samedi 11 juillet 2026
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Quand triomphe le flamenco

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Rocio Molina © Sandy Korzekwa

Certains commencent à trouver le temps long, chuchotent à leur voisin que c’est « du grand n’importe quoi ». Les plus impolis consultent leur téléphone visiblement plus smart que leur propriétaire – c’est sans doute suffisamment urgent pour perturber une représentation. Mais cette infime minorité du public qui s’ennuie est en train de passer à côté du message le plus fort de Mellizo Doble, la pièce surréaliste du duo le plus provocateur du flamenco actuel : le flamenco n’est pas ce que vous croyez, il est ce que nous en décidons. Le léger faisceau lumineux qui permet d’entrevoir progressivement le crâne de Niño de Elche et les pas d’Israel Galván met fin à plusieurs minutes d’un plateau plongé dans le noir total. Depuis ces mêmes plusieurs minutes, la voix inimitable du cantaor lâche un chant quasi-liturgique dans un gémissement poussif, saccadé et aigu. On comprend également enfin l’origine du bruit répétitif et grinçant qui intriguait nos oreilles : le danseur piétine avec insistance et dans un mouvement de va-et-vient une matière granuleuse qui s’apparente à de la poudre de charbon. Nous sommes dans la deuxième moitié du spectacle et tout ce qui aura été osé jusqu’ici relève d’un règlement de comptes avec une prétendue tradition dont ces trublions remettent en question le purisme, et à travers lui la supériorité. Cante jondo, tauromachie, culture gitane… tout est passé à la moulinette, déconstruit. Pour le plus grand bonheur de celles et ceux qui vivent le flamenco comme un art né pour être en permanence bousculé et alimenté. 

Israel Galvan et Nino de Elche – Millizo doble © Sandy Korzekwa

Engagé et électrique
Dans une démarche moins aboutie toutefois convaincante, la chanteuse Rosario La Tremendita nous embarque dans sa vision d’un flamenco engagé et électrique. Tel un voyage façonné par de multiples rencontres, le concert nous fait cheminer d’un point A à un point B à travers une mise en scène bien sentie. Accompagnée par des cordes virtuoses (celles de Dani de Morón à la guitare et de Juanfe Pérez à la basse électrique), La Tremendita ouvre son spectacle entourée de ses musiciens, tous assis autour d’une table, à la manière d’un moment intimiste de facture plutôt classique. Avant de basculer dans une esthétique pop rock des plus cohérentes à défaut d’être toujours pertinente. Là encore, la revendication semble claire : qu’une simple guitare ou qu’une formation rock l’accompagne, son chant et sa démarche artistique sont et restent flamenco. En deuxième partie de cette soirée accueillie par la Smac Paloma – ce n’est pas pour rien – c’est une grande voix habituée aux échappées avant-gardistes qui va encore une fois nous surprendre. Tomás de Perrate, le gitan aux racines familiales profondément ancrées dans le flamenco, s’acoquine avec Miguel Marín Pavón dit Arbol, musicien et compositeur aux penchants alternatifs. Du mariage de déraison entre le chant viscéral du premier et les nappes électroniques et autres irruptions sonores du second surgit un objet musical hybride que trop peu de personnes ont eu la curiosité d’affronter. Les différents répertoires flamencos sont une fois encore digérés puis transcrits par le prisme expérimental, tout en se référant à la culture on ne peut plus archaïque du chamanisme. La plus belle surprise du festival.

Fantaisie et lâcher prise
De la surprise, elle finit par ne plus vraiment en créer tant elle est à chaque fois surprenante. Rocío Molina a connu un énième triomphe nîmois. Mérité. Vuelta a Uno, troisième et ultime volet d’une trilogie fondée sur le dialogue entre la danseuse chorégraphe et un guitariste, fait le choix de la fantaisie et du lâcher prise. De la couleur et de l’humour aussi. Dans une ambiance lumineuse passant du violet à l’orange, Molina l’effrontée semble s’amuser comme jamais. Mutine et exubérante, elle aurait de quoi faire tourner en bourrique son acolyte guitariste Yerai Cortés, impassible malgré ses caprices d’enfant obnubilée par les bonbons. Ici de faire des bulles de chewing-gum, là d’ingurgiter des fameuses confiseries qui pétillent en bouche ou encore de dévorer un bracelet de sucreries. On a beau se laisser distraire, on ne perd pas de vue l’essentiel : la danse. Et encore une fois, pas de surprise : Rocío Molina est avant tout un monstre de technique.

LUDOVIC TOMAS

Festival Flamenco
Théâtre de Nîmes
04 66 36 65 10
theatredenimes.com

Au Musée Fabre de Montpellier : Djamel Tatah, le peintre du silence

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Djamel TATAH, Les Femmes d’Alger, 1996, huile et cire sur toile et bois, triptyque, 350 x 450 cm, Toulouse, Collection les Abattoirs, Musée - Frac Occitanie Toulouse, donation de la Caisse des dépôts et consignations, inv. 2004.3.3. © Jean de Calan / © Adagp, Paris, 2022

Une exposition monographique : voilà un excellent moyen d’accueillir à Montpellier un artiste confirmé qui vient de s’y installer. C’est le cas de Djamel Tatah, 63 ans, arrivé dans le Clapas en 2019 et grand admirateur des collections du musée Fabre. Cela tombe bien. La quarantaine de toiles qui y sont exposées dans le cadre de l’exposition intitulée Le théâtre du silence explorent plus de trente-cinq années de peinture et de création artistique. Pas question de faire un parcours chronologique pour autant, tant l’œuvre de Djamel Tatah est mouvante, en constante évolution, sans cesse nourrie d’influences multiples à la croisée des arts. Malgré tout, le parcours s’ouvre par les débuts, car c’est souvent là où tout se joue.

Étudiant à l’école des Beaux-arts de Saint-Étienne dans les années 1980, Djamel Tatah s’y confronte aux classiques de l’histoire de l’art tout en découvrant la richesse de la peinture figurative. Porté par une envie de dessin, il admire tout particulièrement Jean-Michel Basquiat – dont il apprécie autant le travail graphique que le militantisme anti-raciste –, il se questionne sur son art et n’hésite pas à interroger le support. Après quelques voyages en Algérie, en quête de culture autant que de racines familiales, il décide de travailler sur une grande toile posée sur d’imposantes planches de bois qui lui rappellent les palissades que l’on peut voir dans la rue. Une technique qu’il va utiliser pendant une dizaine d’années.

Déjà, ses toiles surprennent par leur dimension tandis que ses personnages sont sobrement vêtus de couleurs foncées contrastant avec une peau translucide, prenant la pause un peu malgré eux devant un aplat de couleur d’une densité imposante. Autant d’éléments qui font la chair de ses peintures, le canevas initial à partir duquel l’artiste joue au metteur en scène d’un théâtre essentiellement pictural, entre figuratif et abstraction. 

Djamel TATAH, Sans titre, 2005, huile et cire sur toile, diptyque, 200 x 580 cm, collection de l’artiste. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022

Corps en suspens
Réalisé en 1996, Les Femmes d’Alger en est un parfait exemple. La reprise d’un premier tableau, fruit d’une commande de la Caisse des dépôts, qui lui fait s’interroger à sa manière sur le mélancolique Femmes d’Alger dans leur appartement d’Eugène Delacroix – dont le musée Fabre possède une deuxième version datée de 1849. Une façon de remettre en contexte une histoire tragique qui semble ne jamais finir, intimement liée à son histoire personnelle. Le spectateur, lui, se retrouve surtout confronté à la monumentalité de l’œuvre, à cette femme au regard impossible à capter. De sa silhouette, qui se répète une vingtaine de fois pour devenir plurielle, semble surgir de la couleur. Pas de mouvement, pas de bruit, et pourtant, on pourrait rester des heures à le regarder. 

Parfois, Djamel Tatah expérimente le mouvement. Les corps chutent, tombent, restent en suspens, s’envolent parfois aussi. L’artiste utilise un ordinateur pour les projeter sur la toile aux dimensions qu’il recherche, en redessiner les contours, comme pour prendre encore plus de distance avec son modèle qu’il a pourtant fait poser. Il explore le vide de la toile, couleur unique et vibrante aux multiples couches superposées. Parfois, les figures humaines se multiplient, troublant d’autant plus le spectateur qu’elles ne sont jamais totalement identiques, bien que la variation soit parfois infime. Le corps se fait motif, une matrice déclinable et modifiable à l’infini. Difficile de ne pas être happé par cet homme de dos, déjà presque avalé par la noirceur de la toile. Ou de rester impassible face à cette femme aux faux-airs de madone, librement inspirée de La Vierge de l’Annonciation d’Antonello de Messine, qui nous regarde intensément sans pour autant nous voir. Quelle présence !

Djamel Tatah en quelques dates 

  • 1959 Naissance à Saint-Chamond (Loire) de parents algériens arrivés en 1956 de Kabylie.
  • 1981 Entrée à l’école des Beaux-arts de Saint-Étienne.
  • 1982 Premier voyage en Algérie.
  • 1983 Rencontre avec Rachid Taha, qui deviendra un ami (dont un portrait est présenté dans l’exposition).
  • 1992 Première exposition personnelle à Montbéliard. La même année, il obtient sa réintégration dans la nationalité française. 
  • 2008 Il entre comme chef d’atelier à l’Ensba.
  • 2013 Première grande exposition monographique accueillie au musée d’Art moderne d’Alger (Mama). 
  • 2014 Le musée d’Art moderne et contemporain de Saint-Étienne lui consacre une exposition. 

Vers la lumière
Le petit théâtre d’images de Djamel Tatah est celui de la distanciation qui ne veut plus faire illusion. Naît un corps à corps entre la figure et le spectateur. En silence, toujours en silence. On y retrouve une autre influence de l’artiste : Albert Camus,dont Djamel Tatah avait représenté une stèle à son honneur vue à Tipaza dans un de ses tableaux de jeunesse, et sur laquelle on peut lire « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. »Ce même auteurpied-noirqui écrivait dans Le Mythe de Sisyphe : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. » On se rend compte ainsi que ce théâtre est celui de la condition humaine.

Regarder les peintures de Tatah nous confronte à nous-mêmes. À nos doubles de peinture, nos fantômes à la peau diaphane. Les silhouettes côtoyant parfois l’abstraction, pantins sobrement esquissés enfermés dans l’espace délimité par la toile, matérialisés par de grands aplats de couleur sans aucune profondeur, comme nous pouvons l’être dans nos vies. Le réalisme pictural n’est plus nécessaire pour nous toucher, nous capter, nous fasciner. Dans la toile vibre une angoisse silencieuse et paisible, ses captifs ne semblent ni se battre ni être totalement résignés. Solitaires, empêchés, incapables de vraiment communiquer, mais jamais vraiment seuls. Peut-être sont-ils tout simplement conscients de leur propre sort. Comme libérés. La façon dont les peintures monumentales dialoguent entre elles pourrait presque montrer une forme de solidarité, de partage. Au-delà du dépouillement et de l’impossibilité de communiquer. Une humanité en devenir pour laquelle tout n’est jamais vraiment joué. Dans l’atrium Richer, une installation évanescente porte notre regard vers la lumière. Comme un espoir. 

ALICE ROLLAND

Djamel Tatah, le théâtre du silence
Jusqu’au 16 avril
Musée Fabre, Montpellier 
04 67 14 83 00
museefabre.montpellier3m.fr

« Un petit miracle », du vivre ensemble 

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Un petit miracle de Sophie Boudre © UGC ditribution

Les séniors sont en vogue dans le cinéma français. En 2022, on y a croisé Pierre Richard, Eddy Mitchell et Bernard Le Cocq (Les Vieux Fourneaux 2, de Christophe Duthuron). Line Renaud dans le taxi de Dany Boon (Une belle Course de Christian Carion). Gérard Depardieu et Daniel Prévost au centre gériatrique des Mimosas (La Maison de retraite de Thomas Gilou). Sans parler d’Andréa Ferréol ou de Brigitte Rouan en septuagénaires déchaînées, dans Chœurs de rockers d’Ida Techer et Luc Bricault. Dans ces films-là, pas de tragédie à la Haneke : même si les anciens sont un peu fêlés, le ton est plutôt à la comédie et à la tendresse. En ce début 2023, Un Petit Miracle, premier film de Sophie Boudre, n’y déroge pas : ce sera sourire, bienveillance, et feel good

Intergénérationnel 
Juliette (Alice Pol) est institutrice dans un petit village de Provence, en charge d’une classe unique, maintenue grâce à l’appui du maire Michel (Régis Laspales) contre les logiques comptables du rectorat. Or, le bâtiment qui abritait l’école, brûle. Dans l’urgence, la combattive Juliette s’installe dans le seul local municipal possible : la maison de retraite Les Platanes que son ancien instituteur Édouard (Eddy Mitchell) veuf, fatigué et dépressif, vient d’intégrer. La cohabitation entre les jeunes élèves pleins de vie et les pensionnaires finissant la leur, n’est pas « étanche » comme le promettait Juliette aux parents inquiets et au directeur de l’Ehpad, Antoine (Jonathan Zaccaï), un quadra au bord de la crise de nerfs. 

L’échange intergénérationnel devient projet pédagogique et leçon de vie. Les enfants donnent sens à l’existence des résidents (qu’il ne faut pas appeler patients), ces derniers donnent aux enfants, leurs souvenirs, leur douce dinguerie, leur disponibilité et leur attention. Les deux groupes convergeant non seulement dans les activités de peinture, de théâtre ou de gym mais surtout dans l’espièglerie et la désobéissance aux adultes « raisonnables » qui les brident  « pour leur bien ». 

Fondé sur le comique de la situation initiale, le film s’attache aux portraits de quelques personnages, n’évitant pas toujours ni la caricature, ni le stéréotype, assumant un côté sucré qui s’exprime aussi dans la musique d’Emmanuel Rambaldi. Côté pensionnaires, on a deux sœurs rescapées de la Shoah, une comédienne atteinte d’Alzheimer, le lunaire Robert, et le ronchon au grand cœur. Côté enfants, la petite fille en surpoids qui rêve de danser, le garçonnet surprotégé, et le pré-ado débrouillard et intrépide. 

Rien de miraculeux
Si la sexualité du grand âge, les problèmes budgétaires et juridiques des Ehpad, l’épuisement d’un personnel trop rare, la frilosité de l’Éducation nationale et la rigidité des normes sont bien évoqués dans le film, on ne cherchera pas un aspect documentaire dans ce scénario, parfois peu crédible, à l’instar des décisions administratives prises à une vitesse éclair (inconnue de notre système scolaire) ou des libertés que s’octroie l’enthousiaste Juliette au détriment de la sécurité de ses élèves. De même que, si les visites des scolaires dans les établissements pour personnes âgées se sont banalisées ces dernières années, l’installation à plein temps d’une école dans un établissement gériatrique est une idée purement scénaristique, née d’une expérience américaine de l’intégration d’une crèche dans un Ehpad. 

Tourné à Ventabren, pendant la pandémie, baigné par la lumière méditerranéenne, le film soutenu par la Région, a mobilisé de nombreux autochtones pour la figuration. Présenté en clôture du Festival de l’Alpe d’Huez, dédié aux films de comédie, Un Petit Miracle – qui devait s’intituler Rien ne vaut la vie – est désormais sur nos écrans. S’il n’a rien de miraculeux d’un point de vue cinématographique, il cherche à glorifier « les bienfaits du vivre ensemble». Pourquoi pas.

ÉLISE PADOVANI

Un petit miracle, de Sophie Boudre
Sorti le 25 janvier

La Biac, une rencontre au sommet  

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Biac 2023, ouverture, 15.01.23 © Pierre Gondard

C’est devenu un rituel : en ouverture de la Biennale Internationale des Arts du Cirque, les circassiens investissent joyeusement les recoins labyrinthiques de la Friche la Belle de Mai, en un avant-goût du mois de festivités à venir. Devant le succès croissant remporté par ce week-end d’ouverture – jusqu’à 7 500 visiteurs au plus fort de la fréquentation dominicale cette année –, la compagnie Archaos, à la tête de l’événement, prend désormais soin de dédoubler les propositions simultanées. Le florilège de formes courtes présentées sur deux jours réservait un mélange d’esthétiques faisant la part belle aux ascensions et escalades – vertigineuses ou à flanc de sol, en main à main ou hissés sur un fil – pour mieux se glisser dans les interstices des verticalités minérales de l’ancienne fabrique de la Seita. Investissant les façades rectilignes, les danseurs suisses de La Horde dans les pavés se faufilaient ainsi du sol aux étages, se hissant ou se laissant couler en de furtifs jeux d’apparitions disparitions, se répondant d’une façade à l’autre, voire osant un brin de capillotraction… 

État de siège
Le tout devant les spectateurs amassés et ravis, tête en l’air à s’en décrocher les cervicales. Car la beauté de ces rituels d’ouvertures, c’est aussi la chorégraphie spontanée du public, se postant dans le moindre espace en un quadrifrontal reconstitué à ciel ouvert, des marches d’escaliers aux balcons suspendus pour traquer le point de vue. Une Friche en état de siège comme on la voit peu souvent, pour une éphémère communion ! À l’étage supérieur, les deux acrobates de la compagnie Moost exploraient quant à eux les équilibres sur palettes entassées, en un temps distendu privilégiant la contemplation de l’effort à l’enchaînement des performances, entre poésie de l’aléatoire et gestion du risque de proximité. À la tête de la compagnie suisse, l’artiste Marc Oosterhoff est d’ailleurs à retrouver en d’autres lieux jusqu’à la fin du festival (La Criée, Théâtre Joliette). Aux côtés de cette radicalité rigolarde et minimaliste, d’autres impromptus ménageaient de gracieuses envolées sur fil (Home), de l’aérien fédérateur (Kamelia et ses folles alliées), des reprises de répertoire de compagnies nationales (Sylvie Guillermin) ou locales (Azeïn)… Autant de formes courtes donnant un aperçu du programme à venir, qui se déroule durant un mois dans 54 lieux de la région.

JULIE BORDENAVE

Biennale Internationale des Arts du Cirque
Jusqu’au 12 février 
Marseille et alentours 
biennale-cirque.com 

Les filles de 41

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La guerre n'a pas un visage de femme © Stéphane Parphot

L’écrivaine biélorusse, prix Nobel de littérature en 2015, Svetlana Aleksievitch offre une œuvre captivante. Son travail s’appuie fortement sur les interviews, ainsi a été conçu son ouvrage sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, paru en 1997. Mais auparavant, résultat de sept années d’entretiens, d’enregistrements sur magnétophone de femmes soviétiques ayant participé à la « Grande Guerre patriotique », a été publié, d’abord dans des revues, puis en livre, La guerre n’a pas un visage de femme (1983-1984), titre inspiré par les premières lignes du roman de l’écrivain biélorusse Alès Adamovitch, La Guerre sous les toits.

Les témoignages recueillis forment un livre dense tissé au plus près de l’intime de ces femmes qui ont osé partir à la guerre, ont décidé de se sacrifier pour leur patrie, occupant les postes les plus divers, infirmières, tireurs d’élite, tankistes, pilotes, chirurgiennes… Leur expérience est transcrite sans fard, avec les interrogations, les souffrances, l’épreuve des atrocités vues, vécues, commises, par des femmes souvent à peine sorties de l’adolescence (certaines partent à quinze ans).

Nappe rouge

C’était une véritable gageure de porter un tel foisonnement à la scène sans tomber dans un pathos mièvre ou grandiloquent. Avec La guerre n’a pas un visage de femme, la metteur(e) en scène Marion Bierry (« metteur en scène, comme tireur d’élite, pas de concession ! le métier n’a pas de sexe, ne devrait pas en avoir », sourit l’intéressée) s’empare du texte avec intelligence, remodèle, restitue une ligne chronologique, articule l’ensemble, l’orchestre en un quintette harmonieux porté par les subtiles actrices que sont Cécilia Hornus, Sophie de la Rochefoucauld, Sandrine Molar, Emmanuelle Rozès et Valérie Vogt.

Les cinq femmes irradient sur scène au sein d’une scénographie sobre et efficace : une table et quelques chaises qui suivent une chorégraphie précise rythmant par leurs évolutions les temps de la pièce. Une large nappe blanche puis une seconde rouge couvrent la table évoquant symboliquement le sang versé ou les peurs ressenties au fil d’un récit qui circule entre les protagonistes, à la fois poétique et épique. Les saynètes, les anecdotes, s’enchâssent dans le flux de l’histoire. Les survivantes, ces « filles de 41 » s’adressent à nous, à un groupe de parole ou à des amies, se racontent, narrent le cheminement qui les a conduites à s’investir dans l’effort de guerre.

Austère simplicité

Combattantes, elles ont dû lutter pour le devenir alors que les seuls postes qui leur étaient dévolus étaient des places à l’arrière, à l’état-major, jamais au front. Là encore il leur a fallu s’imposer pour occuper les fonctions correspondant à leurs aspirations. L’horreur, elles ne la racontent pas, la suggèrent, laissent une image émerger mais se retiennent au bord du gouffre de l’innommable. Dignes, puissantes, les comédiennes incarnent avec justesse et sensibilité ces destins hors-norme, campent des caractères, des sensibilités, des parcours particuliers, denses, bouleversants.

L’héroïsme ne tient pas dans des formules redondantes mais se dit par les actes qui sont présentés d’une manière aussi naturelle que n’importe quel geste quotidien. Et pourtant, leur retour au pays à la fin de la guerre n’est pas triomphal, elles sont méprisées, qualifiées de « femmes à soldats ». À l’inverse des hommes qui paradent, elles n’osent pas porter leurs décorations gagnées sur le champ de bataille. Elles ont perdu des années d’études, les métiers auxquels elles auraient pu prétendre, l’estime des personnes de leur entourage alors qu’elles ont mené des hommes au combat, déminé des routes, conduit des avions (ceux destinés aux femmes étaient de véritables jouets dangereux à manipuler et seulement capables de rase-mottes !), sauvé des vies, conquis des territoires… La pièce subjugue dans son austère simplicité en déclinant tous les registres : on rit, on frémit, on est au bord des larmes, on admire, on s’indigne.

Le discours devient universel, nous parle de la condition de la femme, de son dénigrement systématique face aux puissances patriarcales, des systèmes qui stigmatisent toute entreprise qui semble sortir du cadre. Bien sûr, aujourd’hui l’œuvre prend un relief encore plus tragique en résonnance avec l’actualité internationale. Un livre à lire et méditer, une pièce à voir et revoir. On en sort grandis.

MARYVONNE COLOMBANI

La guerre n’a pas un visage de femme est joué jusqu’au 26 janvier au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence.

Martin Dupont, l’étoile oubliée du rock marseillais    

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Martin Dupont, 1980 © X-DR

Nul n’est prophète en son pays. Cette maxime a de quoi coller à la peau des membres de Martin Dupont. Actif pendant sept ans, de 1980 à 1987, le groupe marseillais de new-wave connait alors un succès confidentiel. La faute à d’autres projets personnels, ou à des actes manqués. Pourtant, d’année en année, le groupe n’a cessé de susciter une fascination auprès d’un public de plus en plus nombreux, notamment aux États-Unis. Une histoire palpitante dont un nouveau chapitre s’ouvre, avec un nouvel album et une tournée internationale qui a commencé ce 21 janvier à l’Espace Julien. 

Blouse blanche ou blouson noir ? 
Passionné de musique, le jeune Alain Seghir, leader de Martin Dupont, se voue très vite à une autre destinée, celle de devenir chirurgien. Quand il apprend qu’il n’a pas réussi son concours de spécialité, le choc est immense. «  J’ai vendu tout mon matos, et pendant six mois je n’ai fait que travailler », explique-t-il aujourd’hui. Un an plus tard, il réussit son concours de la plus belle des manières : il est major national. Rapidement nommé chef de service, cette réussite personnelle scelle la fin de Martin Dupont. A jamais pensait-on. 

L’aventure du groupe a commencé quelques années plus tôt, dans la maison d’Alain Seghir, à La Valentine (Marseille). Avec Brigitte Balian, Catherine Loy et plus tard de la clarinettiste anglaise Beverley Jane Crew, le groupe compose, répète et enregistre dans cette « piaule » ouvertes à tous – qui devient un repère pour les fans du groupe. Ce sont d’ailleurs ces derniers, constitués en association, qui vont sortir leur premier 45 tours Your passion. Pris par ses études, Alain ne démarche ni label ni salles pour jouer. En sept ans, Martin Dupont fera paraître deux autres LP, mais ne foulera la scène qu’à cinq occasions à Marseille et Montpellier. La suite de leur histoire va s’écrire longtemps sans eux. 

Un renouveau et Kanye West 
En 2008, Alain Seghir est un chirurgien ORL reconnu, son aura de médecin dépasse largement les frontières de Cherbourg, la ville où il s’est installé, et les patients se déplacent de loin pour le voir. « La musique m’a poussé à être performant dans mon métier, j’ai envie que les gens puissent utiliser leurs oreilles. » Mais Martin Dupont est très loin derrière quand il reçoit un mail du label new-yorkais Minimal Wave. « Je pensais que c’était un pote qui me faisait une blague. » Pendant toutes ces années, leur musique avait continué de vivre, loin d’eux. D’abord dans les boîtes de nuit allemande, où on se refile les quelques cassettes et disques arrivés jusqu’ici, puis en Angleterre. Et cette collaboration avec Minimal Wave, et plus tard avec le label français Infrastition, va asseoir leur notoriété à l’international. Les commentaires sur les vidéos YouTube – vues des centaines de milliers de fois – sont écrits en anglais, russe, espagnol… Leurs morceaux sont régulièrement samplés, des groupes internationaux comme Black Marble se revendiquent d’eux. Même Kanye West leur achète les droits d’un titre.

Poussé par cette incroyable effervescence, Alain Seghir décide de relancer le groupe. Entouré de ses anciens acolytes, et de nouveaux comme Thierry Sintoni et Sandy Casado de Rise and Fall of a Decade, ils enregistrent l’album Kintsugi et s’apprêtent à partir en tournée en Europe et aux États-Unis. Comme à New York, au Brooklyn Monarch (1000 places), presque sold-out avant même le début de la promo. Une première étape pour Alain, qui envisage une tournée mondiale en 2024, et, comme un juste retour des choses, d’arrêter sa carrière de chirurgien pour renouer avec cette histoire inachevée trente ans plus tôt. 

NICOLAS SANTUCCI

Martin Dupont était en concert le 21 janvier à l'Espace Julien, Marseille

Déconstruit

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Chez les philosophes Heidegger puis Derrida, le mot déconstruction s’entend comme une analyse critique. Un terme qui ne signifie en rien détruire. Ces dernières années, le mouvement féministe s’est approprié le concept. La déconstruction faisant référence à une démarche salutaire pour démonter les stéréotypes et assignations de genre façonnés par la société patriarcale et viriliste au fil des siècles de domination masculine hétéronormée. Par extension, un homme déconstruit est quelqu’un dont le cheminement intellectuel a permis de se débarrasser et de se désolidariser des comportements, réflexes et autres impensés sexistes à l’égard des femmes ou de tout groupe minorisé discriminé. À ne pas confondre avec la conception très littérale de l’homme déconstruit, adoptée par les forces de l’ordre lors de la récente manifestation contre la réforme des retraites, et qui contraignit leur victime à l’amputation d’un testicule.

Intelligence superficielle
Réforme qui révèle d’ailleurs le regrettable contresens commis par le gouvernement confondant déconstruction avec destruction. Et puis, il y a Michel Sardou. L’immortel interprète du Temps (béni) des colonies, qui annonce un énième retour sur scène… à 75 ans. Normal, on s’esquinte beaucoup moins en chantant qu’en conduisant un TGV. Sur le plateau d’une chaîne d’info, un journaliste malicieux demande à celui dont même le pseudo-féministe Être une femme dégouline de machisme, s’il est un « homme déconstruit ». Avec la condescendance qu’on lui connaît, Sardou confirme ce que l’on soupçonnait déjà : la répartition des tâches ménagères, connait pas. « Je ne passe pas l’aspirateur, je fais rien du tout. » Tout au plus quelques bons plats de pâtes entre bonhommes. Et le plus réactionnaire des chanteurs populaires français de s’en prendre à la cible préférée des mâles blancs en perte de suprématie : Sandrine Rousseau. Proposant d’organiser une marche de soutien à son « pauvre » époux. À l’heure de l’intelligence artificielle, on peut toujours compter sur Michel pour nous ramener à la réalité d’une pensée défaite à défaut d’être déconstruite.

LUDOVIC TOMAS

Traversées polyphoniques

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L’album présenté cette semaine vaut bien une légère entorse à nos principes. Ne le cherchez pas tout de suite chez votre disquaire ni même sur les plateformes numériques, il ne sortira que dans quelques semaines. L’objet existe bel et bien mais il faut avoir la chance d’assister à un concert du trio Samaïa pour repartir avec. Comme ce fut le cas le 7 janvier dernier, à la Cité de la Musique de Marseille, où à l’invitation du désormais programmateur Manu Théron, Éléonore Fourniau, Noémie Nael et Luna Silva ont présenté leurs magnifiques Traversées. Un trio né au hasard d’une rencontre, au cours d’un stage consacré aux chants traditionnels de la mer Noire, alors qu’il n’avait pas prévu de se constituer mais que l’évidente connivence vocale a fini par convaincre de le faire. Comme le visage à trois faces de la reine géorgienne Tamar auquel le nom Samaïa fait référence, l’univers musical de la formation est multidirectionnel. Il mêle les affinités culturelles des trois interprètes dont le travail d’arrangement de chants traditionnels qui ne sont pas à l’origine polyphonique est à saluer. 

Voyage linguistique
Se tissent des croisements d’esthétique délicats, mariant les percussions à la vielle à roue. Le répertoire polyglotte emprunte naturellement de nombreux airs de régions bordant la mer Noire et d’Anatolie. Le morceau Avlaskani Cuneli nous remet en mémoire la culture musicale laze, de cet ancien peuple caucasien dont les descendants vivent aujourd’hui entre la Turquie et la Géorgie. Echate a la mar rappelle la richesse de la tradition chantée judéo-espagnole. Le kurde et le persan nous renvoient inconsciemment à la lutte actuelle de populations atteintes dans leur chair. Le breton et l’occitan côtoient le français de la Renaissance. Car le voyage linguistique est une dimension importante de ces Traversées, au même titre que son exploration de rythmes du monde. Soulignant ainsi l’égale beauté de patrimoines parfois malmenés par les cultures dominantes. Et Samaïa de les chanter avec la même aisance, la même énergie, en reformulant des pratiques vocales selon sa propre sensibilité et sa perception harmonieuse de la modernité. 

LUDOVIC TOMAS

Traversées
Samaïa
Inouïe distribution

Distante Oblomovie

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Oblomov © Nabil Boutros

Pour découvrir Oblomov, du directeur de La Criée, les Marseillais se sont pressés nombreux, avec chaque soir une salle pleine d’un public attentif à cette mise en scène créée lorsque Robin Renucci dirigeait les Tréteaux de France. 

Le roman de Gontcharov est un classique de la littérature naturaliste russe, et Oblomov est devenu un de ces caractères typiques que la littérature sait créer. Celui d’un homme couché, par dégoût de la vie autant que par paresse et par incapacité d’agir. Séduisant pour la jeune et aristocrate Olga, mais aussi pour la cuisinière aux bras charnus qui l’héberge, Oblomov est pourtant terriblement agaçant, retiré du monde non par dégoût de celui-ci, mais par incapacité de l’habiter au présent, de travailler, de gérer sa propriété, ou même de trouver un logement.

Position fœtale 
Robin Renucci fait reposer le mystère de cette âme sur une nostalgie d’enfance, celle d’une nourrice qui lui racontait le conte du brochet, où un jeune paresseux accroché à son poêle voit tous ses vœux exaucés sans mérite… Bercé par ce souvenir, Oblomov s’enferme dans sa chambre, son divan, peinant à quitter sa position fœtale, régressant toujours davantage, jusqu’à mourir d’inaction. Rêvant d’abord d’amour avec Olga parce que son chant merveilleux l’attire vers le conte, puis se laissant séduire par la prolétaire grassouillette et maternelle.

La scénographie fabrique des intimités, et des voiles translucides ou opaques qui évoquent le sommeil et la mort. Les comédiens jouent à merveille la torpeur générale et les élans esquissés. L’intrigue pourtant nous parle peu, comme depuis un monde disparu avec ses problématiques de vieux petits garçons nostalgiques de sein maternel, et de la Russie délétère des tsars. Un manque d’actualité qui provoque un peu d’ennui, mais de belle facture.

LUDOVIC TOMAS

Oblomov, de Robin Renucci a été donné du 5 au 8 janvier à La Criée, théâtre national de Marseille. 

#IelsAussi

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La tendresse © Axelle de Russé

Saisir une époque, une génération. Sur le vif. La Tendresse y parvient admirablement. Huit jeunes gens, que notre inconscient formaté étiquetterait hâtivement dans la catégorie des « jeunes de cités », s’épanchent sur leurs questionnements intimes, leur rôle social ou encore leur héritage familial et culturel dans une société où les représentations masculines sont ébranlées. Noirs, Arabes, Blancs, Arménien ils ne sont pourtant pas si différents. Qu’iels affectionnent le rap, le krump ou la danse classique, qu’iels exposent leur méthode de drague, leur rapport au père, au désir ou à l’argent. 

Assignations éculées
Il transpire de cette pièce revigorante le long et documenté processus de création, immersif et collectif, de la metteuse en scène Julie Berès qui s’est entourée à l’écriture et la dramaturgie de Lisa Guez et Kevin Keiss. Un travail auquel l’autrice Alice Zeniter apporte également sa contribution. Quant aux interprètes Bboy Junior, Natan Bouzy, Charmine Fariborzi, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner et Mohamed Seddiki, tous remarquables, ils et elle sont les voix et les corps sensibles d’un collectif humain, entre espoir et fragilité. Et si la pièce démarre par une chorégraphie explosive sur l’incontournable tube marseillais En bande organisée, se poursuit avec quelques échanges parfois lourdingues, elle gagne vite en profondeur et en justesse.
Au fil des conversations, des confessions, La Tendresse révèle sa pertinente observation d’une jeunesse populaire beaucoup moins étanche au mouvement de déconstruction des stéréotypes genrés qu’il n’y paraît. Et de donner à voir, loin des projections fantasmées, une remise en question salutaire d’assignations éculées. Sous les yeux d’une Criée multigénérationnelle approbatrice, pour ne pas dire emballée.

LUDOVIC TOMAS

La Tendresse a été jouée du 11 au 13 janvier à La Criée, théâtre national de Marseille.