement. La problématique est suffisamment majeure pour être au cœur de la stratégie de tout pays qui se veut engagé dans la voie du progrès et de développement. 

Un modèle ?
Mariama Bâ. C’est à travers le classique de cette autrice sénégalaise, Une si longue lettre, que j’ai pris conscience de la condition de la femme dans ma propre région.

Vous avez reçu un grand nombre de prix, qu’ont-ils changé à votre vie ?
Ils me donnent plus de responsabilité et aident à porter ma voix plus loin qu’elle n’aurait été autrement. Au lendemain du Goncourt des Lycéens j’ai été faite ambassadrice de l’Unicef au Cameroun. En 2012 j’ai fondé l’association Femmes du Sahel qui œuvre pour l’éducation de la femme dans le Nord-Cameroun. J’ai davantage investi dans l’association. Deux bibliothèques ont vu jour à Douala et à Maroua qui rencontrent un franc succès auprès de la jeunesse grâce aux livres et aux ateliers culturels qui y sont organisés. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

Le harem du roi, de Djaïli Amadou Amal
Emmanuelle Colas – 21,90 €
Sorti le 19 août

Polyphonies au palais Carli

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La Mossa © Marc Ginot

C’est dans la cour du Conservatoire de Marseille, au sein du palais Carli que De Vives Voix donne rendez-vous aux amoureux de polyphonies pour le second round d’une année exceptionnelle : celle des vingt ans du festival, une génération. Odile Lecour et Maxime Wagner, artisans de cette épopée ont pour l’occasion donné rendez-vous à tous ceux qui ont marqué l’histoire de ce festival porté dès l’origine par la Maison du Chant. Dans ce voyage dans le temps, rétrospective des chemins empruntés et des rencontres artistiques multiples, il est bien sûr question de métissage et de partage. Marseille est une ville par laquelle on passe, où on s’arrête. Les musiciens qu’on y rencontre viennent des quatre points cardinaux, arrivés il y a plusieurs siècles, quelques années ou juste hier, avec toujours en bagage leurs instruments, leurs musiques, leurs chants, leurs mélodies qui souvent parlent d’exil et racontent les terres, les traditions et les amours perdus. C’est pourquoi la voix est au cœur du festival. Quant à la Maison du Chant, elle est devenue tout naturellement le lieu où on se découvre, se retrouve, où l’on partage comme dans une auberge, autour d’un verre et d’un repas, après un long voyage.

Esprit de résistance

Au programme de cette rentrée, trois concerts : La Mossa le 6 septembre. Cet ensemble de quatre chanteuses – Emmanuelle Ader, Sara Giommetti, Aude Marchand et Lilia Ruocco –entraîne le public dans un mouvement perpétuel fiévreux de chant et de percussions, comme une forme de transe. Elles s’inspirent des répertoires issus de traditions séculaires de l’Italie méridionale, de la Réunion, de l’Espagne poétique de Garcia Lorca et d’Occitanie. Elles brassent les langues, les cultures, les récits, réveillant chez l’auditeur ce qu’il y a de plus archaïque et de plus universel à l’humanité. Le 7 septembre, le Palais est offert à Lo Barrut, trois chanteuses et trois chanteurs nourris très tôt au répertoire populaire occitan et qui proposent des compositions originales autour de chants révolutionnaires. Enfin, le 8 septembre, Les Dames de la Joliette, fortes, puissantes, s’interpellent à coup de pandeiro (instrument de percussion brésilien), de bongos (tambours cubains) et expriment leur combativité dans des compositions originales et des chants récoltés et revisités : On y parle en occitan, en français, en grec, en italien, en sicilien et en espagnol, de femmes au travail, de chansons de guerre, de poèmes d’amour dans lesquels les hommes en prennent pour leur grade. Les Dames de La Joliette, poétesses et conteuses se veulent héritières de l’esprit de résistance de toutes ces femmes qui luttèrent à travers les siècles, à l’image de leurs illustres ainées du Bastion des Dames de Marseille qui défendirent courageusement la ville lors de l’invasion par le connétable de Bourbon à la tête de l’armée de Charles Quint. 

ANNE-MARIE THOMAZEAU

De Vives Voix
Du 6 au 8 septembre
Conservatoire de Marseille
festivaldevivesvoix.fr

Stands d’art

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Artorama © Margot Montigny

Grand bain d’art contemporain à Marseille en ce dernier week-end d’août : 42 galeries et 17 éditeurs en provenance de 15 pays et 3 continents, présentant les œuvres de plus d’une centaine d’artistes étaient accueillies par Art-o-rama. Le tout à proximité de quatre autres expositions présentées à la Friche La Belle de Mai, toutes orientées (à l’exception de Le prix du ticket de l’artiste belge Aline Bouvy) sur la scène artistique contemporaine locale et régionale : Hymne aux murènes organisée par le centre d’art Triangle-Astérides en collaboration avec Les Capucins, centre d’art contemporain à Embrun, Campus Panic de l’école des Beaux-Arts de Marseille, ainsi que Artists – Run space, exposition de plusieurs artistes des Ateliers Lautard de la Belle de Mai. À Art-o-rama, au-delà des expositions proposées par les galeries, le week-end a été ponctué de projections et de discussions, autour par exemple de la visibilité des artistes femmes en France, du cinéma de Jean-Luc Godard ou d’un film d’Eyal Sivan.

Lauréat.e.s d’ici

C’est au troisième étage de La Tour que l’on trouvait les deux show-roms qui présentaient les travaux des lauréat·e·s des prix de la Région Sud en art et en design. Les étendards réalisés en tissus découpés et colorés illustrant des revendications décalées (Non, On veut tous une piscine !, Idée de merde, Rage de vaincre) créés par Zoé Saudrais, lauréate du prix design. Et ses assiettes en céramique, chroniquant et célébrant en texte et dessins émaillés la lutte victorieuse et de longue haleine (de juillet 2019 à mai 2021) des femmes de ménage de l’hôtel Ibis Batignolles. 

Cassandra-Naigre. Latences insulaires © Cassandra Naigre

La lauréate du prix art, Cassandra Naigre, avec des toiles sur châssis insérés dans des colonnes verticales ajourées, cloisonnant un petit espace dans lequel on pouvait observer l’envers et l’endroit de ses toiles abstraites, fantomatiques, aux couleurs brunes et sombres, mêlant peinture et broderie. Également présents, les deux lauréats du prix François Bret, décerné par l’École des Beaux-Arts de Marseille. Pour l’art, Charles-David Gnangoran, sculptures et installations réalisées à partir d’objets de poterie en terre brute, faïence, céramique, et tissage accroché au mur, présentant des motifs décoratifs et figuratifs, le tout s’inspirant de l’histoire des arts africains. Pour le design Océane Pilette, meuble de salle de bain et luminaires, réalisés en béton de chanvre, aux formes brutes, massives, arrondies.  

Lauréat.e.s d’ailleurs

À la Cartonnerie, en parcourant les allées, on pouvait remarquer les singularités très affirmées de chacun des univers artistiques proposés par chacune des galeries. Au fur et à mesure des trois jours du salon, des prix ont également été décernés. Parmi ceux-ci, Théophile DCX, présent comme artiste invité d’Art-o-rama  (en tant que lauréat du prix Region Sud art de l’année dernière) qui proposait ses œuvres à large empreinte autobiographiques, trempées à la fois dans l’enfance et dans les expériences d’une vie festive et nocturne, a obtenu le prix Rendez-vous de l’art contemporain, pour soutenir l’édition de son premier catalogue monographique. Du côté des prix d’acquisition, le prix Pébéo pour la peinture a été remis à Ramin Haerizadeh, Rokni Haerizadeh et Hesam Rahmanian, artistes iraniens représentés par In Situ fabienne leclerc, Romainville – Grand Paris, adeptes des processus artistiques collaboratifs, présentant notamment ici un ensemble de trois cadavres exquis, jubilations picturales ludiques et colorées. Le prix Benoît Doche de Laquintanea été remis à Lara Smithson, représenté par la galerie londonienne Des Bains, peintures sur tissus découpés accrochés directement au mur, grandes formes pendantes sur lesquelles sont peints, sur des fonds constellés, des corps, convoquant des réminiscences de peintures religieuses anciennes. 

La galerie américaine Good Weather, Chicago/Little Rock/North Little Rock présentait elle sur trois cimaises obliques placées en parallèle des peintures abstraites et colorées, ondulantes et symétriques, gros plan près à déborder des limites de la toile de Max Guy. Peintures placées alternativement au ras du sol et à hauteur de visage, l’accrochage le plus minimaliste et surprenant du salon. L’artiste a obtenu le prix d’acquisition Because Of Many Suns. 

MARC VOIRY

Artorama s’est déroulé du 30 août au 1er septembre à La Friche de la Belle de Mai, Marseille.

Insulter le réel, consulter sans fin

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Une étude hilarante est parvenue aux journalistes, classant Marseille en dernière position des villes festives de France. La raison ? Son taux très bas de casinos au kilomètre carré. Les foules rassemblées à l’arrivée de la flamme ou devant la scène sur l’eau ? Les plages animées, les paysages uniques, les visages heureux malgré les rues sales et les transports bondés ? Les touristes venus de toutes les banlieues et de tous les pays qui kiffent la ville, promettent qu’ils reviendront très vite ? Les nouveaux habitants qui ne cherchent pas que le soleil mais une convivialité différente ? Non, l’étude le prouve, en l’absence de tripot officiel : Marseille n’est pas festive.

Il faut préciser que « l’étude » est produite par la société Top 10 des casinos, dont l’objet est « d’examiner et évaluer de manière indépendante les meilleurs casinos ». Cette insulte du réel est reprise pourtant dans la presse régionale, en particulier dans les villes classées parmi les premières, de Montpellier à Villeurbanne. 

Mais qu’est-ce donc qu’un casino ? 

Assimiler la fête à ces lieux où l’argent circule avec l’excitation et la détresse, c’est nier les ravages que le jeu produit chez ceux qui perdent compulsivement dans les maisons de jeu, et chez ceux qui tous les jours, en ligne ou au tabac, misent des sommes qu’ils n’ont pas en rêvant de sortir de la misère. Jean-Claude Gaudin rêvait d’un Casino sur le J4, voulant profiter du succès naissant du Mucem pour installer à ses côtés son entreprise de racket institutionnel. La Région Sud a préféré la Grotte Cosquer, privilégiant la culture scientifique à l’exploitation de la misère. Peine perdue ? Pendant ce temps l’État a privatisé la Française des Jeux qui génère 450 millions de bénéfices annuels, avec chaque année plus de 25 milliards de mise par les Français. Et les victimes des addictions aux jeux d’argent ont augmenté exponentiellement, générant des drames humains mal dénombrés. Vous avez dit festif ?

Sophismes et manipulation

Les techniques de manipulation des médias et des citoyens sont devenues hallucinantes. Il suffit de communiquer bien fort, longtemps, pour imposer aux esprits des torsions inimaginables. Heureusement, les arts contemporains aiguisent en nous le doute, questionnent nos points de vue, tandis que les films et les livres de cette rentrée rectifient avec force les récits dominants.

Nous avons besoin de ces mises en doute des discours manipulateurs, dans un pays où le chef de l’État continue lui aussi d’insulter le réel et de consulter sans fin. Comme si la consultation par excellence qu’il a provoquée, nommée « élections », n’avait pas été claire, rejetant sa politique. Le réel distordu d’une France, si riche, qui ne pourrait pourtant survivre qu’en détruisant les services publics et les recettes fiscales, continue de contaminer les esprits et les discours. La prospérité des entreprises s’impose comme une nécessité pour tous. Mensonge aussi hallucinant que celui d’une cité au succès indéniable, classée dernière des villes festives françaises. 

AGNÈS FRESCHEL

L’une et l’autre

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Mi bestia © New Story

Période charnière de la vie, l’adolescence inspire souvent les cinéastes, fictions ou documentaires. Nombreux aussi les films dans lesquels un humain se transforme en animal, dont le fameux Cat People (La Féline 1942) de Jacques Tourneur et ces derniers mois, on pense, bien sûr, au très réussi Le Règne animal de Thomas Cailley. Avec Mi Bestia, son premier long métrage, la réalisatrice colombienne, Camila Beltran, remarquée pour son travail de vidéaste et pour ses films expérimentaux, associe ces deux thématiques. Rien d’étonnant finalement, l’adolescence n’est-elle pas une transformation !

Bogota, 1996. On fait la connaissance de Mila (Stella Martínez), que la caméra portée ne quitte guère, au milieu d’autres jeunes filles et de religieuses dans son école catholique. La sœur principale fait un discours enflammé sur la venue du diable, la Lunada, l’éclipse de Lune qui s’annonce. Ce n’est pas la seule à avertir du danger. À la télé, les mises en garde, les informations sur des fillettes qui disparaissent s’accumulent… dans un pays catholique où existe une grande peur des figures associées au diable. 

Mila, un peu introvertie, taiseuse, le visage souvent triste, vit avec sa mère, Eva (Marcela Mar) et avec Dora, (Mallely Aleyda Murillo Riva) l’employée de maison chargée de la garder quand la mère rentre tard du travail. C’est avec elle qu’elle échange un peu, sur le garçon qui la regarde à la sortie de l’école et qui lui plait bien, Miguel Ángel (Felipe Ramírez) et sur ses pensées. Quant à Dora, elle lui confie la raison du départ de son village, un viol. 

Les regards de l’ami de sa mère, David (Héctor Sánchez) chargé de la surveiller et lui répétant sans cesse que Bogota est dangereux pour les filles et les femmes mettent Mila mal à l’aise. Pour lui échapper, elle déambule dans les rues, casque sur les oreilles, ou se réfugie  dans la forêt, dense et sombre, une zone dite sauvage qui entoure la ville, interdite aux filles mais qui met à l’abri des regards. Des séquences d’errance où l’on partage les craintes, les interrogations de la petite fille qui devient femme. 

« Sur ces scènes, on est en lumière naturelle à 100 %, sans sources. C’est une sorte de jungle un peu sale, avec une couche de crasse sur les feuilles, presque poussiéreuse à l’image », explique le directeur de la photo, Sylvain Verdet qui précise aussi que la caméra portée, très près du personnage et l’utilisation presque exclusive de focales moyennes ou courtes leur a été inspirée par Répulsion de Polanski. Effectivement la caméra suit au plus près la fillette qui se transforme au fur et à mesure que s’approche la nuit fatidique.

Stella Martínez, dont c’est le premier rôle, interprète avec talent Mila dont elle rend sensible la palette d’émotions qui la submergent. Les choix de mise en scène, séquences au ralenti, contre plongées, gros plans sur les visages, musique, motifs récurrents d’animaux, créent chez le spectateur l’impression d’un monde sombre où tout peut arriver jusqu’à ce que la Lune rouge illumine le ciel.

ANNIE GAVA  

Mi Bestia, de Camila Beltran
En salles le 4 septembre

Hip-Hop Non Stop : Les cultures urbaines au cœur de Marseille 

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MCDR © X-DR

C’est un rendez-vous né en 2021, qui tient désormais une place toute particulière dans l’année culturelle marseillaise. À côté de Hip-Hop Society, Marsatac ou le récent Fonky Festival de Mars, Hip-Hop Non Stop investit la rentrée avec tout ce que cette culture offre de commun dans une ville comme Marseille. Car si le hip-hop est né il y a une quarantaine d’années déjà, cette culture soulève encore l’enthousiasme d’une jeunesse marseillaise attachée à ses codes, ses particularités, et ses combats. Avec une programmation largement assurée par des jeunes artistes du coin (mais pas seulement), c’est cette vitalité que le rendez-vous met une fois encore en avant, entre rap, danse, graff, beat-box ou skate… que ce soit dans le centre-ville (Espace Julien, Plaine, Canebière) ou dans les quartiers Nord (Cité des arts de la rue, Félix Pyat). Entretien avec Cédric Claquin, directeur opérationnel d’Urban Prod, qui porte Hip-Hop Non Stop.

Zébuline. Vous proposez un événement qui promeut la culture hip-hop dans sa globalité, et pas seulement du rap. Êtes-vous satisfait de l’équilibre trouvé ?  

Cédric Claquin. On est satisfaits de mélanger les disciplines chaque jour et de montrer chaque année des choses nouvelles. Par exemple cette année, on a élargi la programmation avec l’arrivée du beat box qui est exposé de façon moins anecdotique que dans les éditions précédentes. On lui fait une soirée spécifique à travers un documentaire et une battle à la Cité des arts de la rue. Le graff est encore présent, mais de façon moins classique : alors que l’année dernière on a peint des murs à la Cité des arts de la rue, cette année on va faire de l’upcycling pour transformer des déchets en œuvre d’art. Évidement le rap est très présent, sans oublier la danse. 

Hip-Hop Non Stop, c’est aussi l’occasion de montrer des talents émergents, comment la sélection se fait-elle ?

Chez Urban Prod, on a une cellule de programmation qui suit l’actualité marseillaise – et pas que – toute l’année. On est aussi dans une logique collective, c’est à dire que l’on demande à des collectifs de programmer avec nous et de proposer des plateaux. C’est le cas cette année avec le BMC [Média de la culture urbaine de Marseille, ndlr] ou avec Marseille capitale du rap. On lance aussi un appel à propositions, et chaque année, on a à peu près une soixantaine de candidatures – six ont été sélectionnées via cet appel cette année.

L’an dernier, votre programmation respectait parfaitement la parité homme-femme. Un exploit dans la culture hip-hop. Est-ce un objectif que vous avez souhaité atteindre cette année encore ?  

Oui on l’a, même si c’est un objectif, une direction, plus qu’une contrainte absolue. En regardant le programme, je vois déjà 17 femmes sur à peu près 40 artistes. On aurait pu s’imposer 20 femmes/20 hommes, mais on aurait dû aller chercher des artistes en majorité à l’extérieur de Marseille, et donc perdre notre ancrage local. Ce qui est difficile pour nous, c’est que nous sommes les héritiers d’une histoire. Pendant longtemps, ce milieu a été marqué par des codes très masculins, virilistes, avec une prise de parole sous la forme de combat, de battle… Le fait que des femmes aujourd’hui prennent la parole, qu’il y ait des « role model », c’est assez récent. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR NICOLAS SANTUCCI 

Au programme 
8 septembre
Félix Pyat : Tremplin et openmic 

13 septembre
Place Jean Jaurès : Tahine, Angelinho, Claraa Kara, Cie Sulo Kama, 
Dz Kaïna, S Low, Flex, Messir, Missan 
Espace Julien : Malo, Bob Marlich, Misa & Yeuze Low, Twerkistan

14 septembre
Cité des arts de la rue : Dj Lina, Trak, Toadzzy, Creamy G, La Crapule, 
So La Zone, Kena Womo, Ilies, Elams

15 septembre
Place Charles de Gaulle :Ubran Talents (Ckayl, Gisdèle, Kati, L1go, Néo, The $admiki, Pagna, Tizi), NFR, Sp!ke, Cie. En Phase, 2 da Streetz, Créscène 13, Garrinsha, Fanny Polly, Grödash, Ligno

Philippe Pujol : « Le Monstre, c’est moi, c’est vous »

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Philippe Pujol par Claude Truong-Ngoc

Zébuline. Quel est le thème du troisième tome de votre « trilogie » marseillaise ?
Philippe Pujol.
Il n’était pas prévu que j’écrive un troisième livre mais le sujet s’est imposé. La Fabrique du monstre était une analyse des liens entre système politique, économique et banditisme. Ils ne sont pas spécifiques à Marseille mais ici la situation est devenue systémique. La Chute du monstre était un pamphlet sur les logiques mafieuses qui ont conduit au drame de la rue d’Aubagne en 2018. Le prochain, Cramés (Julliard)aurait pu s’appeler Les Enfants du monstre. C’est un livre de littérature du réel qui s’intéresse aux répercussions des réseaux sur la jeunesse. Les trois peuvent se lire dans n’importe quel ordre. Elles sont les différentes faces du Monstre.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la jeunesse ?
Parce que les très jeunes sont désormais au cœur des réseaux. Le grand banditisme a compris que les règlements de compte n’étaient pas bons pour les affaires. Vous avez la police sur le dos, la concurrence, les ventes de terrains… Ils se consacrent désormais à l’import-export. Ce sont des grossistes de la drogue. Ils ont délégué le « terrain » aux « petits » qui passent leur temps à s’entretuer pour des histoires de dettes ou de sanctions. C’est une forme d’ubérisation, comme il en existe dans d’autres domaines. Les « détaillants » comme les Yoda et Dz Mafia [deux réseaux qui se sont livré une guerre sanglante ces dernières années, ndlr] ou La Frappe– le nouveau gang qui monte –, ne sont ni plus ni moins que des marques, des« franchisés », comme McDo, qui communiquent avec leurs visuels ou grâce aux liens avec certains rappeurs. Les plus forts exploitent ceux qui ont le plus de vulnérabilités : les sans-papiers, ceux qui ont des handicaps, des troubles mentaux, des problèmes familiaux. Ils fabriquent aussi des « bébés tueurs » en sélectionnant les plus perturbés et les font monter en violence. Dans ce livre très romancé, je suis l’itinéraire de deux garçons et deux filles dans les milieux de la drogue et de la prostitution. Ces jeunes je les connais, je les ai vu naître. J’ai vu comment Le Monstre les a captés en les transformant soit en bourreaux, soit en esclaves. Derrière eux, il y a milliers de gamins « cramés ».  

Dans une République qui fonctionne on doit s’occuper de tout le monde

Les jeunes filles sont-elles aussi concernées ?
Le milieu des « stups » est réactionnaire. Si quelques-unes sont à leur compte, elles ne sont pas représentatives. Elles jouent les « chèvres » qui attirent un concurrent qui sera torturé, tué, les « mules »qui transportent la drogue. Elles sont surtout victimes des « loverboys », ces dealers qui font prostituer leurs copines d’abord pour payer leurs dettes puis uniquement pour ramener des sous. Elles sont « recrutées », mineures dans les foyers de l’Aide sociale à l’enfance « les foyers de putes », comme on dit dans le milieu. Elles devraient être mises à l’abri. Elles sont jetées dans la prostitution. Les éducateurs font un boulot extraordinaire mais leurs moyens sont dérisoires.

Qui est le « monstre » ?
Le monstre, ce n’est ni Gaudin, ni les dealers. Ils en sont les alliés ou les soldats. Le Monstre, c’est la défaillance de la République face aux plus vulnérables de la société. C’est le manque de prévention dans la santé mentale dans les quartiers populaires, ce sont les moyens insuffisants donnés aux associations, c’est vouloir « faire des sous » dans l’immobilier sans être conscients des conséquences. Le Monstre, c’est moi, c’est vous, c’est s’enfermer dans son indifférence et croire que les dealers, les salopards ce n’est pas notre histoire. Dans une République qui fonctionne on doit s’occuper de tout le monde. Ceux que l’on abandonne se radicalisent dans la délinquance, la religion ou l’extrémisme politique et se vengent.

Vous vous êtes d’ailleurs retrouvé sur une liste de personnalités, journalistes, avocats, menacées par un groupe d’extrême droite.
Le fait de s’attaquer à ceux qui dénoncent les systèmes corrompus ou soutiennent les plus fragiles n’est pas anodin. L’extrême droite a besoin de « vulnérables » en nombre pour progresser. Dans cette période très chaotique, il faut s’armer d’une grande lucidité et bien analyser la situation. C’est pourquoi je travaille à créer un Observatoire des vulnérabilités et je sollicite les institutions en ce sens. Il s’agirait de travailler sur toutes les zones d’exploitation des faiblesses par exemple dans le monde économique et sur la manière dont se construisent les vulnérabilités, qui ne sont pas forcément des inégalités. Ce serait aussi un centre de ressource de solutions, en particulier celles apportées par les gens de terrain que l’on ne doit pas seulement utiliser comme sources d’informations statistiques, mais former à raconter des processus sous une forme de récit narratif.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ANNE-MARIE THOMAZEAU

Une rencontre avec Philippe Pujol est organisée à la librairie Maupetit (Marseille) ce 6 septembre à 18 heures.

Cramés – Les enfants du monstre, de Philippe Pujol
Juillard – 19,90 €
Sortie le 4 septembre 

PARÉIDOLIE : La rentrée de l’art se dessine 

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LES SŒURS CHEVALME, Mama Whita #5, 2024, dessin au feutre et dessin superposé en sérigraphie saupoudré de paillettes dorées sur papier japonais, 50 x 65 cm © Les Sœurs Chevalme – Courtesy Galerie 8+4, Paris

C’est le deuxième étage de la fusée de la rentrée de l’art qui se tient ce dernier week-end d’août à Marseille. Entre Artorama, pour l’art, et Polyptyk, pour la photographie, Paréidolie, salon international du dessin contemporain accueille sa 11e édition dans les 1000 m2 du Château de Servières 16 galeries (12 françaises, deux belges, une suisse, une italienne). Une édition qui se déroule sous la nouvelle présidence de Catherine David, historienne d’art et commissaire d’expositions (elle a notamment été entre 2014 et 2021, directrice adjointe du Musée national d’art moderne – Centre Georges Pompidou à Paris) qui prend le relais, à la tête du comité artistique du salon, du critique d’art et commissaire d’exposition Jean de Loisy, président depuis 2019. Comité artistique qui sélectionne les galeries présentes à Paréidolie, auquel participent notamment les artistes Michèle Sylvander et Gérard Traquandi, la collectionneuse Josée Gensollen, le galeriste Laurent Godin ou encore Pascal Neveux directeur du Frac Picardie, spécialisé sur le dessin contemporain, en France et en Europe.

Des galeries

Sur les seize galeries choisies, six sont présentes pour la première fois à cette 11e édition : la bruxelloise Husk Gallery, fondée et dirigée par l’historienne de l’art Ingrid Van Hecke, orientée sur la peinture et le dessin. Les parisiennes Ingert, spécialisée en art d’après-guerre et contemporain, Florence Loewy, galerie et librairie, spécialiste des éditions d’artistes, et Suzanne Tarasieve, dont l’excentrique fondatrice, décédée en 2022, s’est employée à mettre en avant la scène picturale française pointue et celle des pays de l’Est. Nouvelle venue également la messine galerie PJ, fondée par Pierre et Jisun, jeune couple franco-coréen passionné d’art. Et la Stella Rouskova Gallery qui a ouvert ses portes en septembre 2022 dans le cœur historique de la ville de Gênes. Du côté des galeries « piliers » du salon, on retrouve Laurent Godin, Bernard Jordan, 8+4, Nadja Vilenne, Analix Forever, Éric Dupont et Dilecta. Enfin, trois autres galeries, déjà sélectionnées par le passé, font leur retour cette année : 22,48m2, Alain Gutharc et Modulab.

Des artistEs

Les dessins d’une cinquantaine d’artistEs, aux techniques variées, vont être présentés par l’ensemble de ces seize galeries lors du salon. On y trouve, sur papier, aussi bien de la gouache, de l’aquarelle, des crayons de couleur, du stylo-bille, des feutres et du rotring, de la gravure, du collage, que de la sérigraphie à la tempera, des traces de poussières sur de la poudre de graphite, ou encore des impressions de peau de poulpe sur papier. Pour des travaux autour notamment du burn-out (Sandrine Morgante), de l’addiction et de l’aliénation (Jeanne Susplugas), du capitalisme (Olivier Garraud), du paysage (Charles-Elie Delprat), de l’histoire et des mythes (Jean Bedez, Peter Depelchin, Claire Vaudier), de l’intimité (Romain Bobichon, Edi Debien), du post-colonialisme (Les sœurs Chavalme), de l’inconscient féminin (Amélie Barnathan), de l’organique (Cécile Beau). À noter également l’apparition d’une section Second Rayon, où l’ensemble des galeries se retrouvent autour d’une thématique commune. Cette année : le dessin érotique.

Galerie Suzanne Tarasieve – Nina Mae Fowler No true at all, 2023 crayon noir sur papier, cadre ancien 30 x 30 cm Courtesy galerie Suzanne Tarasieve

Des associé·e·s

Parmi les projets associés, des travaux d’artistEs installé·e·s à Marseille et dans la région sont présentés, en particulier Madely Schott en artiste invitée, une sélection de dessins d’étudiant·e·s et/ou jeunes diplômé·e·s issus du Réseau des écoles supérieures d’art Provence-Alpes-Côte d’Azur et Monaco, et une carte blanche offerte à La Compagnie, qui expose des dessins de Grégory Le Lay et Dalila Mahdjoub. Par ailleurs, Paréidolie sera de nouveau le point de départ d’une nouvelle Saison du dessin qui essaimera jusqu’à fin décembre dans une trentaine de lieux, le long de la Méditerranée, de Montpellier à Monaco.

MARC VOIRY

Paréidolie
Du 30 août au 1er septembre
Château de Servières, Marseille

Nicolas Horvath : l’art de jouer juste

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« Chopin, dit-on, au piano, avait toujours l’air d’improviser : c’est-à-dire qu’il semblait sans cesse chercher, inventer, découvrir peu à peu sa pensée. » Et c’est bien ce goût de l’infinie variation, de l’ornementation en perpétuelle augmentation relevé par André Gide dans ses  Notes sur Chopin qui constitue aujourd’hui la marque de fabrique du plus pianistique des compositeurs. Si bien que, chose rare pour un musicien tant joué et célébré, la plupart de ses Nocturnes ne sont aujourd’hui pas interprétés dans leur version initiale ou finale. Étonné et intrigué par ce constat, Nicolas Horvath s’est adonné à un travail de recherche considérable pour trouver, d’une partition à l’autre, les traces de la toute dernière version des plus emblématiques de ses partitions. 

Genre popularisé et figé dans sa forme par Chopin pour près d’un siècle, le nocturne édifie sur sa forme a priori simple un nuancier mélodique et thématique d’une virtuosité et d’une fébrilité certaines. Perfectionniste, aussi soucieux d’explorer tous les possibles d’une impulsion lyrique que de savamment doser l’émotion et préciser le trait, Chopin avait considérablement amendé ses partitions, et ce jusqu’à sa mort. Mais la postérité, sans surprise, a plus volontiers conservé les variantes élaborées pour Wilhelm von Lenz, Thomas Tellefsen et Karl Mikuli que celles de ses interprètes féminines ; Zofia Rosengardt, Camille Dubois ou encore Jane Stirling. Alors raillées par les musicologues, ces belles pianistes issues de la haute aristocratie se voyaient pourtant dédier des versions bien plus enfiévrées … et non moins ardues à exécuter ! En attendant d’entendre d’autres opus, on se précipitera volontiers sur ce premier volume particulièrement riche, auquel Nicolas Horvath insuffle un réel supplément d’âme.

SUZANNE CANESSA

Les Nocturnes secrets – premier volume, de Nicolas Horvath
7 € au format digital, 20 € en format numérique
Collection 1001 Notes

Alpes-de-Haute-Provence : Un prieuré magnifiquement éclectique

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Prieuré de Salagon, Musée et jardins © Tnk1PrdZ

On ne peut pas s’intéresser à tout ? À Salagon, on parie au contraire sur l’éclectisme de nos curiosités, et de notre soif d’émerveillement, d’apprentissage, d’approfondissement, de souvenir. Sur la coexistence d’un musée et des jardins, où se croisent les arts, les sciences et l’histoire, et la Haute-Provence chère à Giono. 

Il faut dire que le prieuré médiéval, monument historique restauré dans les années 1980, son église du XIIe siècle et son logis du XVe, se sont érigés sur un site néolithique, puis une ville gallo-romaine et une basilique paléochrétienne, dont le site conserve les vestiges partiellement enfouis, mais documentés. Des millénaires d’histoire éclairés dans l’église par les vitraux monochromes d’Aurélie Nemours, animés lors de concerts réguliers, et soulignés actuellement par l’exposition des tableaux de Philippe Cognée [voir encadré]. 

Autour du Prieuré, les jardins. Six hectares remarquables, et labellisés à ce titre par l’État. Le jardin médiéval révèle ses magiques mandragores, ses plantes médicinales, aromatiques, aptes à teindre, nourrir, ornementer, toutes précieuses et vitales. Plus loin le jardin des senteurs se respire, la Noria expose ses fleurs, et le grand jardin des temps modernes fait voyager sur tous les continents, rappelant ce que notre agriculture globalisée, et notre cuisine jusque dans ses traditions (la tomate !), doivent aux nouveaux mondes. Le jardin des simples et celui des céréales rappellent la diversité des espèces, en danger, et les maisons à insectes l’interconnexion des règnes et des régions. 

Ethnopôle

Une leçon de modestie et de relativisme, qui se poursuit dans le musée départemental, « ethnopôle » labellisé lui aussi par le ministère de la Culture. Deux expositions temporaires s’y tiennent actuellement jusqu’au 15 décembre, qui s’appuient sur nos mémoires et nos sens pour ouvrir sur le monde. 

Les jouets retrouvés exposent des objets ludiques anciens retrouvés en Provence et qui ressemblent, pour la plupart, à tous ceux du monde. Le jouet, si ancré dans nos quotidiens qu’on en oublie qu’il a une histoire, révèle ses fonctions éducatives, ses spécificités musicales ou d’habileté, ses côtés collectifs ou solitaire, d’intérieur ou de plein air. S’il apprend à développer le corps, l’esprit et l’imaginaire, le jouet détermine aussi l’enfant dans son futur rôle social, manuel ou intellectuel, et participe grandement, aujourd’hui encore puisque les rayons continuent d’être genrés, au conditionnement de future maman des petites filles, avec taraiettes (provençales), poupées (blanches) et machines à coudre (universellement sexistes !). 

Exposition Les jouets retrouvés, Machine à coudre Piq-Bien © Julie Surugue

Un parfum d’antan à la fois nostalgique et critique, que l’on retrouve également dans l’exposition sur L’olivier, notre arbre. Emblème de la Provence, de sa cuisine et de ses paysages, est-il vraiment notre arbre ? Le parcours muséal s’attache à décrire la récolte, la presse à froid, l’embouteillage, les produits dérivés, savons et tissus, et les usages contemporains, comme celui des noyaux recyclés en granulés de chauffage. Mais l’exposition décrit aussi les catastrophes humaines et climatiques que l’explosion mondiale de la demande d’huile d’olives génère : la France n’est qu’un tout petit producteur, artisanal et délicat, d’une huile d’olive familiale et traditionnelle, balayée par la production massive. En Espagne et au Portugal en particulier, les industries agro-alimentaires surexploitent et tuent les sols, en maltraitant une main d’œuvre immigrée, souvent africaine et illégale. Pressurée à chaud, comme les olives…

Provence universelle

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », écrivait Térence deux siècles avant note ère, pas si loin de notre Provence. Au terme d’un trajet muséal, patrimonial et horticole, la question initiale s’éclaire : on peut s’intéresser à tout, pourvu que la démarche scientifique, l’accueil public, la médiation, soient soignés comme à Salagon. Un des sites les plus visités des Alpes-de-Haute-Provence !

AGNES FRESCHEL 

Prieuré de Salagon 
Musée et jardins
Mane, Alpes de Haute Provence 
musee-de-salagon.com

Philippe Cognée
Sept grands formats de Philippe Cognée ornent les murs de l’église, comme une réponse à l’environnement extérieur, et à la relative austérité de l’église romane. Élancés, lumineux, les tableaux s’enracinent, frôlent l’abstraction et la surexposition : la peinture mélangée à de la cire est fondue par endroits, floue et vibrante. Comme la foi ? A.F. 


Traverser les Paysages
Jusqu’au 3 novembre
Philippe Cognée. Troncs blancs comme des os. Peinture à la cire sur toile – 2024 © Photo Jean-Michel d’Agruma