mercredi 17 juin 2026
No menu items!
AccueilÀ la UneFraises et cerises

Fraises et cerises

Dans son dernier film, Un Champ de fraises pour l’éternité, Alain Raoust convoque une fois de plus les rêves et les blessures du passé pour imaginer un futur.

Très gros plans sur un vinyle qui tourne, sur une feuille de cannabis dessinée sur un mug et des mains tavelées. Un casque, un micro, le visage tanné de Philippe Rebbot. On est dans un studio radiophonique. Ambiance feutrée, intime, jazzy, le medium grave de la voix de l’acteur raconte l’origine. Serge Pomalovski qui ressemblait à Don Quichotte, a rencontré des années auparavant Jeanne Bergère, pourfendeuse d’injustices, guerrière comme Jeanne d’Arc, mais ni pucelle, ni royaliste. Elle a donné un micro à Serge qui ne l’a plus quitté. Amour fondateur, disparu mais qui sourit encore sur la photo, incarné par la jeune Ariane Ascaride en égérie des luttes. Pourtant les haut-parleurs diffusent le message : « Aujourd’hui, pas de météo : tout est gris, tout est noir au camping Le temps des Cerises ». On est en juin mais le printemps des utopies a du plomb dans l’aile. Les seuls auditeurs de cette radio libre très très locale, abritée dans un petit bungalow délabré, sont les six résidents à l’année qui vont être expulsés. Le lieu, niché en montagne près d’un lac idyllique va fermer pour laisser place à une base nautique de loisirs. Les activistes cagoulés en mode FNLC auprès desquels Serge, guidé par un drone diffusant tour à tour l’Internationale et la chevauchée des Walkyries, cherche de l’aide, le renvoient à sa ringardise.

On est dans un monde clos, à la marge, quoiqu’hétéronormé. Les personnages sont  précaires, fragiles et attachants : il y a le jeune Manu (Quentin Dolmaire) qui construit sa cabane en lisant La vie dans les bois d’Henri Thoreau. Lana del Vélo (Kim Higelin) la nomade qui « a quitté le troupeau » et dont Manu tombe amoureux comme autrefois Serge de Jeanne. Il y a Léa (Estelle Meyer) auxiliaire de vie dans un ehpad, enceinte de son compagnon Karim (Oussama Kheddam), un homme angoissé, passionné de biologie végétale qui ramasse les poubelles avec Raymond (Grégory Montel). Il y a surtout Jocelyne (excellente Florence Loiret-Caille), manutentionnaire dans une supérette, qui traîne sa jambe comme ses désillusions, et dont le cœur se voudrait de pierre face au tendre Raymond, « l’homme-camion », ancien humoriste, transi d’amour pour elle. Ce cœur qui fait boum boum et dont le battement se slamera triomphalement.

Les chevaliers des ondes

 A défaut de changer la société, ces personnages dans leur routine construisent un collectif, et dans l’adversité, retrouvent la force et la fierté d’être « les chevaliers des ondes » -plutôt positives et résolument libres. Leur choral se structure en chapitres, flanqués d’un prologue et d’un épilogue. Comme les différents morceaux d’un album. Les séquences se suivent, se superposent, patinent à l’instar des discours de vœux des présidents de la République successifs, vendus en DVD au supermarché. On revient en arrière. On mixe. Les dialogues au lyrisme assumé se font drôles, émouvants, décalés. Le réalisateur réinterprète la comédie romantique avec inventivité et espièglerie. S’aventure dans un La La Land en réfectoire. Son naturalisme social se mâtine de poésie, d’onirisme, d’un surréalisme d’irruptions incongrues.

La nostalgie ici n’est pas réactionnaire. Elle ouvre sur des utopies renouvelées. Le titre, hommage ouvert à l’inoubliable et étrange chanson de John Lennon Strawberry Fields Forever, célèbre la force de l’imagination et son éternité.

ELISE PADOVANI

Un Champ de fraises pour l’éternité d’ Alain Raoust

En salle le 17 juin

ARTICLES PROCHES
- Plus d'infos, cliquez ici -spot_img
- Plus d'infos, cliquez ici -spot_img

Nightborn (YÖN LAPSI) : Lorsque l’enfant paraît

 Saga (Seidi Haarla) et son mari Jon (Rupert Grint) arrivent par une route de terre à une maison abandonnée au cœur d’une forêt nordique :...

L’Etrangère

L’eau, la nuit, les cris, la panique, les corps qui luttent pour ne pas se noyer, s’accrochent les uns aux autres. Puis, la fuite...