vendredi 13 février 2026
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Être ici, dans le présent

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Plans fixes d’immeubles en chantier, vides de toute présence humaine à Bruxelles. Des ouvriers prennent leur pause-repas. Parmi eux, Stefan (Stefan Gota), un travailleur roumain s’apprête  à prendre ses quatre semaines de vacances. Il va donc vider son frigo et préparer de la soupe avec les légumes qui restent. Une soupe qu’on va le voir distribuer tout au long du film de Bas Devos, Here. Un cadeau pour tous ceux qu’il apprécie : un ami qui travaille de nuit dans un hôtel, des garagistes, roumains comme lui qui lui réparent une voiture pour la route vers Navodari. L’un d’eux, Mihai (Teodor Corban à qui le film est dédié) lui parle de son opération, de l’anesthésie et de ses peurs et de ses larmes. « Ils ont touché ton cœur et ce n’est pas rien ! » commente Stefan, à l’écoute, présent aux autres et à l’instant présent. Lui a reçu un coup de téléphone d’un ami d’enfance qu’il n’a pas vu depuis quelques années. En prison, il lui demande de lui rendre visite. Tous les souvenirs reviennent, les bois, l’été, les lucioles… Avant de partir, il déambule, surtout la nuit – il est insomniaque – et prend des chemins de traverse, dans la ville, ou dans la campagne environnante. Il rend visite à sa sœur, Anca, (Alina Constantin) et lui confie sa vie, monotone : cuisiner est la seule chose qu’il sache faire.

Avec Shuxiu

Une voix off : « Ce matin, je me suis réveillée d’un sommeil très, très profond. » C’est la voix d’une femme d’origine chinoise qui dit être perdue, ne plus savoir le nom des choses. C’est Shuxiu (Liyo Gong), une bryologue qui fait de la recherche botanique sur les mousses. Quand leurs chemins se croisent, dans une forêt entre Bruxelles et Vilvorde, le regard de Stefan va changer et le nôtre aussi. Shuxiu lui apprend à observer ces « micro forêts dans nos mains », qu’on ne voit jamais, qui ont tant de choses à nous apprendre. « Je vois tout le temps des nouvelles choses », précise-t-elle à Stefan, qui s’étonne de la voir prendre des notes dans son carnet.

Des mousses filmées en très gros plans par Grimm Vandekerckhove,superbes, éclatantes de vert, entre ombre et lumière. Des plans qui incitent à s’arrêter, à regarder, à méditer. Une ode à s’attarder et voir les gens que l’on croise. Un film contemplatif qui fait du bien en ces temps agités. « Ce film parle de boîtes de soupe, de graines, de racines et de mousse douce sous nos pieds. Il s’agit donc d’un film sur ce que signifie être humain » explique Bas Devos. Here, son quatrième long métrage, a remporté le Prix du meilleur film de la section « Encounters » de la dernière Berlinale.

ANNIE GAVA

Here, de Bas Devos
En salles le 10 juillet

Avant le soir : de la terre au ciel…

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Bulle-Julie Alamelle.© J.Luc Woodman

Le public est installé sur des chaises ou des tapis formant un cercle. Au centre, un autre cercle de terre tamisée et ratissée. L’artiste s’y installe, entière et discrète, par petits mouvements imperceptibles, s’offrant au public qui rentre peu à peu en contact avec elle. C’est un moment de partage que l’on s’apprête à vivre, même si certains peuvent être déconcertés par cette danse très lente. Le geste est ample et délicat, jusqu’au bout des doigts qui montrent le ciel, jusqu’aux talons qui s’enfoncent, aux orteils qui se crispent. Le regard est intérieur mais présent avec bienveillance. L’extérieur est intégré et absorbé. Les tours de l’église des Réformés lancent leurs lances blanches vers le ciel à travers la dentelle métallique du kiosque. On oublie les bruits de la circulation tout autour… Avec cette Bulle(s) chorégraphique(s) de Julie Alamelle de la Cie Mouvimento, le temps est suspendu.

Une dimension spirituelle

De ce jeu entre l’équilibre et la grâce naît une sensation de calme et de sérénité. C’est une statue vivante que nous avons devant les yeux, une prêtresse qui relie la terre au ciel, qui communique avec le vivant et tente une communion avec l’univers. Le geste se fait de plus en plus ample, allant jusqu’au sol, se frottant à la terre, se relevant dans une parfaite maîtrise de l’équilibre. L’univers sonore installé par Laurent Pernice ajoute une dimension cosmique avec les enregistrements de sons du magma. Ce spectacle intimiste de Julie Alamelle nous fait accéder à une dimension universelle.

CHRIS BOURGUE

Bulle(s) chorégraphique(s) a été joué au kiosque à musique le 13 juin dans le cadre du festival d’été Avant le soir.
À venir :
2 juillet au Jardin Benedetti (13007)
11 juillet au square Labadié (13001)
Gratuits

Le jour d’après

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Que pouvons-nous opposer à l’immense vague d’extrême droite qui gonfle à l’horizon et va sans doute nous immerger ? 

En trois semaines l’impensable politique est déjà arrivé. On ne résiste pas à l’odeur du pouvoir même quand la tête pue, et la droite républicaine, qui doit nombre de ses sièges au vote de barrage des électeurs de gauche, a vu son chef rejoindre le RN. Marion Maréchal a bien sûr regagné le giron familial, sa tante et Bardella, son cousin par alliance non écrite : dans la famille Le Pen, on fricote goulûment avec les pires des fascistes racistes homophobes et sexistes, mais on rejoint le bercail quand les portes du pouvoir s’entrouvrent, Tatie ayant poussé sous le tapis le grand-père borgne décidément trop antisémite. La troisième génération a le cheveux et le sourire lissés, les mâchoires acérées blanchies et blondies pour étinceler sous les projecteurs. Le côté vampire de leur dentition trop blanche séduit visiblement les adulescents élevés dans l’apologie de l’asepsie et la hantise de la disparition.

Un avenir désirable

Mais en trois semaines un sursaut inespéré s’est également produit : la gauche a scellé l’union que beaucoup attendaient et s’est munie d’un programme solide. Un contrat social renouvelé, reposant sur la solidarité avec les populations précaires et exposées, en est le moteur commun, et démonte enfin les préceptes économiques ultra-libéraux qui jettent la plupart des Français dans la précarité sinon la pauvreté, tandis que la fortune des plus riches explose hors des volumes imaginables. Réalisable et pragmatique, les mesures du NFP se fondent, comme tous les préceptes néo-keynésiens, sur la consommation réactivée des classes moyennes et populaires, et non sur les industries du luxe qui font les grandes fortunes françaises. Bref, le programme du Nouveau Front Populaire semble enfin dessiner les paysages d’un avenir désirable.   

Demain viendra

Car quel avenir désirons-nous ? Contre quelle absence de futur devront nous lutter si le RN l’emporte ?  Les cadres de l’éducation nationale ont prévenu de leur future désobéissance, les journalistes des médias publics se préparent à démissionner, la magistrature à résister, comme les fonctionnaires territoriaux et les agences régionales de santé qui refuseront, demain, de laisser mourir les étrangers sans couverture sociale. 

Au premier rang de la révolte, les artistes et festivals appellent à la mobilisation. Dans ce dernier hebdo avant le premier tour de législatives où nos vies peuvent s’effondrer, le maire de Vitrolles et le fondateur d’une association d’entraide trans et queer rappellent les ravages que produit l’extrême droite au pouvoir. Les festivals de l’été seront l’occasion de fêter leur défaite, ou d’armer ensemble nos imaginaires pour les dégager. 

AGNÈS FRESCHEL

Le crépuscule de Naïs

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Nais © M.M.

C’était la dernière fois que la dynamique compagnie Dans la cour des Grandsfoulait les chemins de la garrigue pour interpréter Naïs, pièce adaptée et mise en scène par Sandra Trambouze et Géraldine Bascou à partir du film de Pagnol (1945), lui-même inspiré d’une nouvelle de Zola. Plus de 200 spectateurs participaient à cette randonnée théâtrale dans le domaine de Pichauris à Allauch, et notamment devant ce lieu gravé dans toutes les mémoires qu’est la Propriété Luc, la bastide aux volets bleus dans laquelle Pagnol passait ses vacances d’enfance. Dans ce décor naturel où résonnaient le pépiement des oiseaux et le rythme du swing des Saltimband, les spectateurs ont suivi les aventures de la belle Naïs, « fleur sauvage » interprétée avec justesse et sensibilité par Louise Desmullier, étroitement surveillée par le violent père Micoulain (Jacques Maury). Mais il suffira de la vue de Frédéric (Nicolas Rochette), noceur et séducteur au charme mutin pour que les deux jeunes gens entament des amours ancillaires dans la propriété de M. et Mme Rastaing (Franck Libert et Alice Mora), les parents du jeune homme. Le rôle le plus complexe revient à Toine, magistralement incarné par Olivier Cesaro, qui donne à cette comédie l’étoffe du drame. Amoureux transi de Naïs, il souffre de sa bosse, mais « les petits bossus sont des petits anges qui cachent leurs ailes sous leur pardessus ». Il déjoue alors le piège mortel que le père Micoulain veut tendre à Frédéric, mais s’inquiète pour l’avenir de Naïs qui porte un enfant que ne reconnaîtra sans doute jamais Frédéric, pressé de retourner à la ville pour terminer son droit.

« Je ne veux pas qu’on fasse du théâtre, je veux qu’on fasse des bulles d’émotion », déclare le co-directeur de la troupe, Emmanuel Fell de Ladurance. Le pari est réussi : à l’émotion du public s’est mêlée celle de la troupe, lors du crépuscule terminant une aventure de cinq ans, marquée par la perte d’Étienne Delfini Michel, ancien interprète de Frédéric, à qui cette pièce était dédiée en hommage.

Mais l’aventure Pagnol, dont on célèbre cette année le cinquantenaire de la mort, est loin d’être terminée : les randonnées de printemps laissent place aux balades théâtrales nocturnes d’été, avec Manon des sources, Souvenirs des collines, ou encore En attendant Marcel. Pour les randonnées théâtrales du printemps prochain, une nouvelle héroïne féminine remplacera Naïs, dont le nom reste encore secret…

MATHILDE MOUGIN

Cet obscur objet qu’est le théâtre

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C’est leur éditeur, Bernard Duperrein qui, après la lecture de ce qui deviendra le premier chapitre du livre, Conversations à Bilbao, demandera aux deux hommes de théâtre que sont Jean-Marie Broucaret et Alain Simon de compléter ce dialogue d’une bonne quarantaine de pages par d’autres essais composés sur le même mode à propos de leur expérience de théâtre et de transmission. Suivant la méthode inspirée d’un travail mené avec deux actrices au Théâtre des Ateliers (Dialogue), il s’agit d’échanger des mails dans un délai de 24 heures après le moment où l’on reçoit le texte de l’autre, « quelle que soit notre disponibilité, ou de notre inspiration », explique Alain Simon en introduction : « Les dates de début et de fin du dialogue sont fixées à l’avance » une lecture à haute voix hors de leurs lieux d’exercice détermine l’intérêt de ce qui est produit. Comme le lieu de rencontre fut un hôtel de Bilbao, le titre était tout trouvé ! La réflexion porte sur la manière de mener « l’option théâtre », le lieu de la représentation, la problématique de la scène et de ses « murs », le moment où le jeu commence, où l’acteur « entre en jeu ». C’est brillant, profond, illustré de références. Le langage technique n’est pas occulté, mais éclairé de façon que tout type de lecteur puisse saisir les enjeux du propos. Le théâtre « porte un espoir dans l’humanité. Plus qu’un art vivant, c’est un art des vivants ». Un ouvrage qui se lit comme un roman. Une pépite !

M.C.

Conversations à Bilbao, de Jean-Marie Broucaret et Alain Simon
Éditions La ligne d’encre - 12 €

Croquer les êtres et leurs mots

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Olivier Mariotti nous invite à découvrirLe génie des élèves, quatre opuscules, un volume par saison, au format de poche au sens propre, sous-titrés « cinq questions majeures en mode mineur ». Face à chaque portrait au crayon noir d’un·e adolescent·e (issu·e d’une classe de collège ou de lycée), se déclinent ses réponses sur cinq thèmes, toujours les mêmes : L’amour, L’école, La mode, L’art, Les réseaux sociaux. S’esquissent des réminiscences rimbaldiennes avec les poings dans les poches, un penchant pour la révolte avec des poings serrés, ou une angoisse existentielle lorsqu’ils se plaquent des deux côtés du front… Sept minutes de pause par dessin, c’est la contrainte que s’est posée le professeur, qui, à la fin de la séance pose les questions précitées, toujours dans le même ordre. L’écrit validé par l’élève viendra s’imprimer en regard de son portrait. Les questions ne font pas appel à des connaissances mais à une expérience, explique en préface l’auteur. Cette inscription dans le temps de l’autre, dans sa présence, est touchante de sincérité. Certaines réponses sont d’une profondeur émouvante. L’ensemble donne un panorama tendre et présente une vision sensible, nuancée et intelligente de la jeunesse actuelle. Une bouffée d’air frais alors que les dystopies rôdent…

M.C.

Le génie des élèves, de Olivier Mariotti
Éditions Les Enfants Rouges – 10 €

Entre traditions occidentales et orientales

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Il y a quelque chose qui relève de la gageure que de vouloir donner un portrait de l’auteur génialement prolifique qu’est Salman Rushdie. Guy Astic part de leur rencontre aux Écritures Croisées dont l’écrivain avait été l’invité d’honneur en 2008 grâce à la « fée littéraire d’Aix-en-Provence », Annie Terrier. Malgré la fatwa qui pesait déjà sur lui sous le prétexte que Les Versets Sataniques, paru en 1988 ridiculiseraient le Coran et Mahomet, il avait séduit l’auditoire par sa verve, son détachement, son sens de l’humour, sa finesse, son élégance, sa faculté à faire de tout un récit. « Il est resté, affirme Guy Astic, cette force qui va, vouée à l’art sans bornes du roman, foncièrement transgressif, qu’il ne cesse de régénérer ». Le critique, en une étude aussi passionnée que subtile, établit un ample réseau de références qui inscrivent Salman Rushdie dans la grande tradition de la littérature mondiale. On passe de « la lignée du poète ourdou pakistanais Faiz Ahmed Faiz (1911-1984) » à Pablo Neruda, Conrad, Tchekhov, Cervantès. Si « la littérature est un territoire de controverses », elle est aussi lieu de brassages. L’écrivain né dans l’Inde indépendante dans une ville bâtie par les Britanniques, elle-même « mélange d’Orient et d’Occident », a vu sa famille subir de plein fouet la partition entre les États du Pakistan et de l’Inde. Auteur post-colonial de fait, il mettra en pratique une écriture kaléidoscopique affirmant « qu’aucun ensemble d’idées n’est intouchable ». En neuf chapitres, l’œuvre est parcourue avec une gourmandise sans cesse renouvelée, de la « pollinisation croisée » à « l’imagination fractale », de « la langue sous la langue, ou l’anglais sens dessus dessous » au « roman protéen » puis « effervescent ». Les télescopages linguistiques, les collisions entre les langues et les histoires, nourrissent une « jubilation romanesque » dans laquelle on a hâte de se replonger.

MARYVONNE COLOMBANI

Salman Rushdie, La fièvre du roman, de Guy Astic
Éditions Rouge Profond – 20 €

En voiture Simone !

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Julien Gilles © Manon Pelouin

On avait une vague idée de ce que pourrait être Tout en Skaï et ses « chansons de voiture », mais rien ne préparait vraiment le public à la mise en scène délirante imaginée par Jeanne Béziers sur les compositions et arrangements de Martin Mabz. Invité à sortir du bâtiment de L’Ouvre-Boîte, le public se pressait sur le trottoir face à une vieille voiture recouverte de feuilles mortes,  pas ramassées à la pelle et débarrassées grossièrement par un acolyte, laissant voir derrière le tableau de bord, place conductrice, l’actrice nimbée des loupiotes en guirlande qui ornent l’habitacle.

« Ils sont de sortie les blaireaux », entonne-t-elle face à une assistance hilare et un petit crocodile empaillé derrière le pare-brise.  Qui l’eût cru ! la voiture permet, malgré l’étroitesse de ses possibilités une véritable chorégraphie : la comédienne sort par la fenêtre, agite les jambes, monte sur le capot, le mouvement échappe aux resserrements des lieux et exerce sa liberté où qu’il soit, à l’instar des mots des chansons et de leurs airs, familiers d’emblée et empreints d’un humour dévastateur et salutaire.

On rit à la mort, « enterrée dans le même cercueil que toi on se tiendrait froid », à la vie et ses tromperies « quand Claire ment, clairement, il ne faut pas la croire » … Les textes de Jeanne Béziers, férocement drôles, nous délectent !

Revenus  dans la salle on assisteà la représentation de Julien-Gilles avec Julien Perrier seul en scène pour un « monologue en roue libre ». Peu à peu le personnage de VRP sûr de lui au sourire vendeur, fier de sa voiture, symbolisée par un siège mobile afin de faire face au public en « quadri-frontal », voit son monde s’effriter. Le discours assuré qui repose sur les éléments de langage de la « réussite » sociale et familiale se délite et sombre dans l’abandon et la détresse infinie des « abandonnés du système ».

MARYVONNE COLOMBANI

Tout en skaï et Julien-Gilles ont été créés le 13 juin à L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence

Conclusion chambriste

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Gautier Capuçon et Franck Braley © sixfoursvagueclassique

Le 11 juin fut un temps fort du festival par sa signature avec la Fondation Gautier Capuçon d’un partenariat prévoyant de recevoir chaque année sur scène des jeunes lauréats de cette institution et ce jusqu’en 2028. L’une de ces lauréates ouvrait le concert : la jeune pianiste Karen Kuronuma qui apporta son sens de la légèreté à une Sonate de Scarlatti et sa puissance expressive à la si difficile Valse de Ravel.

Complices depuis plus de vingt ans, le violoncelliste Gautier Capuçon et le pianiste Frank Braley proposaient en concert de clôture de la Vague Classique l’intégrale des Sonates pour violoncelle et piano de Beethoven, intégrale qu’ils ont enregistrée en 2016. Suivant l’ordre chronologique de composition, les deux interprètes livraient un aperçu de l’évolution du musicien qui passe pour avoir été « l’inventeur » de la sonate pour violoncelle et piano. Si Beethoven ne jouait pas du violoncelle lui-même, il sut en exploiter les ressources expressives en inaugurant l’ère de la sonate romantique avec violoncelle.

Les deux premières sonates datent des débuts du musicien qui les dédia à Frédéric-Guillaume II de Prusse, le « roi-violoncelliste ». Le piano et le violoncelle joutent à l’envi, portés par les élans d’une jeunesse et d’une fougue qui se parent de fantaisie et d’humour. Un regard, un buste qui se penche, une note qui attend imperceptiblement l’autre… Est-ce l’intimité du lieu, la proximité avec le public, le fait de jouer en plein air? Peu importe : on a l’impression d’assister à une réunion d’amis où l’un et l’autre se cherchent, improvisent.

Le monument de la Sonate n° 3 en la majeur apporte une profondeur nouvelle, ajoutant à la fluidité du jeu une irisation de sens, offrant au violoncelle une partition magistrale à l’égal de celle du piano. La n° 4 dessine de spirituels et rapides échanges. Enfin, l’univers se teinte de propos de plus en plus graves dans la 5e Sonate, en une structure équilibrée aux amples respirations. En bis la Méditation de Thaïs de Massenet venait clore de sa poésie cette parenthèse hors de la folie de nos temps.

MARYVONNE COLOMBANI

Ce concert a eu lieu le 11 juin, Maison du Cygne, Six-Fours-les-Plages

Aïchoucha : le bon son du bled

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Aïchoucha, Khalil Epi, Vieille-Charite © Pierre Gondard

Trois écrans géants nous accueillent dans la vaste cour de la Vieille Charité où la nuit peine à tomber. Sur le côté, Khalil Epi est derrière ses machines : synthétiseur, contrôleur de pad, table de mixage… devine-t-on depuis les sièges installés pour l’occasion. Les spectateurs sont venus nombreux pour assister à Aïchoucha, une performance visuelle et sonore de ce franco-tunisien, qui nous promet un voyage dans les terres et la musique de son pays natal. Une promesse largement surpassée.

Archive sensible

C’est à Tunis que l’itinérance débute. Des plans en hauteur sur la ville, de nuit, de jour, sur fond de musique électro. Puis Khalil Epi pose sa caméra sur une table où une bande d’amis discute gaiement. L’un deux se dit « trop saoul » pour chanter, mais il se lance. Sa voix prend tout à coup une puissance sonore remarquable, le talent de ce chanteur d’un soir d’abord, mais surtout le travail réalisé par l’artiste pour capter, mixer, et amplifier sa voix. Sur scène, Khalil Epi joue par dessus les images et la bande-son. Il envoie tantôt des kicks de basse, tantôt des mélodies au clavier, ou des vagues acoustiques – toujours en parfaite synchronisation avec les images. Le rendu est saisissant, et les sièges grincent tant il est difficile de rester immobile devant ce bijou musical.

Ce même ballet accompagne la suite du film, divisé en séquences pour autant de lieux et de chansons. Car Khalil Epi quitte vite Tunis, et c’est dans des villages isolés de la campagne tunisienne qu’il nous emmène. À chaque fois, on découvre derrière une image léchée, brulée de soleil, des pans de la culture populaire de ce pays. La musique bien sûr, mais aussi les costumes, les rites, les regards, l’intimité d’un patio familial.

Dans Aïchoucha, l’artiste propose en plus de son remarquable talent de vidéaste et de musicien une œuvre qui frise avec un travail d’archive sensible. Avec ces images et ces sons, il réussit à capter ce quelque chose d’immatériel qui fait la richesse d’un pays ou d’une culture. Et de saisir, volontairement ou non, ce sentiment de mélancolie que connaissent ceux qui ont quitté leur terre d’enfance.

NICOLAS SANTUCCI 

Aïchoucha a été donné le 14 juin à la Vielle Charité, Marseille.
Et ça continue...

C’est une semaine sous le signe de la création qui s’annonce, avec d’abord Freedom Sonata, lettre d’amour d’Emmanuel Gat à Marseille et à la liberté (les 20 et 21). Puis Benjamin Dupé s’installe tout le week-end dans la calanque de Morgiret avec (f)riou(l), un opéra maritime. Enfin, Maryam Kaba et Marie Kock présentent leur premier projet commun, Joie UltraLucide. Elles mêlent la danse aux mots pour exprimer la reconstruction des femmes victimes de violence (les 22 et 23).
Le Festival accueille également la première française de While we are here, rave hardcore tissée de danse folklorique de Lisa Vereertbrugghen (les 23 et 24).

Dans Anda, Diana, Diana Nepce évoque son chemin pour réapprendre à marcher après un accident qui l’a laissée paralysée (le 20). Malika Taneja présente Be Careful, performance politique créée en 2013 dans un contexte de débat national sur la situation des femmes en Inde (les 22 et 23).

Cette semaine est aussi l’occasion d’une journée dédiée à la place du handicap dans l’art, avec débat, projection, atelier et performance au Mucem (le 24), ainsi que quatre représentations de Age of Content de (La)Horde avec le Ballet National de Marseille (du 25 au 27). C.M.

Festival de Marseille
Du 20 au 27 juin
Divers lieux, Marseille